Les Kurdistanî : L'affirmation d'un patrimoine historique et religieux multiple, au service d'une citoyenneté en construction





III. L'Anfal : un patrimoine disputé entre l'État et les victimes, entre la société civile et le politique.

L'Anfal est évidemment l'événement identitaire majeur de la Région fédérale du Kurdistan et ce nom réveille une souffrance que partagent les Kurdistanî qui ont tous subi le génocide, à un moment ou un autre. Sa commémoration, le travail mémoriel qui commence à peine, le jugement des responsables, le regroupement des archives en vue d'une conservation future en un seul lieu, la prolifération des monuments rendant hommage aux victimes, les portraits ou les statues de "martyrs", tout cela sert au gouvernement kurde de moyen politique pour réclamer à la communauté internationale que justice soit rendue au Kurdistan. 

La ville symbole de l'Anfal, Halabja, l'est en raison du nombre important de victimes qui tombèrent en l'espace de 72 heures (plus de 5 000) et par la couverture médiatique en temps réel de l'événement, avec  la présence sur les lieux de l'armée iranienne, de photographes et d'équipes de télévision, alors que d'autres attaques chimiques avaient déjà eu lieu, dès 1987. 

Halabja est une ville entièrement hantée par le souvenir du 16 mars 1988, quand 200 bombes, conventionnelles et chimiques, tombèrent sur la ville et ses alentours immédiats. Beaucoup de monuments rendent hommage aux disparus. Les maisons devant lesquels certains clichés célèbres furent pris, dont celui d'un homme, mort portant un nourrisson dans les bras, sont identifiées et photographiées par les visiteurs. Elles sont même représentées dans le musée-mémorial construit à l'entrée de la ville, avec des fresques et des mannequins reconstituant les clichés pris sur le vif.

Mémorial de Halabja

Mais cette surenchère dans le culte des martyrs de la ville nourrit une amertume certaine parmi la population et fait même l'objet d'un rejet, parfois violent. En mars 2006, le jour même de la commémoration à laquelle assistaient le gouvernement kurde et des personnalités étrangères, une émeute de plusieurs milliers de personnes a abouti au saccage et à l'incendie du mémorial, et causant la mort d'un adolescent de 14 ans, tué par un policier.

À cette colère tenaient plusieurs raisons, la principale étant la gestion locale de la zone par les autorités kurdes, fortement critiquées pour n'avoir ni reconstruit ni développé Halabja. La population s'est indignée de ce que l'on se serve de ses morts pour récolter des fonds et une aide matérielle dont elle ne bénéficiait jamais. Comme l'expliquait en mai 2007 un habitant de la ville, parlant du mémorial, "les habitants l'appellent "la place du Mensonge". Tous les ans des promesses sont faites d'aider les familles des victimes et de reconstruire la ville, mais rien ne vient." Les gens de Halabja ont eu ainsi l'impression que leurs lieux de mémoire étaient détournés dans un "Genocide Show" à l'adresse du public international. Il est significatif que ce soit le musée qui a été attaqué et que personne n'ait touché au cimetière ou à d'autres monuments de la ville.

Mémorial de Halabja, en partie brûlé et détruit, réhabilité depuis.

Les réactions des Kurdes à l'émeute de mars 2006, que ce soit au Kurdistan d'Irak, dans le reste du Kurdistan ou dans la diaspora, furent très variées et contrastées. Les gens originaires de Halabja eurent plutôt tendance à excuser les émeutiers, tout en déplorant la destruction du monument. D'autres se réjouirent, par hostilité politique aux dirigeants. Mais une grande partie de l'opinion kurde s'indigna, alléguant que Halabja n'appartenait pas seulement à ses habitants, et qu'il s'agissait d'un lieu "sacré" pour les Kurdes du monde entier, un lieu qui appartenait à l'histoire kurde et qui ne devait pas servir à instrumentaliser des conflits locaux. On put voir à cette occasion deux conceptions très opposées et, sur le moment, inconciliables s'exprimer. D'un côté, "nos morts nous appartiennent", et, de l'autre, "ce mémorial symbolise toutes les souffrances des Kurdes et pas seulement les vôtres".

Dream City, Duhok
Mais la déploration et le deuil ne sont pas l'unique attitude des Kurdes devant leur passé traumatique. Les "palais de Saddam", des complexes fortifiés érigés dans toute la région, ont tous été reconvertis en bâtiments utilitaires (marchés, écoles, casernes). Le plus célèbre et le plus apprécié d'entre eux est "Dream City", un ensemble comprenant un supermarché, un parc d'attraction, des jeux video, une piscine. Dream City exprime le rêve d'accession à une prospérité et une paix que n'avait jamais connues jusqu'ici le Kurdistan. Aménager un parc de loisirs en lieu et place d'un endroit qui fut synonyme d'épouvante et de terreur absolue est peut-être l'un des plus beaux actes de revanche et d'humour de la part d'un peuple qui a choisi aussi de ne pas se complaire dans la douleur et le deuil sans fin.


(à venir prochainement : Conclusion : La politique culturelle des minorités : une stratégie des Kurdes en vue du référendum et de la formation d'une citoyenneté "kurdistanî". 

(Texte préalablement publié en 2008, dans les Actes du colloque de l'AGCCPF-PACA de juin 2007, mis en ligne après quelques modifications, corrections et rafraîchissements).

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