Parution : Les Kurdes. Écrire l'histoire d'un peuple aux temps pré-modernes


Les Kurdes.
Écrire l'histoire d'un peuple aux temps pré-modernes.

Présentation de l'éditeur.
Qu'y a-t-il de commun entre la Bagdad du XIº siècle et l'Anatolie de l'Est à la période ottomane ? C'est la présence d'un mot : "Kurd". Pour désigner un groupe ? Un peuple en devenir ? Un territoire ? Les études que nous proposons ici sont représentatives du regain d'intérêt pour les études kurdes. Toutes portent sur les Kurdes à des périodes et dans des régions diverses. Elles s'appuient sur des sources de natures et de langues (arabe, persan, turc ottoman…) variées. Elles présentent les deux contextes et les deux types d'insertions sociales des Kurdes dans le Moyen-Orient pré-moderne : Le premier, le contexte rural et tribal, celui qui est le plus présent dans les esprits. Kurdes pastoraux transhumants, paysans, montagnards et guerriers tribaux ont longtemps peuplé l'imaginaire orientaliste. Mais des Kurdes étaient aussi présents dans les grandes métropoles de l'Orient dès le Xº siècle. Kurdes artisans, commerçants, ulémas, soldats des armées régulières sont les oubliés d'une certaine historiographie. Ces quelques articles leur rendent justice.

Ce numéro propose une série de points de vue, un florilège des possibles pour les études kurdes à la période pré-moderne.

Table des matières :


Introduction : De la kurdologie à l’histoire médiévale des Kurdes ; Boris James.

Que l’on conteste cet état de fait ou non, l’évocation des Kurdes, même pour la période médiévale, a gagné de nos jours une résonance politique réelle. C’est une évidence et pourtant il serait incomplet de traiter la question et les controverses qui la traversent sans présenter les enjeux idéologiques assumés ou inconscients de cette étude...

Études :

- Invisibles ou absents ? Questions sur la présence kurde à Bagdad aux Ve VIe/XIe XIIe siècles ; Vanessa Van Renterghem.

La proximité géographique de Bagdad avec la région de séjour des populations kurdes au Moyen Age fait de la capitale abbasside l’un des centres urbains où l’on peut s’attendre à rencontrer des Kurdes à cette époque. Depuis l’établissement par les émirs bouyides d’une tutelle sur le califat au milieu du IVe/Xe siècle, Bagdad était intégrée à un espace politique tourné vers les espaces iraniens et comprenant une partie des régions de peuplement kurde. Cette tendance fut renforcée, un siècle plus tard, par l’établissement du pouvoir seldjoukide, lui aussi centré sur les plateaux iraniens et intégrant dans ses franges nord-est certaines zones contrôlées au Ve/XIe siècle par des dynasties ou tribus kurdes, entre le Djibâl et l’Azerbaïdjan. La situation de la Djézireh, à la même époque, était plus confuse, avec la domination sur Mossoul d’émirs bédouins, les ‘Uqaylides, au contact du territoire gouverné par les Kurdes marwânides ; la domination seldjoukide s’étendit à la région de Mossoul à la fin du Ve/XIe siècle...


- Peuple, ethnie ou tribu ? Les Kurdes du point de vue mamlouk ; Stephan Conermann.

Nous savons malheureusement très peu de choses sur les Kurdes des premiers siècles de la domination musulmane au Moyen-Orient et en Anatolie. Certes, il est possible de constituer un certain échafaudage de faits dans les œuvres historiques et géographiques, mais, si on veut le dépasser, on en atteint rapidement les limites. Nous n’avons aucun « auto-témoignage » kurde avant le XVIe/ Xe siècle et ne pouvons donc faire que des constatations très limitées sur l’auto-représentation de ce groupe...


- Le développement de l’usage du terme « Kurdistan » comme description géographique et l’intégration de cette région dans l’Empire Ottoman au XVIe siècle ; Baki Tezcan.

Il y a sept ans, la Société d’Histoire turque a publié l’édition critique d’un récit historique du 16ème XVIe siècle. Il s’agit de l’ouvrage de Kemal Paşazâde (M. 1534) qui fut une des figures clefs de l’Empire ottoman au XVIe siècle...


- Les Kurdes de Syrie dans les archives ottomanes (XVIIIe siècle) ; Stefan Winter.


En dépit de sa position géographique plutôt périphérique, la Syrie (Belad el-Şam) a eu une importance remarquable pour l’histoire des populationes kurdes. Bien que des tribus de petite taille se rendaient depuis l’Antiquité dans la région montagnarde côtière de l’ouest et s’assimilaient, l’histoire syro-kurde commence réellement au Moyen-Âge avec la migration de semi-nomades parlant probablement Kurmancî et venant du Taurus. Cette migration est documentée dans les sources arabes classiques. C’est la montée du féodalisme militaire au Proche-Orient et, en même temps, la distribution de prébendes iqtā‘ aux chefs de tribus et aux chefs mercenaires méritants qui ont facilité depuis le XIe-XIIe siècle l’implantation– entre autres – de clans/tribus kurdes dans des forteresses de grande importance stratégique comme, par exemple, Hisn al-Akrād (la « forteresse des Kurdes », plus tard le « Crac des Chevaliers ») et Qusayr (sur le haut plateau d’Antioche). Le chef de guerre le plus puissant de cette période, le Kurde Selaheddîn el-Eyyûbî (« Saladin », mort en 1193), originaire du Hakkari voire de Tikrīt, finit par unir toute la Syrie dans le combat victorieux contre les croisés. Aujourd’hui, il est une figure emblématique pour les nationalistes kurdes et de la même façon pour les nationalistes arabes syriens.
- Des Kurdes dans la Cité : Civitas bagdadienne et assignations identitaires. Aperçus historiques sur la présence kurde à Bagdad ; Edouard Méténier


« Si l’on pouvait remonter les siècles, parcourir les ruelles poussiéreuses de cette ville […], se promener dans ses bazars grouillants de monde, se glisser furtivement dans le sérail et la mahkama, pénétrer humblement dans une de ses madrasas, on ne pourrait manquer d’y rencontrer ces Kurdes qui, ayant quitté leur tribu, ont été « coopté » par le système et se fondent lentement dans la civitas. Car ces Kurdes sont des sunnites, et les portes de l’uniformité et de l’harmonie leur sont grandes ouvertes une fois qu’ils ont décidé d’abandonner leur vie errante ou l’isolement de leur montagne » .


Compte-rendu de publications, Sandrine Alexie.

Kurdish Notables and the Ottoman State
Evolving Identities, competing loyalties and shifting boundaries.
Hakan Özoğlu, State University of New York Press, 2004.

L’ouvrage de Hakan Özoğlu a pour ambition de retracer et l’origine et l’émergence du « nationalisme kurde », dans une période qui couvre le début de l’Empire ottoman jusqu’à l’avènement de la république de Turquie, thème selon lui quelque peu négligé par les chercheurs, en raison du caractère hautement politisé de la « question kurde » et de la volonté politique des Etats concernés d’éluder ou d’ignorer un sujet qui remettrait en question le statu quo des frontières dans la région. Hakan Özoğlu met ainsi en parallèle cette discrétion relative avec la sur-médiatisation de la question palestinienne dans les conflits du Proche-Orient. Il est vrai que le problème palestinien est plus simple et facile à cerner dans le temps comme dans sa localisation. Au contraire, l’émergence d’une « nation kurde », ou d’un sentiment national kurde, ne peut se circonscrire aussi facilement, dans une chronologie qui manque de point de départ indubitable, de dates-clefs et même d’ennemis ou de rivaux inchangés au cours des siècles, contre qui un groupe se définissant comme « Kurdes » aurait pu faire bloc ou construire sa propre identité. Mais peut-être demande-t-on aux Kurdes, pour leur accorder le statut de nation, ce que les historiens des pays européens n’osent plus attendre des études médiévales ou portant sur l’Ancien Régime : une trajectoire essentialiste et sans discontinuité, d’une nation qui, dès ses origines, serait portée par une constante identitaire et un dessein politique unifié...

- Saladin, Anne-Marie Eddé.

Historienne spécialiste de l'histoire médiévale du Proche-Orient, auteur, notamment, de La Principauté ayyoubide d’Alep (Verlag, 1999) et traductrice de textes arabes médiévaux, comme La Chronique des Ayyyoubides d'al-Makin Ibn al-Amîd, (Académie des Inscriptions Belles Lettres, 1994) ou La Description de la Syrie du nord de `Izz al-Dîn ibn Saddâd (Institut français de Damas, 1984) Anne-Marie Eddé vient de publier, en novembre 2008, une biographie de Saladin qui s’appuie principalement sur les sources « orientales », arabes ou syriaques, panégyriques, chroniques de cour, correspondance, historiens contemporains favorables ou hostiles à la dynastie ayyoubide... mais aussi sur le portrait de Saladin vu par les Croisés et les cours d’Europe...


- Kurdistan : Cucina e tradizioni del popolo curdo, Mirella Galletti & Fuad Rahman.

A signaler enfin le remarquable petit livre de Mirella Galletti, sur la cuisine kurde méridionale, écrit en collaboration avec Fuad Rahman, restaurateur kurde originaire de Kirkouk, qui tient le restaurant Kirkuk Caffè à Turin...

Études kurdes numéro 10, éd. L'Harmattan.


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