Le 6 mai, la fête des "Maîtres du temps"



Un peu partout en Anatolie, la date du 6 mai donne lieu à des festivités connues sous le nom d'Hıdrellez, appellation qui associe les noms de Hızır (Al-Khâdir : le Verdoyant) et de Ilyâs (Elie) qui occupent une place privilégiée dans la prophétologie musulmane.
Selon la légende, Hızır et Ilyâs qui voyagent dans le ciel empyrée toute l'année, réalisant divers prodiges – Hızır sur les mers et Ilyâs sur la terre–, se rencontrent la nuit du 5 au 6 mai au sommet d'une montagne, près d'une source.
Un grand nombre de vertus et une suite d'occurrences favorables dont on espère la matérialisation sont associés à cet événement mythique. Ils ont pour trait commun le renouveau de la nature, l'espoir de la fécondité, de l'abondance de nourriture et de biens, la disparition de diverses formes de malheurs biologiques (maladies, infirmités, divers stigmates de la laideur, etc.). Toutes les pratiques rituelles et le dispositif symbolique qui les sous-tendent s'articulent de manière manifeste et constituent les composantes d'une "stratégie de l'attente".
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Sur le plan de la signification astronomique, la date de Hıdrellez constitue d'abord un point fort d'un système calendaire différent du calendrier musulman. Alors que l'écart de onze jours un quart avec le calendrier solaire fait errer très vite les mois lunaires à travers les saisons, Hıdrellez intervient à date fixe : or, cette nuit du 5 au 6 mai constitue un événement astronomique intéressant puisqu'il se produit, en l'occurrence, une conjonction entre le soleil et les Pléiades. Le repère visuel est le coucher héliaque des Pléiades. Pour un observateur, à partir de cette date et jusqu'au 7-8 novembre les Pléiades ne sont plus visibles après le coucher du soleil.
Le repère du 8 novembre est, pour sa part, symétrique et inverse de Hıdrellez : à la conjonction soleil-Pléiades de mai correspond cette fois-ci leur opposition sur l'écliptique. Le coucher héliaque des Pléiades cède ainsi la place au coucher acronyque : la "constellation" apparaît dans le ciel peu après le coucher du soleil et la présence des Pléiades dans le ciel nocturne durera jusqu'à Hıdrellez prochain.
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Le rituel de Hıdrellez permet ainsi de structurer le temps comme une alternance de contraires, et ce faisant, de penser Al-Khadir et Elie comme "Maître du temps". En effet, immortels, ils le sont tous deux, mais de façon différente ; Hızır envoyé de Dieu sur terre et ayant bu aux sources de la vie d'une part, et Elie d'autre part, le dispensateur de la pluie rendu immortel par enlèvement divin. À l'alternance contrastée de la belle et la mauvaise saison, marquée par la conjonction entre le soleil et les Pléiades, la pensée mythique fait correspondre le retour sur terre d'une conjonction des contraire.
Hıdrellez constitue par ailleurs le seuil d'une transition, une limite. C'est ce qui pourrait expliquer, dans le rituel comme dans les légendes de la mise en scène, des formes variées de transgression : la patience d'une part et l'indiscrétion qui rompt le charme (Épisode de Moïse, Enoch rencontrant la mort, Köroğlu avec le cheval, etc.). Une des fonctions du rituel, comme le relève P. Bourdieu, est de rendre licites en les euphémisant ces transgressions inévitables de la limite.
Enfin, le temps que le rituel de Hıdrellez et les ressources du dispositif symbolique qu'il agence autour d'une stratégie de l'attente se situent dans le registre sacré d'une religion constituée comme l'islam : les festivités d'Hıdrellez sont vécues non pas comme un ensemble d'aimables pratiques païennes, mais dans la ferveur religieuse. En ce sens, Hıdrellez et les Maîtres du temps apparaissent comme les médiateurs privilégiés entre les conditions matérielles de l'existence (en l'occurrence un mode de production agro-pastoral) et le registre divin.
Cette manière de repenser le monde ne peut donc être réduite à sa seule dimension calendaire ou religieuse. Une étude attentive montrerait que nombre de messianismes anatoliens et leurs meneurs charismatiques ont essayé, avec succès, d'articuler cette stratégie de l'attente inscrite dans la pensée populaire avec une dimension politique : Le Vilayetname de Hacı Bektaş Velî fourmille de séquences et de personnages qui mettent aussi en scène les attributs et les légendes de Hızır et Ilyâs, Maître du temps et de son retour. On connaît, dans ce cas précis, l'audience, l'étonnante vitalité et la pérennité du bektachisme au sein des peuples différents par leurs langues et leurs religions mais semblables dans leur rapport à une civilisation matérielle et un pouvoir qui régit les choses et les hommes.
Altan Gökalp, Têtes rouges et bouches noires, VIII, "Composantes du syncrétisme religieux kizilbaş".



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