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Pierre RONDOT

(Versailles, 1894 – Lyon, 2000)

Militaire, savant.

Comme nombre d'officiers français d'après la Première Guerre mondiale, le général Pierre Rondot incarnait plusieurs traditions : militaire de haut rang d'un État qu'il ne cessait de critiquer, proche des populations soumises au régime mandataire ou colonial qu'il refusait de réduire au statut d'"indigènes" et orientaliste érudit qui s'ouvrit, au fil des décennies, aux "area studies", voire aux sciences sociales.
Rondot entre à Saint-Cyr en 1922 et, dès 1926, intègre la Légion étrangère en tant que volontaire. D'abord affecté dans le Rif en pleine insurrection, il est ensuite nommé en Algérie, puis, en 1927, entre au service des renseignements pour le Levant. Après un séjour de dix ans, passé notamment au Liban, il s'inscrit à le première session du CHEAM (1937) et, près d'une décennie après, soutient sa thèse de doctorat, intitulée Les institutions politiques du Liban, des communautés traditionnelles à l'État moderne (Maisonneuve, 1947). Depuis le Levant, il soutient la France libre et, en 1948, il est nommé observateur à l'ONU pour la Palestine, avant de prendre la direction de l'administration centrale de l'armée onusienne. En 1955, il succède à Robert Montagne, son maître et ami, à la tête du CHEAM, poste qu'il occupe jusqu'en 1967. À la fin de son mandat au sein de cet établissement, il se consacre entièrement aux missions d'études, à l'enseignement (Paris, Lyon et Grenoble), et à la rédaction de nombreux articles sur le monde arabe, qui complètent ses monographies inédites déposées au CHEAM, et des ouvrages (Destin du Proche-Orient, 1952 ; "Les chrétiens d'Orient", Cahiers d'Afrique et d'Asie, 1955 ; L'Islam et les musulmans d'aujourd'hui, 1958).
Dans sa recherche, Rondot affectionne tout particulièrement les monographies ethnographiques qui combinent l'étude poussée d'un terrain et une fine connaissance historique, et prennent en compte les dynamiques de la longue durée comme les ruptures introduites par la colonisation – ou la fin de l'Empire ottoman. Mais, comme le montrent ses ouvrages et articles généralistes, il est également capable d'analyser le monde arabe à partir d'une échelle "macro" ou des problématiques transversales. Enfin, fait plutôt rare pour un savant de sa génération, il a noué d'étroites relations scientifiques avec les milieux de chercheurs anglophones, à commencer par l'historien Albert Hourani, s'imposant ainsi comme une autorité mondiale sur la Syrie et le Liban.
Pierre Rondot était assurément orientaliste, même s'il ne sentait pas la nécessité de se présenter sous un quelconque label. Force est de reconnaître qu'il ne manquait pas, par moments, de formuler des hypothèse quelque peu essentialistes. Ainsi pensait-il que le christianisme se particularisait par le principe de "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu". Selon lui, l'absence d'une telle ligne de partage dans l'islam, à la base de la différence fondamentales entre les deux monothéismes, expliquait également leurs attitudes antagonistes par rapport au phénomène du pouvoir et à l'enjeu de la laïcité. Il serait cependant injuste de réduire Rondot à de tels propos. Il était par ailleurs capable d'une lecture très fine du fait religieux à la lumière des transformations sociales et politiques. Ainsi, il fut l'un des premiers à constater que les confréries islamiques africaines, "le bernard l'ermite dans la coquille de la religion précédente", formées de strates imbriquées de religiosités interagissant synchroniquement entre elles, disposaient d'une remarquable capacité d'adaptation. 
Pierre Rondot l'érudit fut également engagé, sinon politiquement, du moins comme citoyen. Il était en effet toujours très attentif aux sentiments nationaux de l'ensemble du monde arabe, à sa quête d'indépendance, dignité et reconnaissance, et il ne manquait pas de critiquer les failles du système mandataire au Levant. À titre d'exemple, il notait avec amertume combien les autorités françaises avaient manqué d'attention à l'égard de la Syrie, pays doté d'une bourgeoisie éclairée et de nombre d'intellectuels.
Comme d'autres officiers français, il était également très sensibilisé à la question des minorités. Déjà affecté par le sort des populations chrétiennes de l'Empire ottoman, notamment arméniennes, dont une partie trouva refuge en Syrie et au Liban après le génocide de 1915-1916, il fut très bouleversé par l'arrivée des Assyriens et des Chaldéens rescapés des massacres de 1933 en Irak. Ceux-ci montraient en effet clairement que l'indépendance, autrement dit, le règne d'une majorité en quête d'unanimisme, pouvait bel et bien provoquer une répression des minorités laissées sans protection juridique aucune, notamment confessionnelles, parce qu'elles constitueraient des menaces contre la nation. Des décennies plus tard, il notait également que le sort des communautés confessionnelles non musulmanes s'était considérablement aggravé suite au conflit israélo-palestinien et la montée de l'islamisme. Mais pour lui les "minorités compactes" ne se réduisaient pas exclusivement aux communautés confessionnelles. Ainsi s'intéressait-il particulièrement au cas kurde. Au cours de ses années levantines, il avait acquis une grande familiarité avec la question kurde, et avait appris assez de kurde pour devenir l'un des architectes de sa latinisation et rédiger un ouvrage sur la question de son unification (Geuthner, 1936). Comme Roger Lescot et Louis Dilleman, ses rapports avec l'élite kurde, réfugiée soit au Liban soit en Syrie, à commencer par les frères Bedirkhan, fers de lance de la révolte kurde de 1927-1930, étaient fusionnels. Non seulement il avait refusé de réprimer leurs activités anti-turques, mais il avait également participé au lancement de leur revue Hawar qui allait devenir l'organe du renouveau culturel kurde. Sa correspondance avec les frères Bedirkhan (publiée par la suite dans la revue Études kurdes) témoigne d'une fructueuse coopération scientifique sur des problèmes linguistiques complexes mais aussi d'une réelle complicité interpersonnelle. À leur sujet, il écrira dans son journal intime : "Je vais visiter mes vieux amis kurdes, les Bedirkhan. Un accueil qui me va au cœur. Je ressens là un attachement profond. J'y ai mis le prix : j'ai joué leur jeu, j'ai tenu leurs secrets. J'ai été leur complice. Ce dont ils témoignent aujourd'hui me récompense. Je ne crois pas ressentir maintenant le plaisir d'orgueil parce que mon nom kurdisé entre dans le folklore kurde – mais ce serait pour un long temps, quoi qu'il arrive, un témoignage français, un jalon."
Jusqu'à sa disparition, Rondot ne cessa de s'intéresser à l'ensemble des dossiers sur lesquels il s'était spécialisé et de commenter leur évolution.
Hamit Bozarslan

Bibliographie : BLAU Joyce, "Pierre Rondot", Études kurdes nº2, 2000, p. 101-102. 

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