IRAK : LES ÉLECTIONS LÉGISLATIVES RAVIVENT LES TENSIONS ENTRE CHIITES ET SUNNITES


Les élections législatives irakiennes devant avoir lieu le 7 mars, la campagne électorale a battu son plein tout le mois, les coalitions étant enfin formées.

État de Droit, la liste menée par le Premier Ministre, Nouri Al-Maliki, rassemble, en plus de son propre parti Dawa, des groupes divers, allant de leaders tribaux sunnites, des personnalités indépendantes, des chrétiens, des Kurdes chiites. Sa ligne politique se présente en effet comme laïque et son programme est surtout axé, comme aux élections provinciales de janvier 2009, sur la sécurité et la lutte contre le terrorisme, en plus d’un État fort et des services publics fiables. Ce discours avait eu un succès indéniable en Irak aux élections provinciales. Mais, depuis, les dernières attaques terroristes sur Bagdad ont pu entacher le bilan de son mandat.

L’Alliance nationale irakienne est la liste chiite rivale de Maliki. Elle rassemble le Conseil suprême islamique irakien, le plus grand parti chiite, ainsi que des personnalités venant d’autres factions comme Moqtada As-Sadr, l’ancien Premier Ministre Jaffari, Ahmed Chalabi, l’ancien leader politique favori des USA avant 2003, quelques leaders sunnites.

Du côté des sunnites, la liste principale, Iraqiyya, est menée par l’ancien Premier Ministre Iyad Allawi, un ancien responsable baasiste d’origine chiite, et comprend aussi dans ses rangs l’actuel vice-président irakien, le sunnite Tareq Al-Hashemi, ainsi qu’un autre sunnite, Saleh Al-Mutlaq, dont les liens avec le Baath ont provoqué une vive protestation de la part des autres partis irakiens avant que plusieurs candidats soient interdits d’élection. Leur programme se veut avant tout nationaliste.

L’Unité irakienne est menée par le ministre de l’Intérieur, le chiite Jawad Al-Bolani, un leader tribal sunnite, Ahmed Abu Risha, et Ahmed Abdul Ghafur Al-Samaai, à la tête d’un autre mouvement sunnite. Comme pour la liste Iraqiyya, plusieurs de ses membres ont été interdits par la Commission électorale pour liens avec l’ancien parti Baath.

Le Parti islamique irakien et des chefs tribaux forment la liste du Front de l’Accord, menée par Ayad Al-Samarrai, le président du Parlement, qui était en 2005 la principale coalition sunnite, mais dont les effectifs ont fondu depuis.
Du côté kurde, plusieurs partis sont en lice, et l’unité des partis de la Région du Kurdistan est cette fois compromise par la rivalité entre l’Alliance du Kurdistan qui regroupe le PDK et l’UPK et Gorran, le parti dissident de l’UPK. Mais leur désaccord porte surtout sur le partage des pouvoirs au sein de la Région, et de la gestion des affaires internes kurdes. Sur les grandes questions irako-kurdes, comme Kirkouk, les programmes sont à peu près identiques et la campagne électorale au Kurdistan est tout à fait indépendante de celle d’Irak.

L’interdiction de centaines de candidats sunnites (environ 450) jugés trop proches des milieux du Baath a d’abord agité la scène politique en Irak, les politiciens interdits portant l’affaire devant la justice. Cette « liste noire » avait été vivement contestée dans les milieux sunnites, qui accusaient le gouvernement chiite d’user de cette arme juridique pour neutraliser les principales listes rivales. Ni les Américains n’y étaient favorables, en raison des tensions politiques à venir et craignant le retour de « l’insurrection sunnite » en Irak, ni même la Haute Commission électorale irakienne, qui jugeait hâtive la radiation des candidats et demandait que leurs liens réels avec l’ancien parti de Saddam soient soigneusement examinés par les tribunaux. Le président d’Irak, le Kurde Jalal Talabani, était également proche de cette position et a proposé que les candidats contestés soient autorisés à participer aux élections, mais qu’ils ne pourraient accéder à des postes officiels tant qu’ils n’auraient pas été blanchis de ces accusations, compromis qui a été finalement retenu par la Haute Commission électorale.

Mais l’opposition à ces candidatures suspectes n’a pas désarmé dans la rue irakienne, surtout parmi la population chiite. Le 8 février des centaines de manifestants ont contesté cette décision, avec les slogans : « Non au Parti Baath ! » et « Le retour du Parti Baath = le retour des charniers ». Finalement, parmi les 450 candidats devant prouver ultérieurement leur absence de liens avec le Baath, seuls 37 avaient de fait déposé leur dossier pour être examinés par les tribunaux. Par ailleurs, la plupart avaient été déjà remplacés par d’autres candidats au sein des listes, aucun des bannis n’ayant un grand poids politique.

Entre les deux camps arabes musulmans, chiites et sunnites, les Kurdes, depuis 2005, font figure de « faiseurs de rois » à Bagdad, leur soutien étant indispensable pour qu’une coalition irakienne puisse gouverner, comme le confirme Shoresh Hadji, du parti Gorran : « Personne ne peut être Premier Ministre sans le soutien des Kurdes, car celui-ci doit être soit arabe chiite, soit arabe sunnite, et comme ils ne se supportent pas du tout entre eux, nous serons le fait déterminant dans la balance ». Les relations entre Kurdes et Arabes connaissent pourtant de grandes tensions, autour de problèmes comme le statut des Peshmergas en Irak, la gestion des hydrocarbures et les contrats passés avec les sociétés étrangères, et surtout la question de Kirkouk. Mais, comme l’explique Joost Hiltermann, directeur-adjoint pour le Moyen-Orient du groupe International Crisis (ICG) : « Je pense qu’il y aura des négociations très dures, mais je ne pense pas que les partis arabes sont prêts à laisser les Kurdes entrer dans l’opposition... ce serait trop dangereux. » Même la division entre deux listes kurdes concurrentes ne changera guère cet état de fait, selon Gala Riani, analyste au Global Insight Middle-East (IHS) : « Même s’ils font campagne dans des listes différentes, quand on en vient aux problèmes avec le gouvernement fédéral, les Kurdes ont toujours réussi à se rassembler et à afficher une unité qu’ils n’ont peut-être pas en interne. » Dans cette campagne, les partis kurdes et les autres partis irakiens ne sont en compétition que dans les régions concernées par l‘article 140, dont le gouvernement d’Erbil demande le rattachement au Kurdistan. L’enjeu majeur en est bien sûr Kirkouk, où s’affrontent des partis sunnites ou chiites arabes, et des Turkmènes.

Face à eux, l’Alliance du Kurdistan est également attaquée sur son terrain par Gorran, le nouveau mouvement contestataire de la Région kurde, qui ne cache pas son ambition de remporter cette province, et attaque l’Alliance kurdistanî sur les thèmes de la lutte de la corruption et de l’amélioration des services publiques, ainsi que celui de l’emploi, en tentant aussi de ratisser du côté de l’électorat non-kurde : « Beaucoup de villes au Kurdistan ont besoin d’amélioration, mais Kirkouk plus que tout. Regardez autour de vous, rien ne marche. Les partis au pouvoir ont laissé tomber le peuple. Maintenant, tout le monde souffre : les Kurdes, les Turkmènes, les Arabes, les chrétiens, tout le monde », affirme Anna Khanaqa, candidate du parti Gorran. Même thèmes de campagne pour l’Alliance du Kurdistan, portant autour de l’amélioration des services, de l’eau, de l’électricité. La liste a le soutien actif dans cette ville du président Jalal Talabani, natif de Kirkouk et leader de l’UPK, qui a même l’intention, selon le porte-parole de son parti, Muhammad Osman, de rester sur place tout le temps de la campagne. De même que son rival kurde, l’Alliance tente de gagner aussi les suffrages arabes et turkmènes. Le rassemblement inter-ethniques est, de toute façon, une tendance politique générale à Kirkouk, pour ces élections, les partis arabes et turkmènes appelant aussi les électeurs kurdes ou chrétiens à voter pour eux, mais sous les listes majeures irakiennes, comme celle d’Allawi, ce qui rompt avec les précédentes élections où les Arabes et surtout les Turkmènes de la province avaient formé leur coalition entre eux, ce qui les avait affaiblis.

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