Les Kurdistanî : L'affirmation d'un patrimoine historique et religieux multiple, au service d'une citoyenneté en construction

II. La reconstruction du Kurdistan, entre protection des minorités et patrimoines concurrentiels.



Après 1991 et jusqu'en 2003, les trois provinces qui forment actuellement la Région fédérale du Kurdistan d'Irak ont été obligées de s'auto-administrer, l'Irak s'étant retiré de lui-même, en 1991, de ces territoires, qu'il n'avait plus les moyens économiques et militaires de contrôler (pour la formation du Kurdistan d'Irak autonome, se reporter au livre de Saywan Barzani, Le Kurdistan d'Irak, 1918-2008). Même après la chute du régime baathiste, le Kurdistan d'Irak a continué de jouir d'une très grande autonomie, qui frise l'indépendance pour les affaires intérieures. Le parlement kurde a ainsi promulgué un certain nombre de lois garantissant les droits culturels et la protection des minorités, religieuses ou ethniques. Surtout, parce que "Kurdistan" signifie littéralement "pays des Kurdes", le gouvernement adopta officiellement le terme de "Kurdistanî", c'est-à-dire "du Kurdistan" pour désigner tous les citoyens de la Région, quelles que soient leurs origines. C'est un pas que n'a jamais réussi à faire la Turquie en direction de ses minorités nationales, Grecs, Arméniens, Syriaques, Kurdes, toutes pouvant se revendiquer de Turquie (türkiyeli), mais non pas d'ethnie "türk"(voir à ce sujet le Contre-Acte d'accusation de Baskin Oran, défendant son rapport sur les minorités en Turquie).

Toute la population du Kurdistan a souffert, à un moment ou un autre de son histoire, d'une répression ethnique, culturelle ou religieuse, soit de la part de l'État central, soit résultant de conflits avec ses voisins. Ce passé difficile a exacerbé une sensibilité très vive chez tous les Kurdistanî, toujours prompts à s'inquiéter d'un retour possible des persécutions, ou jaloux de veiller à ce groupe n'empiète pas sur les droits d'un autre. Les Kurdes sunnites, de minorité persécutée et dominée en Irak, sont devenus le groupe "dominant" au sein de leur Région. Mais la volonté affichée d'instaurer un système démocratique en Irak et au Kurdistan nécessite l'adhésion volontaire de tous les habitants du Kurdistan au nouvel État fédéral. La Région kurde et son gouvernement se posent en protecteurs des minorités et des libertés de culte, ce qui est confirmé par l'afflux impressionnant de réfugiés irakiens dans les provinces gouvernées par Erbil.

Sur le terrain, cela se traduit par l'ouverture d'écoles, le lancement de de chaînes de télévision et de journaux en diverses langues, mais aussi de l'inauguration de "centres culturels"voulant exalter l'identité et le passé des différents groupes de population, en affirmant la légitimité de tous à vivre sur ce sol et à s'imposer de plein droit dans le champ politique et social du nouveau Kurdistan. Un système de "discrimination positive" – que l'on peut aussi appeler "clientélisme" – semble parfois se mettre en place, au niveau d'un ministère en particulier ou du gouvernement en son entier. L'ancien ministre des Finances, Sarkis Aghajan, un chrétien assyrien, a ainsi largement favorisé la reconstruction de villages chrétiens, d'églises, de centres culturels assyro-chaldéens, ainsi que l'accueil et l'installation de réfugiés. L'ancien Premier Ministre, Nêçirvan Barzani, un Kurde sunnite, avait aussi alloué un budget pour la reconstruction des quartiers chrétiens de Zakho, ce qui parfois nécessitait de déplacer des Kurdes qui s'étaient entre-temps installés dans d'anciennes habitations chrétiennes ou sur des terres délaissées par leurs anciens propriétaires.

A. La politique des minorités.

1. Les Yezidis

Les Yezidis sont apparus historiquement à la fin du XIIe siècle et surtout au début du XIIIe siècle. Leur religion semble être issue principalement de la fusion d'un ordre soufi, la 'Adawiyya et d'un mélange de croyances gnostiques et pré-iraniennes très complexe. Leur pensée est, en tout cas, très marquée par le dualisme et le culte de la lumière. La figure fondatrice du Sheikh Adi ibn Musafir a un rôle tout puissant d'intercesseur et de médiation entre les mondes, que l'on retrouve un peu chez le XIIe Imam des chiites, ou bien avec l'"Insan Al-Kamil" des soufis, ou plus encore le Shah Ismaïl des Alévis.

À partir de la troisième génération des sheikhs de Lalesh, village où Sheikh Adi avait implanté son ordre, la confrérie s'éloigna de plus en plus de l'orthodoxie islamique et, comme les Yarsans (une secte kurde assez proche) développa une religion originale, avec des rites s'inspirant des pratiques musulmanes et soufies, mais aussi manichéennes, ce qui leur valut très tôt la réprobation et la suspicion de l'islam. On trouve des yezidis en Syrie, en Arménie, en Géorgie, en Turquie, mais le centre religieux des fidèles reste Lalesh et son temple, où sont enterrés Sheikh Adi et ses successeurs, ainsi que la vallée sacrée de Sindjar.

À la tête des yezidis se trouvent un prince dynastique et un sheikh, s'occupant des affaires religieuses, politiques et sociales (ces trois champs étant très imbriqués). Les yezidis sont constitués en trois grandes castes héréditaires, les murîds, les pîrs et les sheikhs. Ils ne peuvent se marier qu'à l'intérieur de leurs castes, qui se divisent elles-mêmes en sous-castes induisant des fonctions religieuses spécifiques (gardiens du temple, chanteurs d'hymnes, etc.). Leur vie quotidienne et leur culte sont très marqués par une obsession de la souillure des éléments (Terre, Feu, Eau) ainsi que par des interdits, soit alimentaires, soit des mots ou des couleurs tabous.

Lalesh est pour les yezidis ce qu'est La Mecque aux musulmans, avec un circuit de stations dont le nom s'inspire du Hajj musulman : Un petit mont appelé 'Arafat, une source souterraine "zem-zem"mais avec des pratiques d'immersion, de nœuds, de cailloux votifs, de lampes bénies, de gestes conjuratoires ou bénéfiques, qui témoignent d'une surprolifération de rites, lesquels ont pu s'additionner les uns aux autres au cours des siècles. Les dates préférées pour la visite aux lieux saints sont celle du Nouvel An de printemps (en avril) et celle d'automne, ce qui est à relier avec les fêtes de Newroz et de Mehrgan des anciennes religions iraniennes.



Temple de Lalesh, porte Ouest.

Ces festivals-pèlerinages sont très suivis par les yezidis, quelle que soit leur ferveur religieuse, car ils sont l'expression de leur identité, un moyen de retourner à leurs sources (tous ne vivent plus entre yezidis mais côtoient quotidiennement des musulmans ou des chrétiens dans les villes), de garder vivantes la poésie et la musique de leurs hymnes liturgiques, interprétés par la caste des Qewwals. Si bien que ce sont des manifestations à la fois religieuses, culturelles et identitaires auxquelles sont attachés tous les yezidis, quels que soient leur âge et leur condition. C'est aussi une affirmation de leur liberté de culte face à un islam historiquement vécu comme hostile ou oppresseur, et les attaques terroristes majeures dont ils ont été victimes dans les régions de Sindjar ou Sheikhan, dans la province de Mossoul, ne font qu'exacerber ce sentiment.

L'attitude nouvelle des yezidis vis-à-vis de la diffusion et de l'expression ouverte de leur culture est très révélatrice. La transmission écrite de leurs croyances est restée pendant des siècles interdite, se faisant de façon orale et secrète par le truchement des sheikhs. Les premiers kurdologues s'intéressant vivement à cette secte ont tâché de se faire remettre les textes religieux pour les traduire, ce qui a d'abord été fait clandestinement, parfois le biais de chrétiens comme le fameux Livre noir révélé comme un texte "autentique" au début du XXe siècles par un Nestorien. Cette pratique de la "dissimulation" perdura longtemps. Ainsi, le pîr Xidir Sulayman, ancien député et directeur du centre culturel "Lalesh" de Duhok, a été un des premiers à publier et diffuser les écrits yézidis et il se souvient qu'un sheikh lui avait dit mériter la mort pour cela. Mais aujourd'hui, la tendance est davantage à l'affirmation et à la fierté de son yézidisme, évolution que favorisent peut-être la dispersion de quelques 30 000 yezidis dans le monde et de la modernisation de leur mode de vie, les rendant plus perméables au monde extérieur.

Si la communauté des yezidi a ses propres dirigeants pour gérer l'entretien des lieux de culte et les dons des fidèles, certaines charges sont maintenant assumées par le gouvernement kurde. La sécurité des pèlerinages et des fêtes est assurée par les Peshmerga et ce sont ces mêmes Peshmerga qui contrôlent l'accès et les routes menant à Lalesh. D'autres activités culturelles et sociales sont financées  et assurées dans un cadre associatif à la fois par les yezidis et par le gouvernement. 

Le centre Lalesh de Duhok est à la fois un petit musée de la vie traditionnelle "yezidie" (en fait, excepté quelques objets cultuels, cela pourrait être plus simplement un musée de la vie paysanne kurde), le siège d'une revue yezidie, un centre social et un foyer pour les jeunes (avec salle de jeu), ainsi qu'un lieu de séminaire et de rencontres où se retrouvent religieux, intellectuels, simples membres. Ce centre recevait en 2007 une aide financière du Premier Ministre Nêçirvan Barzani et son directeur incarnait toutes les interactions entre la hiérarchie traditionnelle kurde et ses institutions politiques : dignitaire religieux de par sa caste, le pîr Xidir Sulayman, qui a longtemps enseigné la littérature kurde à l'université, a fondé le Centre Lalesh. Mais il fut aussi élu député au parlement d'Erbil, non par amour de la politique – il avoue préférer nettement ses activités culturelles à sa charge de député – mais par "nécessité", car le Parti démocratique du Kurdistan (celui des Barzani) avait insisté pour avoir un représentant yezidi pouvant participer à la gestion de la Région, de même qu'il y a les "chrétiens du PDK", en plus de micro-partis religieux ou ethniques alliés, qui peuvent mener une action de lobbying en faveur de leur communauté tout en assurant aussi les Kurdes sunnites de leur alliance.

2. La renaissance du patrimoine chrétien au Kurdistan

Le repeuplement des villages chrétiens a vraiment commencé depuis 2003. L'Anfal avait chassé les habitants et la guerre civile entre Kurdes ne les avait pas encouragés à revenir. De plus, beaucoup de familles réimplantées dans plusieurs villes d'Irak n'avaient guère envie de retourner à une vie rurale, assez pauvre, dans un Kurdistan à rebâtir entièrement. S'y ajoutait le fait que des colons arabes avaient été amenés dans leurs villages par Saddam et qu'après leur départ, des Kurdes dont les maisons et les terres avaient été elles aussi détruites, s'y étaient installés, en l'absence persistante de leurs propriétaires. Mais avec le nouvel exode des chrétiens d'Irak, on assiste à un retour spectaculaire des chrétiens du Kurdistan dans leurs lieux d'origine. Le gouvernement a mis en place des allocations facilitant leur réinstallation, a lancé un programme de reconstruction des villages ainsi que la construction et l'inauguration de nouvelles églises, rebâties, quand on le peut, sur les anciennes fondations des édifices rasés, comme à Pesh Khabur, dont l'église, détruite, avait été décrite par le chroniqueur médiéval Bar Hebraeus. 

Il s'agit moins de reconstruire des villages n'importe où on le peut et de reloger les réfugiés indifféremment, que de retourner dans un lieu qui appartient, dans toutes les mémoires, à une communauté ou à une autre. Chaque fois qu'une église est inaugurée, qu'une messe est chantée en araméen là où on n'entendait plus cette langue depuis des années, cela est vécu comme une victoire et une renaissance.


Chrétiens du village de Levo se rendant à la messe


La reconstruction des églises et des villages chrétiens se fait avec la coopération des évêques qui sont naturellement les représentants spirituels de leur communauté mais ont aussi un rôle politique, étant issus de familles locales et connaissant de longue date les dirigeants kurdes qu'ils ont soutenus durant la guerre. Les liens personnels étroits qu'ils ont noués avec les chefs kurdes leur permettent de traiter directement avec les responsables et de faire valoir leurs droits.

Comme c'est le cas pour les yezidis, il y a donc dans la gestion et la formation des gouvernements locaux, un mélange d'engagement politique, de mémoire familiale et de statut religieux ou tribal. Pour l'anecdote, l'actuel évêque de Zakho, Mar Patros Harboli, a dû exercer lui aussi, alors même qu'il n'était encore que prêtre, un rôle politique sur l'insistance des Barzani : en 1992, avant les élections et la formation du parlement, la Région libérée fut provisoirement administrée par un "conseil national", le Front du Kurdistan, divisé pour chaque district en des comités devant réunir les représentants de tous les partis politiques ou religieux. C'est Mar Patros qui fut ainsi chargé par Nêçirvan Barzani de désigner les membres du comité de Zakho, dont, parmi eux, le mollah représentant l'islam ! Son évêché fut d'ailleurs entièrement rebâti aux frais d'Erbil à l'occasion de son intronisation.

Cependant ce même évêque a émis parfois quelques réserves prudentes sur une discrimination positive trop outrée dont les chrétiens feraient l'objet, par exemple les aides financières reçues par ces réfugiés dont sont privés les musulmans (ce qui les laisse à la merci des associations islamiques). Un favoritisme trop voyant pourrait ranimer des tensions entre communautés, d'autant que l'on assiste à une "concurrence des patrimoines" : chacun voulant se réclamer d'une légitimité historique plus ancienne que celle de l'autre, s'appuyant sur une supposée antériorité historique d'occupation des sols, avec des filiations antiques et prestigieuses le plus souvent fantaisistes mais reliant chaque groupe aux grandes civilisations mésopotamiennes.



(à venir prochainement : B. Les patrimoines concurrentiels)

(Texte préalablement publié en 2008, dans les Actes du colloque de l'AGCCPF-PACA de juin 2007, mis en ligne après quelques modifications, corrections et rafraîchissements).


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