TURQUIE : L’ENVOI DE « GROUPES DE LA PAIX PAR LE PKK AGITE L’OPINION PUBLIQUE


Le 19 du mois, 26 réfugiés kurdes de Turquie, du camp de Makhmur, au Kurdistan d’Irak, dont neuf femmes et quatre enfants, ainsi que 8 combattants du PKK venus de Qandil annonçaient leur intention de retourner en Turquie, en tant que « groupe de paix », pour rencontrer d’abord des délégations du parti kurde DTP, et selon les responsables du PKK, « créer un dialogue et ouvrir la voie à des négociations » avec la Turquie.

Le président turc, Abdullah Gül a, dès cette annonce, émis un avis favorable sur cette initiative, qui est en fait une reprise des délégations du PKK qui s’étaient de même rendues en Turquie peu de temps après l’arrestation d’Öcalan et sa demande de cessez-le-feu unilatéral. À l’époque, la délégation avait été immédiatement arrêtée, jugée et emprisonnée. Depuis, une loi d’amnistie permet aux membres du PKK venus se rendre d’être graciés s’ils n’ont pas participé à des actions armées contre les forces de sécurité.

Le premier “groupe de la paix” est donc entré en Turquie le 19 dans la ville de Başverimli (Tılqebin) dans le district de la ville frontalière de Silopi. Selon l’agence de presse Firat, le groupe venu de Makhmur était porteur de letters à l’intention du president, du Premier minister et du Parlement turcs. Les deux co-présidents du DTP, Ahmet Türk et Emine Ayna sont allés accueillir le groupe dans la matinée, où ils ont fait une déclaration commune : « Nous ne devons pas exploiter les bonnes intentions du PKK et nous ne devons pas aborder ce processus dans un esprit d’élimination. Des groupes pacifistes ont été envoyés en Turquie auparavant, en 1999, mais l’État n’a pas saisi cette occasion comme il le fallait. Tout au contraire, les délégués ont été emprisonnés. Dix ans après, la Turquie est devant une autre occasion importante, qui ne doit pas être gâchée. La Turquie ne doit pas répéter les erreurs passées. Nos attentes, nos espoirs et nos souhaits reposent là-dessus. Nous appelons l'Etat et les gouvernements à aborder cette étape de façon responsable et, saisissant cette occasion de paix, à trouver une solution. » Un haut responsable du PKK, Duran Kalkan, a, de son côté, exposé les demandes de ce groupe : Arrêt des opérations militaires, fin bilatérale du conflit et cessez-le-feu ; annonce de la feuille de route d’Öcalan qui sera remise à ses destinataires ; entamer des discussions sur une réforme de la constitution turque ; une reconnaissance de l’identité kurde garantie par cette constitution ; liberté d’usage de la langue kurde ; liberté de donner aux enfants des prénoms kurdes, de les éduquer dans leur langue maternelle ; liberté d’étudier la culture, l’histoire, les arts kurdes. Des fuites dans la presse turque, émanant de hauts gradés de l’armée, laissaient attendre l’arrivée d’autres groupes de reddition, « si le processus n’était pas ‘saboté’ » (Murat Yetkin, dans Radikal).

Très vite, le premier groupe fut emmené et brièvement interrogé par quatre procureurs, venus tout spécialement à leur rencontre afin d’évaluer les charges pouvant être retenues ou non contre eux, tandis que des dizaines d’avocats proches ou membres du DTP se « tenaient prêts » à défendre les éventuels accusés.

Dans le même temps des manifestations avaient lieu dans plusieurs villes kurdes, dont Batman, Mardin, Dersim (Tunceli) Van, Mush et enfin Diyarbakir où environ 5000 personnes avaient répondu à l’appel du DTP. À côté de slogans en faveur d’Öcalan, la foule scandait des appels en faveur d’une « paix honorable ». En dehors des villes kurdes, 2500 personnes ont défilé à Istanbul, sur l’avenue Istiklal en brandissant une banderole : « Ouvrez la route pour la paix ». Les premières réactions gouvernementales à l’arrivée du groupe ont été plutôt favorables. Le ministre de l’Intérieur, Besir Atalay, a ainsi déclaré à Ankara : « Nous espérons que cela continuera. Laissez-moi souligner que les combattants dans les montagnes voient que leur voie est sans issue ».

Le ministre turc a également indiqué à l’agence de presse Anatolia s’attendre à ce que le PKK envoie ainsi entre 100 et 150 personnes, « par petits groupes ». Mais cette version du gouvernement, présentant les délégations comme des groupes de reddition, laissant présager une reddition complète du PKK était parallèlement démentie par les dirigeants du PKK, dont Cemil Bayik, affirmant que ses troupes ne se rendraient pas sans contrepartie, notamment la reconnaissance des Kurdes en Turquie et l’octroi de droits politiques. Il s’agit donc, pour les officiels du PKK, de groupes d’ «émissaires » venus proposer des négociations, alors que le discours de l’AKP, pour le moment, est de refuser toute négociation avec ce parti.

Du côté gouvernemental, la satisfaction a très vite laissé place à l’embarras, devant les manifestations organisées par le DTP et l’accueil triomphal fait aux émissaires, donnant plus l’impression d’un cortège victorieux qu’une reddition, comme l’analyse Nihat Ali Ozcan, un expert de l’Institut de recherche de politique économique d’Ankara : « Les images de célébrations à la télévision, semblable au retour de César à Rome après une victoire, est susceptible de provoquer des lignes de cassure dans tout le pays. » De fait, l’opposition politique, dès le début fortement critique devant les initiatives annoncées par l’AKP pour résoudre le problème kurde, a redouble ses attaques contre le gouvernement et la clémence des autorités envers le groupe, dont les membres ont finalement tous été laissés en liberté, en vertu de la loi d’amnistie déjà existante, ou bien en attente de leur jugement.

Une association de familles de soldats tués au front a accusé le gouvernement d’organiser une « cérémonie officielle pour accueillir les terroristes » et son président, Hamit Kose, n’a pas hésité à parler de trahison. Mis au pied du mur, Tayyip Erdogan a finalement critiqué lui aussi la tournure que prenait l’événement en qualifiant les manifestations de soutien de « provocation irresponsable », faisant allusion aux drapeaux du PKK brandis dans la foule et aux slogans en faveur d’Öcalan. Puis, cela a été au tour du ministre de l’Intérieur, Besir Atalay d’”averter” que la façon “irresponsable” de faire un show de la reddition des 34 envoyés du PKK ne serait plus davantage tolérée : « Il est impossible d'accepter de telles scènes qui dérangent tout le monde. Personne ne devrait même penser à la tenue de telles scènes à nouveau. Personne ne devrait même penser que nous allons faire preuve de tolérance à de pareilles scènes à nouveau. La République de Turquie est un pays d'État de droit. »

Quelques jours plus tard, c’est au tour du chef de l’état-major de l’armée. Ilker Basbug de s’élever contre ces convois : « Personne ne peut accepter ce qui s’est passé en Turquie récemment. Je partage les sentiments de nos vétérans et des parents de nos martyrs. » Mais le DTP n’a pas semblé, dans un premier temps, vouloir renoncer à ses manifestations “pour la paix” et a même annoncé, pour le 28 octobre, qu’un autre “convoi” de membres du PKK devait partir d’Europe. Mustafa Avci, le co-président du DTP d’Istanbul, qui a fait cette annonce, a ajouté qu’il avait l’intention de fêter l’arrivée de ces nouveaux arrivants, et qu’il demanderait pour cela une autorisation officielle du gouvernement : " Le DTP est devenu un bouc émissaire après le dernier meeting. Les membres du PKK viendront à l’aéroport des roses à la main. Les Kurdes veulent la paix." Les membres du PKK attendus d’Europe devaient être au nombre de 15, venus de Düsseldorf et devaient tenir une conférence de presse à Bruxelles le 27 avant de partir de cette ville pour Istanbul le 28.

Mais finalement, ni ce groupe ni le 3ème , qui devait partir de Qandil n’a gagné la Turquie, Recep Tayyip Erdogan ayant décidé de faire une pause dans ces opérations de reddition médiatique, sans doute le temps que les esprits et l’opinion publique se calme, espérant aussi peut-être faire pression sur le DTP pour qu’il change sa tactique de communication. Le PKK, en la personne d’un de ses porte-paroles, Zubeyir Aydar a aussitôt déclaré sur la chaîne satellite Roj-TV, que la Turquie « avait fermé ses portes à la paix »en repoussant l’accueil des prochains groupes à une date indéterminée.

Répondant aux critiques, le co-président du DTP Ahmet Türk, qui avait rencontré récemment le Premier ministre pour débattre d’une solution de paix, s’était défendu d’avoir orchestré un « show » : « Ce n’est pas un show, c’est l’enthousiasme du peuple. Tout le monde doit comprendre cet enthousiasme et y participer. Les groupes sont venus pour le processus de paix. Cet enthousiasme est pour la paix. Aussi, nous allons continuer notre action pour poursuivre le processus de paix, avec le peuple turc et les partis politiques. La paix est notre seul désir. Tous nos efforts seront faits en conséquence. »

Dogu Ergil, un analyste politique, explique ainsi le choc des téléspectateurs turcs, voyant arrivés les membres du PKK dans leur tenue de combat, accueillis en héros par les Kurdes : « Nous attentions que les rebelles expriment des remords et fassent de la prison, ce qui nous aurait permis de nous dire que nous les avions vaincus. Mais le PKK a refusé de jouer le rôle qu’on attendait de lui… et nous nous sommes sentis offensés. La vision de la paix, dans nos esprits, est celle de l’un amenant l’autre à plier le genou. »

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