Les Grecs ont-il cru à leurs mythes ?




photo Jan Erkamp.
Comment peut-on croire à moitié ou croire à des choses contradictoires ? Les enfants croient à la fois que le Père Noël leur apporte des jouets par la cheminée et que ces jouets y sont placés par leurs parents : alors, croient-ils vraiment au Père Noël ? Oui, et la foi des Dorzé n'est pas moins entière ; aux yeux des Éthiopiens, nous dit Dan Sperber, "le léopard est un animal chrétien, qui respecte les jeûnes de l'Église copte, observance qui, en Éthiopie, est le test principal de la religion ; un Dorzé n'en est pas pour autant moins soucieux de protéger son bétail le mercredi et le vendredi, jour de jeûne, et qu'ils mangent tous les jours ; les léopards sont dangereux tous les jours : il le sait d'expérience ; Ils sont chrétiens : la tradition le lui garantit".

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Il a fallu reconnaître qu'au lieu de parler de croyances, on devait bel et bien parler de vérités. Et que les vérités étaient-elles même des imaginations. Nous ne nous faisons pas une fausse idée des choses : c'est la vérité des choses qui, à travers les siècles, est drôlement constituée. Loin d'être l'expérience réaliste la plus simple, la vérité est la plus historique de toutes.



La modalité de croyance la plus répandue est celle où l'on croit sur la foi d'autrui ; je crois à l'existence de Tokyo, où je ne suis pas encore allé, parce que je ne vois pas quel intérêt auraient les géographes et les agences de voyage à me tromper. Cette modalité peut durer tant que le croyant fait confiance à des professionnels ou qu'il n'existe pas de professionnels qui fassent la loi en la matière ; les Occidentaux, ou du moins ceux d'entre eux qui ne sont pas bactériologistes, croient aux microbes et multiplient les précautions d'asepsie pour la même raison que les Azandé croient aux sorciers et multiplient les précautions magiques contre eux : ils croient de confiance. Pour les contemporains de Pindare ou d'Homère, la vérité se définissait, soit à partie de l'expérience quotidienne, soit à partir du locuteur, qui est loyal ou trompeur ; des affirmations qui restaient étrangères à l'expérience n'étaient ni vraies, ni fausses ; elles n'étaient pas mensongères non plus, car le mensonge n'en est pas un quand le menteur n'y gagne rien et ne nous fait aucun tort : un mensonge désintéressé n'est pas une tromperie. Le mythe était un tertium quid, ni vrai, ni faux. Einstein serait cela pour nous si sa vérité ne venait d'une troisième source, celle de l'autorité des professionnels.


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Une explication se cherche et se démontre ; la clé d'une énigme, elle, se devine et, une fois devinée, elle agit instantanément ; il n'y a même pas à argumenter : les voiles tombent et les yeux s'ouvrent, il suffit d'énoncer le sésame. Chacun des premiers physiciens de la vieille Grèce avait tout ouvert à lui tout seul, d'un seul coup ; deux siècles plus tard, la philosophie d'Épicure sera encore un roman de ce genre. Ce qui peut nous en donner une idée est l'œuvre de Freud, dont il est surprenant que l'étrangeté surprenne si peu : ces opuscules qui déroulent la carte des profondeurs de la psyché, sans l'ombre d'une preuve, sans aucune argumentation, sans une exemplification, même à des fins de clarté, sans la moindre illustration clinique, sans qu'on puisse entrevoir d'où Freud a tiré tout cela et comment il le sait ; de l'observation de ses patients ? Ou plus probablement de lui-même ? On ne s'étonnera pas que cette œuvre si archaïque ait été continuée par une forme de savoir non moins archaïque : le commentaire. Que faire d'autre que commenter, quand le mot de l'énigme a été trouvé ? De plus, seul un génie, un inspiré, presque un dieu, peut deviner le mot d'une pareille énigme : Épicure est un dieu, oui, proclame son disciple Lucrèce. Le déchiffreur est cru sur parole et n'exigera pas plus de lui-même que ses admirateurs n'exigent de lui ; ses disciples ne continuent pas son œuvre : ils se la transmettent et ils n'y ajoutent rien ; ils se bornent à la défendre, à l'illustrer, à l'appliquer.

Nous venons de parler de disciples et de maîtres. Et précisément, pour en revenir au mythe lui-même, l'incrédulité est venue à son égard de deux foyers au moins : un sursaut d'indocilité à la parole d'autrui et la constitution de centres professionnels de vérité.

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L'esprit de sérieux fait que, depuis Marx, nous nous représentons le devenir historique ou scientifique comme une succession de problèmes que l'humanité se pose et résout, alors qu'à l'évidence l'humanité agissante ou savante ne cesse d'oublier chaque problème pour penser à autre chose ; si bien que le réalisme serait moins de se dire : "Comment tout cela finira-t-il ?" que de se demander : " Que vont-ils bien encore inventer cette fois ?" 




musée du Louvre, Denon, v. 180-200, photo Marie-Lan Nguyen
Les Grecs, eux, cherchaient une vérité à travers les mensonges ; ils se demandaient à qui est la faute : elle est à la candeur, à la naïveté, à l'euetheia, car tel était le mot consacré. Par candeur, on prête foi à "ce qui se mêle de faux au fond historique" et ces faussetés qui se sont mêlées au mythe s'appellent le mythôdes. La candeur est le vrai responsable des mensonges ; il y aurait moins de fabulateurs s'il y avait moins de naïfs. L'antiqua credulitas explique que la plupart des mythes remontent aux époques anciennes. Le mythe est relation de faits vrais, avec, en outre, des légendes, qui se multiplient avec le temps : plus une tradition est ancienne et plus le mythôdes l'encombre et la rend moins digne de foi.

Pour les modernes, au contraire, le mythe sera plutôt la relation d'un grand événement, d'où son aspect légendaire. Cet événement est moins altéré par des éléments adventices qu'il n'est épiquement grossi ; car l'âme populaire agrandit les grands faits nationaux ; la légende a pour origine le génie des peuples, qui fabule pour dire ce qui est vraiment vrai ; ce qui est le plus vrai dans les légendes, c'est précisément le merveilleux : là se traduit l'émotion de l'âme nationale. À tort ou à raison, anciens et modernes croient à l'historicité de la guerre de Troie, mais pour des raisons opposées ; nous y croyons à cause de son merveilleux, ils y ont cru malgré le merveilleux. Pour les Grecs, la guerre de Troie avait existé parce qu'une guerre n'a rien de merveilleux : si l'on ôte d'Homère le merveilleux, il reste cette guerre. Pour les modernes, la guerre de Troie est vraie à cause du merveilleux dont Homère l'entoure : seul un événement authentique, qui a ému l'âme nationale, donne naissance à l'épopée et à la légende.

Les Grecs avaient une vieille complaisance pour lebene trovato, qui confirme une idée du jeune Nietzsche : il n'y a pas mensonge là où le menteur n'a pas intérêt à mentir ; on ne saurait mentir quand on dit, des valeurs, plus de bien peut-être qu'en toute rigueur on ne devrait. L'hymne homérique à Hermès est une illustration humoristique de ce zèle pieux ; selon le poète, le dieu Hermès, jeune prodige aux mille malices, était à peine sorti du ventre de sa mère qu'il inventait l'art des chansons ; la première composition de ce témoin privilégié consista à raconter les amours de son père et de sa mère. La foule de pèlerins qui entendit pour la première fois la récitation de cet hymne a dû se sentir public complice et applaudir de bon cœur : personne n'était dupe de l'ingénieuse fiction, mais on n'en attendait pas moins d'Hermès et on savait gré au poète d'avoir inventé cette légende.

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Comparés aux siècles chrétiens ou marxistes, l'Antiquité a souvent un air voltairien ; deux augures ne peuvent se rencontrer sans sourire l'un de l'autre, écrit Cicéron ; je sens que je deviens un dieu, disait un empereur agonisant. 
 Distinguons donc entre les prétendus faussaires, qui ne font que ce que leurs contemporains trouvent normal, mais qui amusent la postérité, et les faussaires qui le sont aux yeux de leurs contemporains. Pour tirer nos exemples d'animaux plus petits, disons que ce second cas est celui d'un personnage dont il vaut mieux rire que pleurer, d'autant plus qu'il n'a jamais existé, toutes les preuves de sa réalité étant révocables en doute : un imposteur avait pris sa place devant les tribunaux, ses livres avaient été écrits par d'autres et les prétendus témoins oculaires de son existence étaient, soit partiaux, soit victimes d'une hallucination collective ; une fois qu'on sait qu'il n'a pas existé, les écailles tombent des yeux et l'on voit que par conséquent les prétendues preuves de sa réalité sont fausses : il suffisait de n'avoir pas d'idée préconçues. Cet être mythique s'appelait Faurisson. S'il faut en croire sa légende, après avoir élucubré obscurément sur Rimbaud et Lautréamont, il parvint vers 1980 à quelque notoriété en soutenant qu'Auschwitz n'avait pas eu lieu. Il se fit engueuler. Je proteste que le pauvre homme avait failli avoir sa vérité. Il était proche, en effet, d'une variété d'illuminés à laquelle les historiens de ces deux derniers siècles se heurtent parfois : anticléricaux qui nient l'historicité du Christ (ce qui a le don d'exaspérer l'athée que je suis), cervelles fêlées qui nient celle de Socrate, Jeanne d'Arc, Shakespeare ou Molière, s'excitent sur l'Atlantide ou découvrent sur l'Île de Pâques des monuments érigés par des extra-terrestres. En un autre millénaire, Faurisson aurait pu réussir une belle carrière de mythologue ou, il y a encore trois siècles, ou, il y a encore trois siècles, d'astrologue ; quelque chose d'un peu court dans la personnalité ou l'inventivité lui interdisait d'être psychanalyste. Il n'en avait pas moins le goût de la gloire, comme l'auteur de ces lignes et toute âme bien née. Il y avait malheureusement un malentendu entre lui et ses admirateurs ; ceux-ci méconnaissaient que la vérité étant plurielle (ainsi que nous nous flattons de l'avoir établi), Faurisson relevait de la vérité mythique plutôt que de la vérité historique ; la vérité étant également analogique, ces lecteurs se croyaient, avec Faurisson, sur le même programme qu'avec les autres livres relatifs à Auschwitz et et ils opposaient candidement son livre à ses livres ; Faurisson facilitait leur léthargie en imitant la méthode de ces livres, éventuellement au moyen d'opérations qui, dans le jargon des historiens à controverse, s'appelaient falsifications de la vérité historique.


Le seul tort de Faurisson était de s'être placé sur le terrain de ses adversaires : au lieu d'affirmer tout de go, comme l'historien Castor, il prétendait controverser ; or, avec son délire d'interprétation systématisé, il mettait tout en doute, mais unilatéralement : c'était donner le bâton pour se faire battre. il lui fallait, ou croire aux chambres à gaz, ou douter de tout, comme les taoïstes qui se demandaient s'ils n'étaient pas des papillons en train de rêver qu'ils étaient es humains et qu'il y avait eu des chambres à gaz. Mais Faurisson voulait avoir raison contre ses adversaires et comme eux : le doute hyperbolique sur l'univers entier ne faisait pas son affaire.



Imagination constituante ? Ces mots ne désignent pas une faculté de la psychologie individuelle, mais désignent le fait que chaque époque pense et agit à l'intérieur de cadres arbitraires et inertes (il va sans dire qu'en un même siècle ces programmes peuvent se contredire d'un secteur d'activité à l'autre et ces contradictions seront le plus souvent ignorées). Une fois qu'on est dans un de ces bocaux, il faut du génie pour en sortir et innover ; en revanche, quand le génial changement de bocal est opéré, les enfançons peuvent être socialisés dans les petites classes au nouveau programme. Ils s'en trouvent aussi satisfaits que leurs ancêtres l'étaient du leur et ne voient guère le moyen de s'en sortir, puisqu'ils n'aperçoivent rien au-delà : quand on ne voit pas ce qu'on ne voit pas, on ne voit même pas ce qu'on ne voit pas. À plus forte raison méconnaîtrait-on la forme biscornue de ces limites : on croit habiter dans des frontières naturelles. En outre, la fausse analogie de la vérité jouant à travers les âges, on croit que les ancêtres occupaient déjà la même patrie, ou du moins que l'achèvement de l'unité nationale était préfiguré et que quelques progrès l'achèveraient. Si quelque chose mérite bien le nom d'idéologie, c'est bien la vérité.

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Depuis quarante ou quatre-vingts ans, l'historiographie de pointe a pour programme implicite qu'écrire l'histoire, c'est écrire l'histoire de la société. On ne croit plus guère qu'il existe une nature humaine et on laisse aux philosophes de la politique l'idée qu'il existe une vérité des choses, mais on croit à la société et cela permet de prendre en compte l'espace qui s'étend de ce qu'on appelle l'économie à ce qu'on peut classer sous l'étiquette d'idéologie. Mais alors, que faire de tout le reste ? Que faire du mythe, des religions (dès qu'elles n'ont pas seulement fonction idéologique), des billevesées de toute espèce ou, plus simplement, de l'art et de la science ? C'est bien simple : ou bien l'histoire littéraire, pour prendre cet exemple, sera rattachée à l'histoire sociale, ou bien, si elle ne veut ou ne peut y être rattachée, elle ne sera pas de l'histoire et on oubliera son existence ; on l'abandonnera à une catégorie spécifique, les historiens de la littérature, qui ne seront historiens que de nom.

La majeure partie de la vie culturelle et sociale reste ainsi en dehors du champ de l'historiographie, même non événementielle. Or, si l'on essaie de prendre en compte cette majorité, afin qu'on puisse y ouvrir un jour ces essarts que Lucien Febvre attribuait comme carrière à l'historiographie de pointe, on s'aperçoit qu'on ne peut le faire qu'en récusant tous les rationalismes, grands ou petits, de telle sorte que cette masse d'imaginations ne puisse plus être dite fausse, ni davantage vraie. Mais alors, si l'on arrive à élaborer une doctrine telle que les croyances puissent n'y être ni vraies, ni fausses, par contrecoup les domaines supposés rationnels, tels que l'histoire sociale et économique, devront être tenus, eux aussi, pour ni vrais, ni faux : ils ne se justifient pas par un schéma qui érige leur cause en raison ; au terme de cette stratégie d'enveloppement, il nous faut faire une croix sur tout ce qui nous occupe depuis quelques décennies : sciences humaines, marxisme, sociologie de la connaissance.

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Si maintenant le polygone des causes se modifie, le palais (qui est le polygone sous un autre nom encore) sera remplacé par un autre palais, qui constituera un autre espace ; cette substitution partielle ou totale comportera éventuellement la prise en compte de virtualités qui étaient restées purement matérielles jusqu'alors : mais, si pareille prise en compte se produit, elle sera due à un heureux concours de circonstances et non à une nécessité constante. Aucun de ces palais, enfin, n'est l'œuvre d'un partisan de l'architecture fonctionnelle ; ou plutôt rien ne sera plus variable que la conception que se feront de la rationalité, les architectes successifs et rien ne sera plus immuable que l'illusion par laquelle chaque palais passera pour approprié à la réalité ; car on prendra chaque état de fait pour la vérité des choses. L'illusion de vérité fera que chaque palais passera pour pleinement installé dans les frontières de la raison.

Rien n'égale l'assurance et la persévérance avec lesquelles nous ne cessons d'ouvrir dans le néant ces amples prolongements. L'opposition de la vérité et de l'erreur n'est pas à l'échelle de ce phénomène : elle fait petit ; celle de la raison et du mythe ne tient pas davantage : le mythe n'est pas une essence, mais plutôt un fourre-tout, et la raison, de son côté, s'éparpille en mille petites rationalités arbitraires.

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Certains de ces palais prétendent se rapporter à un modèle de vérité pratique et réaliser la vraie politique, la vraie morale... Ils seraient faux si le modèle existait et que l'imitation soit ratée ; mais s'il n'y a pas de modèle du tout, ils ne sont pas plus faux que vrais. D'autres palais sont des constructions doctrinales qui prétendent refléter la vérité des choses ; mais si cette prétendue vérité n'est qu'un éclairage arbitraire que nous jetons sur les choses, leur programme de vérité ne vaut ni plus ni moins qu'un autre. Du reste, la vérité est le cadet des soucis de ces doctrines qui prétendent s'en réclamer : la fabulation la plus débridée n'est pas faite pour les effrayer ; leur poussée profonde ne va pas vers le vrai, mais vers l'ampleur. Elles relèvent de la même capacité organisatrice que les œuvres de la nature ; un arbre n'est ni vrai, ni faux ; il est compliqué.

Tous les palais de la culture n'ont pas plus de fonction utile à la "société" que les espèces vivantes qui composent la nature ne sont utiles à la nature ; ce qu'on appelle société n'est d'ailleurs pas autre chose que l'ensemble peu structurel de ces palais culturels (c'est ainsi qu'une bourgeoisie s'accommode aussi bien de se trouver en compagnie des Lumières que d'une piété puritaine). Agrégat informe, mais aussi proliférant. La fabulation mythique est un bel exemple de cette prolifération de la culture.

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Aristote croit à l'éternité du monde et, par conséquent, à l'Éternel Retour. Il ne se le représente pas comme brassage de "donnes" toujours différentes en une sorte de poker cosmique, où le retour inévitable des mêmes agrégats, loin d'avoir une raison, confirmerait que tout n'est que combinatoires au hasard (et non pas schéma causal) ; il le considère, de façon plus réconfortante, comme remontée cyclique des mêmes réalités, que la vérité des choses fait retrouver : c'est un happy end.

Nous autres, les modernes, nous ne croyons plus au cycle, mais à l'évolution : l'humanité fut longtemps enfant, maintenant elle est devenue grande et ne se raconte plus de mythes ; elle est sortie ou va sortir de sa préhistoire. Notre philosophie a toujours pour mission de réconforter et bénir, mais c'est la (r)évolution qu'il faut maintenant conforter. À nos yeux, le mythe a cessé de dire vrai ; il passe en revanche pour n'avoir pas parlé pour rien : il a eu une fonction sociale ou vitale, à défaut d'une vérité. La vérité, elle, demeure égocentriquement nôtre. La fonction sociale qu'a eue le mythe confirme que nous sommes dans la vérité des choses, lorsque nous expliquons l'évolution par la société ; on en dirait autant de la fonction de l'idéologie, et voilà pourquoi ce dernier mot nous est si cher. Tout cela est bel et bon, mais voici le hic : s'il n'y avait pas de vérité des choses ?

Quand on jette en plein désert une cité ou un palais, le palais n'est ni plus vrai ni plus faux que ne le sont les fleuves ou les montagnes, qui n'ont pas de montagne modèle à laquelle elles seraient conformes ou non ; le palais est et, avec lui, un ordre des choses commence à être, dont il y aura quelque chose à dire ; les habitants du palais trouveront que cet ordre arbitraire est conforme à la vérité des choses même, car cette superstition les aide à vivre, mais quelques historiens ou philosophes, parmi eux, se borneront à tenter de dire vrai sur le palais et à rappeler qu'il ne saurait être conforme à un modèle qui n'existe nulle part.

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S'il faut mesurer au nombre de millions de morts, le patriotisme dont personne ne parle plus, a fait et fera autant de victimes que les idéologies dont on s'indigne exclusivement. Alors, que faire ? C'était précisément là une question à ne pas poser. Être contre le fascisme et le communisme, ou le patriotisme, est une chose : tous les êtres vivants vivent de parti pris et ceux de mon chien sont d'être contre la faim, la soif et le facteur et d'exiger de jouer au ballon. Il ne se demande pas pour autant ce qu'il doit faire et ce qu'il lui est permis d'espérer.


Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

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