Rapport d'Amnesty International pour l'Irak


Amnesty International Royaume-Uni vient de publier un rapport sur les violences en Irak perpétrées contre la population civile, intitulé Civilians under Fire, qui est indéniablement plus sérieux que celui de Human Rights Watch et, en tout cas, ne se mêle pas d'ethnolinguistique. Il traite en premier lieu de l'Irak avec des ajouts à chaque fois pour la Région du Kurdistan et ce sont ces seules parties qui seront abordées ici.

Dans l'introduction faisant un tour d'horizon des violences subies par la population civile dans tout l'Irak, il est spécifié que la Région "semi-autonome" du Kurdistan, soit les gouvernorats de Duhok, Erbil et Sulaïmanieh, est beaucoup moins touchée par la violence que le reste du pays et que les autorités ont pris des mesures positives pour combattre la violence contre les femmes, même si ce combat doit être poursuivi et les mesures renforcées. Par contre, comme dans le reste de l'Irak, les deux partis au pouvoir sont accusés d'agressions contre des journalistes et des militants de l'opposition.


Les femmes

Les violences exercées contre les femmes au Kurdistan sont le fait des familles qui s'en prennent aussi aux associations ou à tous ceux qui les défendent. Amnesty rapporte le témoignage d'une avocate kurde qui fait état de menaces de mort reçues sur son téléphone portable, en 2008, venant de parents d'une cliente maltraitée par son mari et qui divorçait. À Sulaïmanieh, un foyer où des femmes peuvent se réfugier a été attaqué le 11 mai 2008 par des hommes armés, soupçonnés d'être parents d'une femme qui y avait fui, et qui a été sérieusement blessée par des coups de feu tirés d'un bâtiment voisin. Les autorités kurdes ont arrêté plusieurs des membres de cette famille, mais ont dû les relâcher, faute de preuves et jusqu'ici, aucun des auteurs de l'attaque n'a été identifié.

Il est aussi évoqué le cas de Kurdistan Aziz, une Kurde du village de Kolkarash, près de Heran (Erbil), disparue en mai 2008. En février de la même année, elle avait fui avec un jeune homme qu'elle aimait. Les "enlèvements consentants" sont une pratique ancienne au Kurdistan, qui permet à des jeunes gens de s'épouser contre l'accord de leurs familles, s'ils ne sont pas rattrapés entre temps. D'un autre côté, cette pratique est passible de prison selon la loi kurde. Dans de tels cas, les fautifs font une peine de prison, qui est en fait un moyen, pour les autorités kurdes, de les soustraire provisoirement aux vengeances des familles, le temps que cela s'apaise – ou non. Fin février, la jeune fille avait pu rentrer chez elle après que ses parents se soient engagés sur sa sûreté auprès des autorités. Mais en mai 2008, Kurdistan Aziz disparaît. Le père de la jeune fille déclare à la police locale que son neveu (le cousin de la fille donc, un éventuel fiancé ?) l'a appelé en s'accusant du meurtre. À ce jour, il semble que le meurtrier présumé soit toujours en liberté. Mais cette affaire trouble montre à quel point la marge de manœuvre des autorités est parfois étroite dans ce genre d'affaires familiales.

Le Gouvernement régional du Kurdistan a, depuis 2002, retiré la clause de "motif honorable" dans les cas de crimes d'honneur, qui était présent dans la loi irakienne du très laïc État baathiste. Aujourd'hui les femmes menacées peuvent se réfugier dans les centres d'accueil des ONG ou de l'État (ce qui n'est pas du tout le cas dans le reste de l'Irak où seules des ONG assurent ce travail) même si, on l'a vu, cela ne les met pas totalement à l'abri des représailles familiales.

Dans la plupart des cas, le personnel du foyer, les officiers de police, les chefs de communauté sont impliqués dans les négociations avec les familles, lesquelles doivent s'engager par écrit à ne pas user de violence contre les femmes ou les filles qui accepteraient de retourner dans leurs familles. Amnesty International indique qu'il arrive que ces accords soient violés et les femmes tuées ou blessées.

L'amendement des articles 128 ôtant le motif "honorable" aux crimes d'honneur perpétrées contre des femmes ne concerne cependant pas les homosexuels aux yeux des juges du Kurdistan. Ainsi, le 24 octobre 2005, la cour de cassation du Kurdistan a confirmé la sentence d'un an de prison pour un homme de Koya qui avait avoué le meurtre de son frère, homosexuel. La cour a jugé que le souhait de "mettre fin à la honte que la victime apportait à la famille en pratiquant la dépravation et en se livrant à la prostitution" pouvait être compté comme un motif "honorable" au meurtre.

Les media

Reporters Sans Frontière a relayé de nombreuses plaintes de journalistes au Kurdistan, surtout en période électorale, alléguant des pressions, des menaces, des attaques. Akar Fars et Rizgar Muhsin, tous deux journalistes à Yekgirtu TV (un parti d'opposition islamiste), qui faisait campagne pour l'Union islamique du Kurdistan, ont été tous deux battus par des hommes armés qui voulaient les empêcher de filmer un bureau de vote à Erbil, le 7 mars, jour des élections législatives.

D'autres journalistes kurdes ont été menacés ou attaqués pour avoir écrit des articles critiquant les deux partis au pouvoir, le PDK et l'UPK. Sabah 'Ali Qaraman, âgé de 28 ans, a ainsi échappé à une tentative d'enlèvement le 19 janvier dernier, à Kifri (Sulaïmanieh). Il semble que ses critiques d'officiels de la Région aient déplu, en tout cas la victime affirme avoir reconnu parmi un des trois hommes stationnant en jeep devant son domicile, un ancien responsable de l'UPK, contre qui il a porté plainte. Jusqu'ici, ce dernier n'a pas été inquiété.

Nabaz Goran, 32 ans, journaliste au magazine Jihan, a été attaqué le 29 octobre 2009 par trois hommes, près de son bureau, dans le district d'Iskan (Erbil). Les hommes – qu'il accuse d'être liés au PDK –, après lui avoir demandé son nom, l'ont frappé à la tête avec un objet métallique.

Un fait plus grave, puisqu'il s'agit d'un meurtre, a eu lieu à Kirkouk. Souran Mama Hama, 23 ans, qui travaillait pour le magazine Levin, a été tué par une arme à feu, devant le domicile de ses parents, le 21 juillet 2008, par des hommes en voiture, vêtus en civil. Souran avait plusieurs fois critiqué la corruption et le népotisme du PDK et de l'UPK et avait reçu des menaces de mort quelques jours avant son assassinat.

Les opposants politiques

Plusieurs militants du parti Gorran se sont plaints d'attaques, dont certaines mortelles. En décembre 2009, 5 militants de ce parti ont été tués par des armes à feu, par des inconnus. Raouf Qadir Zaryani a ainsi été abattu devant son domicile le 25 décembre 2009, à Halabja Taze (Sulaïmanieh), par un inconnu à bord d'un véhicule. Sarda Qadir, homme d'affaire et candidat du parti Gorran pour 2010, a été blessé chez lui, à Iskan, le 4 décembre 2009, par un coup de feu tiré par la fenêtre. Il a indiqué aux rapporteurs d'Amnesty qu'il n'avait jamais reçu de menaces, mais que les semaines précédant l'attaque, il avait été suivi et que, selon lui, cette agression avait des motifs politiques.

Dara Tawfiq, officier, a rapporté à Amnesty avoir été agressé à coups de tringle de fer, devant chez lui, le 7 octobre 2009. Il n'a pu voir ses deux agresseurs, mais a reconnu chez eux un accent local. Il n'avait jamais reçu de menaces, mais pense que cette attaque a pour raison sa rupture avec l'UPK et son soutien à Gorran.

La campagne électorale a accentué les pressions contre l'opposition, surtout de la part de l'UPK contre ses membres dissidents passés à Gorran, comme on peut le voir, et dans une moindre mesure, contre l'Union islamique du Kurdistan, dont le bureau a été attaqué par des inconnus armés à Sulaïmanieh le 14 février, tandis que le 18, plusieurs de ses membres étaient arrêtés à Duhok.

Sur les persécutions et assassinats envers les minorités religieuses et ethniques, le rapport d'Amnesty ne concerne pas la Région du Kurdistan, qui en est exempte.

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