Le milieu divin



Simone Weil agaçait Blanchot, ce qui est signe de qualité, alors que Teilhard de Chardin l'apitoyait en somme, avec condescendance : "Oui, c'est méritant tout ce qu'il essaie de croire, mais le pauvre homme..." Or je suis, jusque-là et sans le faire exprès, toujours de l'avis du Cheikh Momo : Weil est intéressante et agaçante, et l'autre : bof, mais on ne peut lui en vouloir, il fait ce qu'il peut. Je ne dis pas qu'il n'a pas, ça et là, quelques bonnes idées mais il reste souvent en deçà, ça ne décolle pas du prêche médiocre, avec des tas d'idées assez bateaux finalement, sur l'homme et le cosmos, la mort, l'épreuve, etc. ; quand on n'y trouve rien à redire, on tourne les pages assez vite avec un bâillement. Je ne sais si ses idées étaient chamboulantes pour le catholicisme de son époque, mais bon sang, on a été bien plus loin et bien plus audacieux, dans des tas d'autres spiritualités, qu'il semble ignorer, bien sûr, ce qui ne l'empêche pas d'émettre des jugements qui font pouffer de rire :

Seul, par suite, le Christianisme sauve, avec les droits de la pensée, l'aspiration essentielle de toute mystique : s'unir (c'est-à-dire devenir Autre) en restant soi.

Apparemment le seul antagonisme dans son histoire des religions, c'est le paganisme vs christianisme, et il y a dans son christianocentrisme une naïveté presque antique, "les Païens et nous", on croirait qu'il s'exprime à l'époque de saint Augustin, ou d'Origène, qui fait sourire :

Prise à son haut degré de généralité, la doctrine de la Croix est celle à laquelle adhère tout homme persuadé qu'en face de l'immense agitation humaine il s'ouvre un chemin vers quelque issue, et que ce cheminmonte.
Les mystiques non-chrétiens apprécieront de se voir "descendus" de la sorte. Mais bon, il paraît que


Le Chrétien, étant en droit le premier et le plus humain des Hommes, est soumis, plus que personne, à ce renversement psychologique qui fond insensiblement, chez toute créature intelligente, la joie d'agir en désir de subir, – l'exaltation de se faire soi-même en l'ardeur de mourir dans un autre.


Apprécions l'humilité : "étant en droit le premier et le plus humain des Hommes" (je croyais que les premiers étaient les derniers ?) ; mais surtout, c'est complètement idiot si l'on adhère à ce qu'il dit ensuite, "la joie d'agir en désir de subir", "l'exaltation de se faire soi-même en l'ardeur de mourir dans un autre" ; si c'est ça être Chrétien, si c'est se mettre en première ligne, au feu, alors ce n'est pas être le premier en droit mais endevoir, tout comme le juif sent l'obligation de suivre la Loi, parce qu'il est élu. Quand Jankélévitch dit "Un Toi est un Moi sans devoirs, un Moi est un Toi sans droits" (ou l'inverse) il applique bien mieux la parole du Christ que ce jésuite.


D'autant que lorsqu'il s'agit de s'exprimer sur l'amour divin, je n'arrive pas à m'ôter l'image d'un professeur en toge et en robe, dissertant en chaire sur une passion qui devrait rester celle des voyous et non des gens qui se tiennent bien, avec toujours un léger ton d'auto persuasion, ou démonstratif, sans même la mauvaise fois enthousiaste de Ruzbehan, non toujours en deçà, plus froid qu'il ne semble en être conscient. Même quand il appelle "un Dieu à adorer", cela sonne plus comme un appel à recevoir la capacité d'adorer, le don d'aimer, de la part de l'Aimé, que l'Aimé lui-même. Je ne dis pas qu'il est insincère, mais, au moins dans ces écrits, il est trop corseté, il ne brûle pas. Ce n'est pas un danseur, ce n'est pas un amoureux.

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