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Théâtre de la Turquie, XXX : Des désordres que peuvent causer dans l'Empire la pluralité des sectes qui l'habitent

ARTICLE V.
Des Yezides.


SECTION PREMIÈRE : De leur genre de vie, moeurs et inclinations.

Les Yezides sont environ deux cents mille âmes tant en Turquie que dans la Perse. Ils ont une langue particulière voisine de la Persienne qu'on appelle le Courde. Ce sont des gens robustes, infatigables, et qui se passent de peu. Ils habitent sous des pavillons noirs, tissus de poil de chèvre , enroulés de roseaux et d'épines liés ensemble. Ils sont en long ou en carré, différents en cela de ceux des Turcmans dont la forme est ronde comme une tour. Ils se retirent l'Hiver dans les montagnes, et descendent l'Été dans les plaines et en rase campagne. Ils vont attroupés comme les Arabes et Turcmans pour plus grande sûreté , et disposent leurs pavillons en rond, de manière qu'il reste au milieu d'eux comme une grande place d'armes, dans laquelle ils mettent leurs troupeaux comme à couvert des larrons et des loups qui n'osent s'en approcher, et qui ne le peuvent sans être aperçus de ceux qui sont sous les tentes, qu'il leur faut nécessairement traverser pour enlever ce qu'ils prétendraient.
Ils n'ont point d'autres armes que l'arc, le sabre à la Turque, et la fronde, de laquelle ils se servent avec une dextérité merveilleuse et d'une manière qu'on ne pourrait presque le croire sans l'avoir vu. Ils se campent pour l'ordinaire le long des fleuves et des rivières, à cause de la commodiré de l'eau et parce que le passage y est meilleur pour leurs troupeaux. Quand ils ont été quinze jours, ou environ dans un endroit, ils vont rendre leurs pavillons ailleurs pour y trouver de l'herbe, et continuent ainsi successivement à roder cinq ou six journées de chemin et se trouvent tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre.
Ils sont assez charitables envers les passants, et ne leur refusent jamais à manger lorsqu'ils s'approchent de leurs tentes, sous prétexte de demander le chemin. Ils les invitent eux-mêmes à faire collation avec ces paroles civiles et honnêtes, be kair ati: sar saran sa' tehavan [be kheyr hatî, ser seran serçevan], leur présentent pour l'ordinaire du pain, du fromage et des oignons ou bien de l'ail. Je me suis étonné cent fois comment ils pouvaient fournir à donner à tant de personnes, et de ce qu'ils ne se rebutaient pas de cette importunité presque continuelle : d'autant plus que ceux ausquels ils faisaient cette charité, étaient des gens inconnus, lesquels n'étaient pas pour leur rendre jamais le réciproque.
Les Turcs les abhorrent plus qu'aucune autre Nation, tant à cause de leur Religion contraire à la Mahométane, que parce qu'autresfois ils tuèrent les parents de leur Prophète nommez Hessin et Hassan. Ils disent d'eux qu'ils doivent être les ânes ou les montures qui porteront les Juifs en enfer au jour du jugement, et la plus grande injure qu'ils puissent donner à un homme c'est de l'appeler Yezide, fils de Yezide. Ils exigent d'eux plusieurs sortes de tributs , et leur font tant d'injustices et de tyrannies , qu'ils les ont réduit au désespoir : ce qui fait qu'ils haïssent réciproquement les Turcs plus que la mort, et voudraient de tout leur cœur les pouvoir détruire. Lorsqu'ils maudissent quelque animal dans la colère, ils l'appellent Musulman, c'est à dire Turc. Et quand ils veulent représenter un homme sans foi, un tyran, un barbare, ils le comparent à un Musulman.
Ils aiment les Chrestiens autant qu'ils haïssent les Turcs, et les appellent par amour leurs Compères , dans la créance qu'ils ont que Jésus-Christ et Yezide n'est que la même chose; ou bien parce que leur Chef prit autrefois le parti des sectateurs du Messie, et fit alliance avec eux contre les Mahométans qu'il défit en bataille rangée où furent tués ces deux Généraux Hessin et Hassan.
Les Yezides sont de deux sortes, c'est à dire vêtus de deux différentes manières , les uns de noir et les autres à la façon du pays, qu'on appelle les Blancs. Les noirs sont estimés des autres comme les Religieux de la Secte, encore bien qu'ils soient mariés et que même aucuns d'eux aient deux femmes. Ils se font appeler fakirs, c'est à dire pauvres par les Blancs, quoiqu'ils soient riches: aussi la qualité de pauvre est-elle honorable parmi eux, bien qu'ils haïssent extrêmement la pauvreté.
Les Blancs sont semblables aux Turcs quant à l'extérieur et ne se peuvent reconnaître pour Yezides sinon à leur chemise, laquelle n'est pas fendue au colet comme les autres, et n'a qu'une ouverture ronde, capable de recevoir et de passer la tête, ce qui est mystérieux entre-eux et se fait (disent-ils) en mémoire d'un certain cercle d'or et de lumière descendu du Ciel dans le col de leur grand Chec Adi, après un jeûne qu'il fit de quarante jours.
Ils ont tous tant les blancs les noirs la même foi et croyance en vertu de laquelle ils s'aiment passionnément les uns les autres et se tiennent fort unis. Ils sont assez beaux hommes, fort blancs et bien proportionnés. Et quoiqu'ils n'habitent que la campagne, ils tiennent cependant plus du soldat que du paysan ce qui procède, je crois, des grandes persécutions qu'ils souffrent, qui les obligent d'être toujours sur la garde d'eux-mêmes.
Leurs emplois consistent à garder les troupeaux, et à ensemencer les terres, dont les Turcs tirent presque tout le profit, et leur laissent à peine de quoi subsister. Ils ne cultivent pour l'ordinaire, ni vignes, ni jardins, d'autant qu'ils ne sont pas permanents dans un lieu : en sorte que s'ils veulent avoir des raisins, des fruits et des herbes potagères, il faut qu'ils les dérobent ou qu'ils les achètent, aussi ne vivent-ils que de chair et de laitages. Leur pain est extrêmement mince et de la largeur d'une grande assiette; ils le cuisent sur une plaque de fer, avec un feu clair, comme l'on ferait des hosties et le mangent tout chaud en sortant du feu : aussi ne commencent-ils à détremper la farine, que lorsque l'on est prêt de se mettre à table. Cela se pratique particulièrement quand ils ont compagnie chez eux et qu'ils traitent des étrangers : car pour ce qui est d'eux, ils n'y apportent pas tant de cérémonies, ils le font plus épais, et se contentent d'en cuire le matin pour tout le jour, encore bien qu'il ne soit pas si bon ni si savoureux froid que chaud.
Ils mangent fort goulûment et boivent à proportion, quand ils ont du vin ; mais leur ivresse est plus divertissante que dangereuse. C'est un plaisir de les voir quand les fumées commencent à leur échauffer le cerveau, ils ne font que chanter, s'embrasser et se faire des protestations de service, bien loin de blasphémer et de se quereller, comme font plusieurs Chrestiens.
Quand ils vont à quelque festin, ils n'attendent pas qu'on les invite à s'asseoir à table , c'est à qui se placera le premier, de peur que d'autres plus diligents qu'eux ne se prévalent de leur retardement. Cette incivilité est suivie d'une autre plus grande, qui est de dormir à table lors que l'envie leur en prend et après qu'ils ont mangé leur suffisance, ils n'en veulent pas sortir, pour ne pas perdre leur poste et se couchent ainsi le long de la table, pour reposer, cependant que les autres continuent à manger. Ils se récompensent à leur réveil, et commencent tout de nouveau à manger durant que leurs compagnons dorment à leur tour. Ils continuent dans cet exercice, je veux dire à boire et à dormir, et à se divertir vingt-quatre heures pour l'ordinaire, et personne ne prend congé pour s'en retourner chez lui, qu'il n'y soit, en quelque façon contraint par le manquement de vin et de viandes : en sorte que si le Maistre du logis ne leur vient dire qu'il n'y a plus rien à présenter, ils resteront toujours là ; Et pour le leur persuader, il faut qu'il jure, et qu'il leur proteste que tout est fini, et qu'ils peuvent partir quand ils voudront ; alors chacun se retire, en le remerciant de ses biens , et après lui avoir souhaité toute sorte de prospérité.
Ils sont amateurs du vin dans l'excès et le boivent, non seulement par inclination qu'ils y ont mais encore en dépit des Turcs, qui le défendent. Ils le qualifient quelquesfois de l'auguste nom de Sang de Jésus Christ : Et lorsque dans les festins l'un deux présente la tasse pleine de de vin à un autre avec ces paroles, "prend le Calice du Sang de Christ", celui qui le reçoit, fut-il Supérieur, baise la main de celui qui l'offre, et tous les assistans se lèvent par respect, croisent les bras et s'inclinent profondément, jusqu'à ce qu'il ait bu, après  quoi chacun se remet à sa place. Cette cérémonie que je leur ai vu faire souvent, en la manière que je viens de rapporter, jointe à plusieurs autres pratiques qu'ils ont conformes à celles des Chrétiens, donnent sujet de croire, qu'ils pourraient être issus, ou des Arriens, ou de quelque autre secte hérétique, qui s'est ainsi corrompue et abastardie par succession de temps, ou du moins, qu'ils auraient contracté avec ces Hérétiques une si étroite amitié et union contre les Turcs leurs ennemis, qu'ils les auraient reçu à leur communion, comme les Luthériens ont fait les Calvinistes, encore bien qu'il y eut entre-eux une très grande différence.
Ils portent la tasse à la bouche avec les deux mains et estiment que c'est une légèreté notable de faire autrement, et de pratiquer le contraire.
Leur salutation consiste à se baiser l'un à l'autre la manche de leur habit, s'ils sont vêtus de noir: mais s'ils sont blancs, ils se saluent à la façon ordinaire du pays, en disant, rougetabe kair bi haleta tchée [? kheyr be, halê te çi ye]. Si les deux espèces viennent à se rencontrer, c'est à dire les noirs avec les blancs,  il n'y a que les premiers qui reçoivent cet honneur , sans que les autres leur rendent le réciproque, à cause qu'ils ne sont pas  Religieux comme eux.

Théâtre de la Turquie, où sont représentées les choses les plus remarquables qui s'y passent aujourd'hui touchant les Mœurs, le Gouvernement, les Coûtumes et la Religion des Turcs, & de treize autres sortes de Nations qui habitent dans l'Empire ottoman. (le tout est confirmé par des exemples et cas tragiques arrivés depuis peu). Traduit de l'italien en français par son auteur, le Sieur Michel Febvre.

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