Maître Mahmoud le Kurde

Petit encrier, Iran XIII° siècle, sans doute Hamadhan. Vaduz, Furusiyya Art foundation.

Ce qui caractérise la production d'objets de métal à partir du XIIème siècle dans l'Orient islamique, est leur décor incrusté. Cette technique, connue sous l'Antiquité mais peu répandue, consiste à recouvrir un objet de fils ou de plaques métalliques en dessinant des motifs variés, abstraits ou figurés. Les plaques peuvent être elles-mêmes regravées pour affiner les détails. Cet art, qui connut un succès durable dans tout le Proche-Orient, semble avoir démarré au aux environs du XIIème siècle, dans les villes de Djézireh ibn Omar (Cizre), Diyarbakir (Amid), Siirt.

Au XIIIème siècle, furent produits dans tout le Proche-Orient beaucoup d'objets de bronze ou de laiton, incrustés d'or et d'argent, qui portaient les caractéristiques d'un style bien défini. Parmi les objets conservés, vingt-huit portent la nisbah " al-Mawsili ", c'est-à-dire la signature d'un atelier originaire de Mossoul, même si ces objets ont pu par la suite être fabriqués ailleurs. Quand ils indiquent le lieu de leur fabrication, ces noms permettent de suivre, sur plus d'un siècle, le déplacement vers l'ouest de cette production, au fur et à mesure que les artisans fuyaient l'avance mongole : Mossoul et le nord de la Djézireh (ainsi que l'Anatolie) dans la première moitié du XIIIème siècle ; la Syrie et surtout Damas au milieu du XIIIème siècle ; l'Egypte enfin, jusque dans la première moitié du XIVème siècle. Malgré cette émigration forcée, le style de ces objets perpétue incontestablement celui des premiers ateliers de Mossoul. La nisbah de ces ateliers se maintint jusque sous les Mamelouks, témoignant de leur prestige durable.

L'objet de métal le plus anciennement daté (1220) portant la nisbah de Mossoul, est une petite boîte, actuellement conservée au musée Benaki à Athènes. Mais le premier objet connu portant en plus de la nisbah la mention " fait à Mossoul " (et en fait le seul dans ce cas), est la fameuse aiguière dite " Blacas " (1232) conservée au British Museum, en laiton martelé avec une anse coulée. Sa panse facettée est incrustée d'argent et de cuivre rouge. C'est d'ailleurs le dernier objet daté portant une incrustation de cuivre puisque par la suite l'or sera utilisé. Son décor comprend de bas en haut une bordure de fleurs de lys et une bande épigraphique entre des médaillons circulaires, dont le motif en T majuscule tapisse aussi le fond du registre supérieur. Ce décor de T provient d'‘Iran oriental. On le retrouve jusqu'au XIVème siècle, et cette aiguière en est la première apparition datée en Mésopotamie.

Un des médaillons contient une femme voilée : ce thème est inconnu en Iran, mais se retrouve sur les miniatures mésopotamiennes du XIIIème siècle. Une autre scène montre un souverain assis, entouré de ses dignitaires (?), une jambe repliée, l'autre étendue, attitude que l'on retrouve sur de nombreux métaux, mais aussi sur des miniatures contemporaines. La coiffure du prince, le charbouche, fut très portée par les Turcs de Syrie et de Mésopotamie jusqu'à l'époque mongole. Il tient à la main un arc, symbole de souveraineté. Une scène d'investiture montre un personnage s'agenouillant devant un souverain portant charbouche, et lui baisant la main.

La très grande similitude entre le décor des objets de bronze et celui des manuscrits fait penser que les artisans recopiaient ou à tout le moins s'inspiraient des modèles diffusés par les peintres. Une inscription donne le nom de l'auteur : " Oeuvre de Shoudja' ibn Man'a al-Mawsili, en l'année 629 H/ 1232, à Mossoul ". Deux autres inscriptions sont indéchiffrables.

Deux ateliers de Djézireh, avec des productions bien distinctes, donnent le nom d'un maître et de ses élèves. Le premier est celui du maître Ibrahim ibn Mawaliya, peut-être un Arménien ou un Syriaque, qui appartiendrait donc à l'importante communauté chrétienne de Mossoul. De sa main nous n'avons qu'un seul objet attesté, une aiguière (musée du Louvre) en laiton martelé, ciselé, incrusté d'argent et de cuivre rouge, avec un décor au repoussé extrêmement riche, aux scènes aussi variées qu'animées : jeu de polo (dont c'est une des premières représentations datées dans l'art musulman), épigraphie, rinceaux.

Le premier objet daté de l'atelier d'Ibn Mawaliya est une boîte, conservée au musée Benaki d'Athènes. Elle mesure 6 centimètres de long, 3,5 de large et 2,5 de haut. Peut-être était-elle destinée à renfermer des onguents. Le décor couvre toute la boite, même les parties non visibles. L'inscription mentionne le nom d'Ismaïl ibn Ward al Mawsili, élève (tilmidh) d'Ibrahim ibn Mawaliya, et la date d'août 1220. Un manuscrit a par ailleurs été découvert à Mossoul, copié et signé de la main d'Ibn Ward.

Le second atelier, avec cinq oeuvres conservées, est celui du maître Ahmad ibn Omar ibn Kamil al-Dhaki. Trois oeuvres sont attestées de sa main : une aiguière (musée de Cleveland) datée de 1223-24, un bassin dédié à l'Ayyoubide al-Malik al-'Adil Abou Bakr II, vers 1238-40 (musée du Louvre), une aiguière (Keir Collection) de 1242-43. Les autres sont de ses " élèves " (ghulam, apprentis ou esclaves ?). L'aiguière de Cleveland, en laiton martelé avec une anse coulée, a un décor très usé. Le couvercle, la partie inférieure du bec et la base sont des rajouts. Elle est signée al Dhaki, est datée de 1223, et porte le voeu " Gloire à mon possesseur ". Sur le col sont représentés un souverain et sa cour; sur les deux rangées inférieures des musiciens, et sur les deux rangées supérieures, des dignitaires. La composition évoque celle d'un manuscrit du Livre des Chants, de 1217, conservé au Caire.

Après l'invasion mongole en Mésopotamie, les ateliers de Djezireh se réfugièrent en Syrie, puis en Egypte, où ils travaillent pour les Ayyoubides et pour les premiers Mamelouks. Des objets portant la nisbah de Mossoul et le nom d'al-Dhaki ont été produits en Syrie, indiquant le repli de cet atelier dans les territoires ayyoubides.

Le vase " Barberini ", du milieu du XIIIème siècle, porte les titres du sultan Salah ad-Din. Son décor est très fin : des médaillons polylobés enferment des scènes de chasse, sur un fond d'enroulements végétaux dont l'origine est à situer en Djezireh et qui passe par la suite en Syrie. La forme typiquement ayyoubide de ce vase, un " albarello ", se rencontre plus fréquemment dans la céramique, où il servait soit de récipient pharmaceutique soit de pot à épices. De nombreux exemplaires passèrent ainsi en Europe. Celui-ci a appartenu aux collections du pape Urbain VIII Barberini, d'où son nom.

Vers la première moitié du XIIIème siècle, est produite sous les Ayyoubides une série d'objets mêlant de façon intéressante des thèmes musulmans et chrétiens. Ainsi un brûle-parfum (British Museum) montre un personnage tenant un ostensoir. Sur une boîte (Victoria and Albert Museum) figure une procession, peut-être un baptême. Un chandelier de 1248-49, signé Dawoud ibn Salama al-Mawsili et conservé au musée des Arts Décoratifs à Paris, a quatre grands médaillons présentant des scènes inspirées de l'Evangile qui pourraient représenter les noces de Cana, le Christ et les docteurs, le baptême du Christ et la présentation au temple. Entre ces scènes sont intercalés des médaillons dont le décor géométrique et zodiacal est plus familier à l'art islamique. Cette série d'objets peut être due soit à des artisans d'origine chrétienne, soit à des artisans oeuvrant pour des commanditaires chrétiens. Les scènes ont pu être aussi reprises du répertoire chrétien par des artisans musulmans sans qu'il y ait toujours une portée religieuse là-dessous. L'activité d'ateliers travaillant indifféremment pour une clientèle musulmane ou chrétienne n'a par ailleurs rien d'exceptionnel dans l'histoire de l'art syrien et égyptien.

Sous les Mamelouks, au début du XIVème siècle, les bronzes sont encore proches des oeuvres de Djezireh et de celles produites sous les Ayyoubides. Un groupe d'artistes (une famille ?) localisé en Syrie puis en Egypte, utilise encore la nisbah de Mossoul. Le décor comporte les mêmes scènes de cour, de chasse, de musiciens, les mêmes animaux réels ou fabuleux, les planètes et le zodiaque. La plupart des objets sont signés (dix-sept noms répertoriés).

Le musée du Louvre possède un plateau signé Ahmad ibn Housayn al-Mawsili, dont le père, Housayn ibn Ahmad, avait travaillé en Syrie pour les derniers Ayyoubides. Son frère Ali et lui-même travaillèrent au Caire entre 1275 et 1320. L'art mamelouk, au XIVème siècle, doit encore beaucoup à ces ateliers. Ainsi les oeuvres d'Ibn Zayn, (dont le fameux " Baptistère de Saint-Louis "), ont encore ce décor animé, réaliste, avec un essai réussi d'individualisation des visages et des vêtements, notamment des coiffes.

Siirt fut un centre de production très important, qui avait sa propre nisbah, " al is'irdi ". Au XIVème siècle, Hamid Allah Moustawfi Qazwini parle des beaux objets de cuivre, particulièrement de très belles coupes, qui avaient fait la renommée de la ville. Plusieurs noms d’artisans sont connus, tel Abou-l-Qasim ibn Sa'd ibn Mouhammad, actif durant la première moitié du XIIIème siècle. Trois objets sont signés par lui : un plumier de 1236, au nom de l'émir Djamal ad-Din Ahmad ibn Ghazi ibn al-Thaghri ; un autre plumier et un chandelier, tous deux de 1245, et conservés au Louvre.

La ville produit aussi une série de petits chandeliers, d'environ 20 centimètres de haut et d'un diamètre à peu près identique. La plupart sont en bronze blanc et viendraient des türbes dans lesquels ils auraient été déposés.

Les célèbres coupes de Siirt sont composées de deux parties moulées et assemblées : le bol et son pied. Elles sont en bronze ou en bronze blanc, avec un bandeau épigraphique et un décor plus inspiré par celui du Khorassan. Une coupe talismanique, portant voeux et inscriptions, mentionne un souverain de Malatya. Un décor astrologique montre le soleil en lion, (et donc à son apogée), ce qui est un symbole de souveraineté.

Concernant l'Iran occidental, au XIIème siècle, beaucoup d'objets furent soit importés du Khorassan, soit très fortement influencés par l'Iran oriental. Ce n'est qu'au XIIIème siècle qu'un petit nombre d'objets peuvent être identifiés comme une production locale. Un petit bol d'argent conservé à la Keir Collection porte le nom et les titres de Badr ad-Din Qarakouz ( mort en 1219), qui fut entre autre gouverneur de Hamadan en 1194. La qualité de ce bol suggère une production antérieure. Au XIVème siècle, al-Qazwini parle encore avec éloge du quartier des orfèvres de Hamadan.

Après la destruction de Mossoul en 1262, des artisans de Djezireh ont pu fuir aussi vers l'est. De plus, les Ilkhanides avaient l'habitude de déporter les artistes vers leurs propres villes. Des objets de cuivre trouvés près de Hamadan présentent sur deux d'entre eux la signature d'un certain Ali ibn Hamoud de Mossoul. L'un d'eux est daté de 1274.

Toute cette longue introduction, reprise d'un article assez ancien, pour se pencher avec plus d'acuité sur le cas Mahmoud Al-Kurdî, artisan célébrissime qui connut une grande vogue en Italie et en Allemagne au XVème siècle, à tel point qu'on a cru longtemps qu'il avait un atelier à Venise...

(À suivre).

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