TURQUIE : POURSUITE DES AFFRONTEMENTS ARMÉS AVEC LE PKK


Le mois de juin a vu la reprise d’affrontements armés entre la Turquie et la guérilla du PKK, qui ont fait plusieurs victimes dans les deux camps. Le 19 juin, une attaque nocturne du PKK contre un poste militaire à Şemdinli, près de la frontière irakienne a fait 11 morts et 14 blessés parmi les soldats turcs. Selon les autorités militaires turques, 12 combattants kurdes auraient été tués.

Naturellement, l’armée s’est livrée à des bombardements de représailles, violant pour la première fois depuis deux ans et demi la frontière irakienne pour tenter d’atteindre les bases de Qandil et pénétrant de 10 km dans la province de Duhok. Par ailleurs, l’état-major a annoncé que depuis le mois de mars, 130 combattants du PKK avaient été tués contre 43 militaires turcs. L’attaque du PKK à Şemdinli et les bombardements de représailles ont été le même jour confirmés par un porte-parole du PKK à l’AFP. Ahmet Deniz a par contre indiqué ne pas pouvoir donner de compte exact des pertes de part et d’autre, les opérations étant encore en cours, faisant simplement état de deux victimes kurdes. Le même porte-parole a menacé de représailles les villes turques si l’armée continuait ses opérations. Commentant le chiffre donné par l’armée de 130 morts dans les rangs du PKK, Ahmet Deniz l’a confirmé tout en rectifiant la période : il s’agirait du nombre de victimes depuis avril 2009 et non 2010.

Les raids turcs en Irak ont fait 4 victimes parmi les civils, et parmi elles une adolescente de 15 ans, dont la mère et le frère âgé de 2 ans et demi ont été blessés. Répondant aux critiques et à l’indignation de l’opinion publique turque après la mort de ses soldats, le chef de l’état-major, Ilker Başbug a déclaré, lors d’une conférence de presse tenue à Çanakkale, être « absolument déterminé à combattre l’organisation terroriste jusqu’à son anéantissement. Ce combat est à long terme et requiert de la patience. » Le général a cependant ajouté que la « terreur » ne sera éradiquée que si, aux mesures sécuritaires, viennent s’ajouter des mesures économiques et des initiatives socio-culturelles en direction des Kurdes, en même temps qu’il juge erronée l’idée inverse, à savoir que seules des mesures économiques et socio-culturelles mettront fin aux armes.

Les États-Unis ont fait part de leur soutien à la Turquie. L’ambassadeur américain à Ankara, James Jeffrey, a ainsi déclaré : « Nous sommes prêts à examiner d'urgence les demandes nouvelles de l'armée turque et de gouvernement concernant le PKK. Le PKK est un ennemi commun de la Turquie et des USA et nous soutenons activement les efforts de notre allié turc pour vaincre la menace terroriste.» L’ambassadeur américain a aussi répété que la coopération des services de renseignements de son pays avec les Turcs demeurait inchangée, faisant allusion à un refroidissement supposé par quelques observateurs politiques des relations entre les deux pays, après le refus de la Turquie d’emboiter le pas aux États-Unis sur les sanctions contre l’Iran et la récente crise-israélo-turque après la mort de 9 Turcs dans l’attaque des bateaux d’ONG tentent de forcer le blocus de Gaza. L’affaire de Gaza n’a d’ailleurs pas arrêté la coopération militaire entre Israël et la Turquie, puisque l’agence de presse Anatolia a fait état de l’utilisation de drones achetés aux Israéliens pour surveiller les mouvements de la guérilla au Kurdistan irakien. Le général Ilker Başbug a confirmé ces faits, en précisant que cet usage des drones à l’intérieur de la frontière irakienne s’est fait avec l’accord des États-Unis. Le contrat, signé en 2005, d’un montant de 185 millions de dollars, portait sur l’achat de 10 avions, du matériel de surveillance et des stations de contrôle au sol, à l’Israel Aerospace Industries. La Turquie a déjà reçu 6 de ces drones et la livraison des 4 autres doit avoir lieu cet été.

Cette annonce a aussitôt provoqué la réplique ironique du porte-parole du PKK, Ahmet Deniz, faisant écho aux accusations passées de certains milieux politiques turcs, notamment les islamistes, accusant Israël de soutenir en secret le PKK pour nuire à la Turquie : « La Turquie disait toujours qu’Israël soutenait le PKK, afin de s’attirer la sympathie des pays musulmans et ternir la réputation du PKK dans l’esprit du peuple kurde. Mais aujourd’hui ils reconnaissent être les seuls à soutenir Israël. Cet aveu illustre la faillite de la politique turque. Si Israël et l’Amérique ne soutenaient pas la Turquie, elle ne pourrait pas combattre le PKK plus d’une heure. » Ahmet Deniz a ajouté que l’utilisation de drones israéliens pour surveiller leurs bases n’avait rien de nouveau.

Les combats n’ont pas cessé malgré les ripostes turques et le 22 juin, la mort de 7 combattants kurdes et d’un soldat turc était annoncée. Une attaque du PKK contre le poste de gendarmerie de Bagdere, près de Silvan a fait 5 morts kurdes, tué un soldat, blessé 2 autres ainsi que 3 civils. Dans un autre accrochage, 2 autres Kurdes ont été tués et un troisième prisonnier.

Le même jour, une bombe explosait à Istanbul, visant un bus transportant des soldats et leurs familles. Quatre soldats, d’ailleurs kurdes, ont été tués, ainsi qu’une jeune fille. Douze autres personnes ont été blessées. Même si l’action n’a pas été revendiquée par le PKK, l’organisation a été pointée du doigt par les autorités turques, après que son porte-parole ait menacé de porter la guerre dans les villes de l’ouest si l’armée poursuivait les combats.

Le 25 juin, c’est une autre patrouille militaire qui était attaquée, à Elazig, causant la mort de deux soldats turcs et d’un civil, et blessant 6 autres personnes. La riposte a eu lieu le même jour, la police turque effectuant un raid dans une maison où se cachaient deux « séparatistes », selon ses dires. Les deux hommes sont morts. Les victimes « collatérales » des affrontements n’ont pas seulement été kurdes irakiennes : l’armée a ainsi tiré sur des villageois au sud-est d’Antioche, pensant avoir affaire à des combattants alors qu’il s’agissait de paysans partis cueillir du thym dans les montagnes. Deux personnes ont été tuées et d’autres blessées.

Le ministre irakien des Affaires étrangères, le Kurde Hoshyar Zebari, a critiqué les incursions turques en Irak, qualifiées d’action « unilatérale » et appelé le Premier Ministre Recep Tayyip Erdoğan à revenir à des moyens de règlement pacifique du conflit, faisant allusion à la politique d’ouverture annoncée par l’AKP l’année dernière et qui a, depuis, fait long feu. « Cette initiative était sage » a poursuivi le ministre, et doit être adoptée, améliorée et traduite en actions, c’est la meilleure solution à ce problème ancien. Bien sûr nous ne soutenons ni fermons les yeux sur une quelconque attaque terroriste du PKK, néanmoins, aucun pays ne doit recourir à une action unilatérale. »

De son côté, le président de la Région kurde, Massoud Barzanî, dans une conférence de presse donnée à Erbil, n’a pas hésité à blâmer ouvertement le PKK pour la reprise des violences, l’accusant de vouloir nuire aux relations que le Kurdistan d’Irak essaie de nouer avec la Turquie : « Le PKK a lancé ses actions, et la Turquie a alors bombardé la frontière ». Massoud Barzani a ajouté que le PKK fournissait lui-même tous les prétextes dont Ankara avait besoin pour violer le territoire kurde. Le président n’a en effet guère apprécié que le PKK profite de son séjour en Turquie pour reprendre les combats : « Il est extrêmement dommage que, alors que j’étais en Turquie, le PKK a annoncé qu’il mettait fin à son cessez-le-feu et recommençait la guerre. Ce fut vraiment malheureux. Je n’aurais jamais attendu cela du PKK, qu’il prenne une telle mesure alors même que je me trouvais en Turquie. » Massoud Barzani a promis de faire tout ce qu’il pouvait pour stopper les attaques. Mais il n’a pas manqué, tout comme le gouvernement irakien, de condamner les bombardements frontaliers, à la fois perpétrés par les Turcs contre le PKK et par l’Iran contre les forces du PJAK.

Certains échos dans la presse ayant suggéré que le président kurde aurait pu donner son aval à de telles incursions, Massoud Barzani a dénié tout accord de ce genre : « Nous n’avons donné de feu vert ni à la Turquie ni à l’Iran pour bombarder les régions frontalières. Les media qui ont dit cela sont loin de la réalité. Nous condamnons ces bombardements. »

La reprise de la guerre n’empêchant pas les affaires, une importante délégation de buiseness men turcs s’est rendue le 27 au Kurdistan d’Irak, afin de renforcer et développer des liens commerciaux. Le ministre d’État turc, Zafer Çağlayan, accompagné de 200 hommes d’affaires, a exprimé l’espoir que les échanges économiques entre la Turquie et le Kurdistan d’Irak aideraient à résoudre les tensions. “Le commerce est la clef de la politique... Améliorer les liens commerciaux éradiquera les problèmes qu’il y a entre nous.” a déclaré le ministre au journal turc Miliyet. “Le terrorisme déclinera si l’économie s‘améliore dans la ‘région’ (le Kurdistan) et en Turquie. 80% de l’alimentation et de la confection vendus au nord de l’Irak sont des produits turcs. Les entrepreneurs turcs participent à de nombreux projets dans la région. Mais il y a encore beaucoup à faire : infrastructures, hôpitaux, écoles. Les Turcs sont les candidats les plus ambitieux pour tout cela.”

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