IRAK : LES ARABES DE KIRKOUK S’OPPOSENT AU RECENSEMENT


Le 2 septembre, le président de la Région du Kurdistan d’Irak, Massoud Barzani, recevait dans sa capitale d’Erbil le Vice-président des États-Unis, Joe Binden, accompagné de l’ambassadeur James Jeffery, du général commandant les forces américaines en Irak, Lloyd Austin, ainsi que de plusieurs conseillers de la Maison Blanche. Au dîner de réception donnée en l’honneur de la délégation américaine était également présent le Premier ministre kurde Barham Salih.

Massoud Barzani a souhaité exprimer une fois de plus la « gratitude » du peuple irakien et tout particulièrement celle des Kurdes pour le rôle joué par les États-Unis dans la libération de l’Irak. De son côté, Joe Binden a fait part au président kurde des « sentiments d’admiration » qu’éprouvait Barack Obama envers la population du Kurdistan d’Irak.

Mais congratulations respectives mises à part, la rencontre devait surtout porter sur certains points sensibles de la politique irakienne, comme le futur retrait des armées américaines, la question de Kirkouk, ou la vacance actuelle du pouvoir en Irak qui rend encore plus difficile les perspectives de résolution des problèmes cités plus haut. Si la plupart des Irakiens redoutent le départ définitif des Américains, les Kurdes sont peut-être ceux qui auront le plus à perdre dans ce retrait, tant leur méfiance s’accroit envers les deux blocs arabes, chiite et sunnite, et leurs velléités d’un « Irak fort », c’est-à-dire centralisé, qui mettrait à mal l’autonomie des Kurdes.

« Les Kurdes ont quelques raisons d’être nerveux au sujet du départ des Américains », confirme Kenneth Katzman, spécialiste des questions du Moyen Orient pour le département de recherche du Congrès, le départ des États-Unis signifiera pour le Gouvernement régional kurde la perte d’un allié de poids qui garantit l’autonomie du GRK, car ni les chiites ni les sunnites ne veulent d’une autonomie des Kurdes ou bien qu’ils contrôlent eux-mêmes leurs ressources pétrolières. »

Au sujet de la formation d’un nouveau gouvernement irakien, des fuites dans la presse laissaient entendre que la visite de Joe Binden avait aussi pour but de convaincre les Kurdes de renoncer à la présidence irakienne, en la personne du président sortant Jalal Talabani, leader de l’UPK, rumeur démentie aussitôt par Falah Mustafa, responsable des Affaires étrangères au sein du gouvernement kurde.

L’avenir de Kirkouk est une autre question cruciale pour l’avenir des relations kurdo-arabes au sein de l’Irak. À l’approche d’un recensement de toute la population irakienne, les différentes factions s’échauffent dans la province disputée, car ce recensement peut être aussi vu comme l’étape préliminaire au référendum réclamé par les Kurdes en vertu de l’article 140 de la Constitution. Mohammed Khalil Al-Juburi, un membre arabe du Conseil provincial de Kirkouk s’est ainsi déclaré hostile à un tel recensement, accusant le gouvernement irakien de n’avoir rien fait jusqu’ici pour vérifier la validité des listes électorales de la province, validité contestée par certains mouvements arabes et turkmènes car entérinant la majorité kurde de la population. « Une commission doit être créée pour vérifier les registres des électeurs et seulement après nous participerons au recensement. »

Dr. Najmaddin Karim, député kurde de Kirkouk pour l’Alliance du Kurdistan juge, pour sa part, tout report du recensement comme « inacceptable ». « Plusieurs districts à majorité kurde ont été détachés de Kirkouk et leurs habitants déportés. S’il y a une des parties qui a lieu de se plaindre, ce sont les Kurdes. Malgré cela, il n’y a pas d’intention politique dans ce recensement. Il est juste prévu à des fins de plannification pour tous les Irakiens, y compris les résidents de Kirkouk. » Dr. Najmaddin Karim a aussi attiré l’attention sur les agissements de pays voisins, et tout spécialement la Turquie, qui cherchent à interférer dans cette question par peur d’une indépendance kurde et accusent les partis politiques locaux hostiles au recensement d’agir en fonction de l’agenda turc. Selon lui, « les Arabes et les Turkmènes accusent toujours les Kurdes d’avoir changé la démographie de Kirkouk. Dans la perspective des élections législatives de mars dernier, ils avaient affirmé que 800 000 Kurdes avaient investi la ville. Si cette plainte avait été exacte, alors les Kurdes auraient dû remporter les 12 sièges au parlement irakien pour cette région. »
Dans un entretien accordé au journal arabe Asharq Al-Aswat, le président intérimaire du parlement irakien, Dr. Fuad Masum, chef du bloc kurde Alliance du Kurdistan, confirme le caractère de « violation constitutionnelle » de ce parlement irakien qui aurait dû élire un président un mois après sa formation. Mais cette élection est étroitement liée à la formation du gouvernement, comme l’explique le parlementaire : « La tradition au sein des blocs politiques irakiens est que si le président du Parlement est issu d’un des blocs, ce bloc là sera privé de la présidence (du pays) ou du poste de Premier ministre. Tout cela doit être fait en un seul accord, et les trois postes dirigeants répartis entre les grands blocs. Cela n’a pu se produire jusqu’ici. Si nous étions dans un pays démocratique évolué, un parti ou un bloc qui a obtenu 50% des sièges plus un aurait élu le président du parlement, et les candidats à la présidence et au poste de Premier ministre seraient issus de ce même bloc. Malheureusement, aucun bloc n’a obtenu ce nombre de sièges, de sorte qu’aucun camp politique ne peut compter sur ses propres voix pour former à lui tout seul un gouvernement. Il lui faut une coalition ce qui signifie aussi que plusieurs blocs doivent se mettre d’accord sur la répartition des postes-clefs du pays. » Sur la question de la formation du futur gouvernement, à l’issue d’une élection, la question de savoir qui a remporté réellement ces élections grève les débats et les accords possibles. La constitution énonce en effet que le bloc le plus important au parlement a le droit de former un gouvernement. Mais les interprétations divergent à ce sujet. Le leader de la liste Al-Iraqiyya, l’ancien Premier ministre Iyad Allawi, a obtenu le plus grand nombre de sièges pour sa propre liste aux élections. Mais le Premier ministre sortant, Nouri Al-Maliki, dispose du plus large bloc parlementaire par le jeu des alliances entre listes chiites. Or le texte de la constitution ne précise pas si le « bloc le plus important » désigne la liste qui a remporté les élections ou le groupe parlementaire qui après divers regroupements entre listes élues a formé une majorité. La cour fédérale n’ayant pu se prononcer à ce sujet, les choses demeurent en suspens, avec un président temporaire assumant ces fonctions en vertu de son ancienneté et en attendant qu’un accord se décide entre les factions politiques irakiennes.

Interrogé sur les chances des trois leaders politiques irakiens briguant la tête du gouvenement, à savoir Iyad Allawi, Nouri Al-Maliki et Adel Abdel Mahdi, de l’Alliance nationale, Dr. Fouad Masum estime que si Iyyad Allawi est indiscutablement le candidat de sa liste, il doit y avoir un accord de passé entre les deux rivaux chiites pour désigner un candidat unique. Et c’est alors seulement que des discussions sérieuses pourront commencer avec les sunnites et les Kurdes. Contrairement aux menaces proférées récemment par Iyad Allawi, Dr. Fuad Masum ne croit pas à un retrait des sunnites du processus politique en cours, « car le caractère dominant d’Al Iraqiyya est, en plus du sécularisme, le réalisme. La formation d’un nouveau gouvernement sans Al-Iraqiyya affaiblirait gravement ce gouvernement. L’Alliance kurde fait tout son possible pour qu’Al-Iraqiyya soit une composante importante de la future formation. »
Sur la difficulté des négociations en cours, Dr. Fuad Masum estime que le problème réel est qu’il n’y a pas de « dialogue sérieux » entre les composantes politiques irakiennes, qui font passer tous leurs messages et demandes par l’intermédiaire des media, sans concertation préalable. « Toutes les discussions ou accords conclus en Irak l’ont été par le biais des media. On ne peut conclure des accords essentiels pour la destinée du pays à travers les media. Ils doivent être faits à huis clos et ensuite on doit annoncer les résultats de ces accords. Mais ce qui se passe est que, dès que des pourparlers entre politiciens ont eu lieu, l’un des deux bords se précipite pour faire des déclarations à la presse, puis l’autre politicien fait sa propre déclaration, qui sera différente de ce qu’a affirmé le premier. Cela ne peut que mener à un résultat nul. » Sur la reconduction de Jalal Talabani à la présidence, Dr. Fuad Masum affirme que s’il y a bien un point sur lequel les blocs irakiens font consensus, c’est celui-ci : « il est le seul qui peut occuper ce poste dans les circonstances qui prévalent actuellement dans le pays. C’est l’avis d’Al-Iraqiyya, de l’État de droit et de l’Alliance nationale. »

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