Thèses répugnantes des ésotéristes et les mérites des fidèles de Mustazhir


Abû Hamid Ghazalî, on le sait, n'avait guère de sympathie pour les Kurdes. Cela dit, quand on lit la liste de tous ceux qu'il n'aime pas, entre les Kurdes, les Bédouins, les Turcs, les paysans, les Noirs, les Manichéens, les citadins, les jeunes, il ne lui reste plus grand-monde à aimer, hormis ceux qui obtempéraient à ses thèses, seuls gens "sensés".

Dans ses Thèses répugnantes des ésotéristes et les mérites des fidèles de Mustazhir, il s'en prend aux Ismaéliens. Comme ceux-ci étaient considérés comme les meurtriers du vizir Nizam al-Mulk, lequel tenait Ghazalî et haute estime et amitié, et l'avait mis à la tête de l'université de Bagdad, on peut comprendre sa détestation des Nizaris. Les "ésotéristes" sont donc les chiites (batinis) et les fidèles de Mustazhir, le calife abbasside, les sunnites bon teint. Prônant un certain rationnalisme religieux (et donc opposé à la philosophie grecque et à tout courant "mystique" ou "intuitif" quand il s'agit des dogmes, il passe en revue une liste d'imbéciles chroniques dont l'entendement faible fait qu'ils sont plus perméables aux déviances religieuses. En même temps, cela donne un aperçu des préjugés du temps, de ce qui se disait des uns et des autres dans la Bagdad seldjoukide. Cela donne en négatif l'idéal du "bon musulman" selon les critères d'Abû Ghazalî, le portrait standard du "croyant honnête".

Évidemment si je reproduis le passage, c'est que les Kurdes dégustent, mais il sont loin d'être les seuls :

Ne sont dupés par là que ceux qui perdent l'équilibre de leur état et la droiture du jugement. En effet, à ceux qui sont doués d'un intellect, il arrive des accidents qui aveuglent pour eux les voies de ce qui est juste et convenable, en les dupant par ce qui est incorrect et faux. Ils sont de huit sortes :
[Première sorte :] Un groupe d'homme dont les intelligences sont faibles et dont les vues sont basses, dont les jugements, en matière de religion, sont stupides, car ils sont d'un naturel rustique et sot (al-balâda), comme les Noirs, les balourds chez les Arabes ou les Kurdes, les rustres chez les Persans et les nigauds d'adolescents. Peut-être sont-ils, en nombre, le groupe humain le plus étendu ! Comment tenir pour lointaine leur acceptation de cela [l'erreur], quand nous sommes témoins de l'existence d'une communauté, résidant en certaines villes proches de Basra, qui adore des êtres humains, en soutenant que ces hommes ont hérité de leurs pères la Seigneurie divine – communauté connue sous le nom de Shabâsiyya ? Et voici qu'un groupe croyait que 'Alî était la divinité des cieux et de la terre, le Seigneur des mondes ! Ce sont des gens nombreux, une foule innombrable que ne contiendrait pas une région entière. Il ne faut pas s'étonner trop de l'ignorance humaine, quand le démon prête son assistance à l'homme et le domine, abandonné de Dieu.
Cela laisse entendre que les Kurdes, comme tant d'autres groupes hors-cité, sont perméables aux hérésies chiites. Second groupe stigmatisé par Ghazalî – qui, en tant que Persan lui-même, les connaît bien – les Zoroastriens, Manichéens et surtout crypto-Manichéens (zindiq), et, au fond, tous les nostalgiques de la sagesse de l'ancienne Perse, nostalgie qui perdura comme le montre les rêves de Sohrawardî :

[Deuxième sorte] : Un groupe d'homme dont l'État a été déraciné par l'État musulman, comme les descendants des Rois et des nobles de l'Ancienne Perse et les fils des Mages zoroastriens si présomptueux. Ceux-là sont dupés, et le ressentiment se cache en leur poitrine comme la maladie pernicieuse. Aussi, lorsque les lubies des faussaires les mobilisent, son feu se ranime en leur poitrine, et ils croient bon d'accepter n'importe quelle absurdité, par désir de tirer vengeance et de restaurer leurs affaires.

On le voit, Ghazalî soupçonne un certain nombre d'Iraniens de déloyauté secrète envers l'islam, que ce soit par regret de leur suprématie politique ou fausse conversion, et aussi d'un ressentiment contre l'envahisseur "arabe". Pour Ghazalî, donc, cette cinquième colonne hérétique n'est même pas sincèrement chiite, mais use de cette dissidence pour ruiner l'État musulman. Ce qui est certain, c'est la fusion très fréquente de croyances chiites avec les vestiges des religions anté-islamiques (et presque toujours de la gnose néo-platonicienne). Concernant les Kurdes, le cas des Yarsans et, plus tard, des Alévis est à ce titre assez caractéristique.

Le troisième groupe, plus banal est fait d'hommes dont les ambitions ont été frustrées, ou qui ont été lésés, et qui espèrent, si le pouvoir actuel est renversé, profiter de l'aubaine en s'élevant socialement. La description du quatrième groupe est un des passages les plus drôles : il s'agit des snobs, de ceux qui ne veulent pas avoir la religion de tout le monde, qui se croiraient déshonorés s'ils partageaient la même foi que leur savetier :

[Quatrième sorte] : Un groupe d'hommes qui naît avec une disposition naturelle à aimer se distinguer du vulgaire, en se croyant au-dessus de toute ressemblance avec les gens ordinaires, et en s'octroyant l'honneur d'appartenir à une élite qui s'imagine s'élever jusqu'aux vérités. Ils pensent que le commun des hommes, en son ignorance, est semblables aux ânes pris de frayeur et aux bêtes de troupeaux lâchées en liberté. Telle est la maladie chronique qui prédomine chez les hommes d'esprit raffiné, s'exceptant des ignorants stupides. Tout cela est amour de ce qui est rare, étrange, aversion pour ce qui est commun et ordinaire et cela caractérise certains êtres humains, comme en témoigne l'expérience et comme le prouve l'observation.

Autre groupe d'égarés, ceux qui béent d'admiration pour les philosophes grecs et tâchent de les imiter en tout, même en ce qui contredit la révélation coranique. Il faut dire que l'engouement pour la philosophie d'Aristote et de Platon touchait aussi bien les cercles musulmans que chrétiens ou juifs. Ghazalî visera plus particulièrement Farabî (lui-même chiite) que, plus tard, Averroès défendra au nom de la philosophie (même si Farabî était un peu trop platonicien à son goût).

La sixième sorte concerne vraiment les membres de la communauté chiite, qui ont été gagnés par la propagande ismaélienne et sont séduits par une action plus radicale contre le pouvoir ababasside. Le septième compte encore des philosophes (aristotéliciens ou platoniciens) et aussi des "dualistes", c'est-à-dire manichéens, qui, par goût des honneurs ou appât du gain, fournissent en raisonnements sophistes et logiques les armes dialectiques que les fidawis ismaéliens vont employer pour persuader et rallier à leur cause les fidèles. Enfin, la huitième sorte est composée des viveurs, des jouisseurs, des libertins que les obligations religieuses ennuient et qui trouvent dans un nouveau courant religieux le moyen d'échapper à une loi trop pesante.


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