TURQUIE : RENCONTRE ENTRE RECEP TAYYIP ERDOGAN ET AHMET TÜRK


Le 5 août, le Premier Ministre truc a rencontré officiellement Ahmet Türk, le chef du groupe DTP au parlement, pour un entretien à l’issue duquel Recep Tayyip Erdogqn s’est déclaré « optimiste », sentiment partagé par le leader kurde qui a parlé de « véritable dialogue », porteur d’espoir. Alors que jusqu’ici, M. Erdogan s’était refusé à consacrer franchement le DTP comme interlocuteur pour résoudre la question kurde en Turquie, allant jusqu’à refuser de serrer la main de ses élus, de signe de détente s’inscrit dans le « plan » annoncé par le gouvernement pour mettre fin au conflit kurde. De l’entretien, peu de choses ont percé, sinon qu’il était exclu, selon le Premier Ministre, d’inscrire constitutionnellement l’existence du peuple kurde comme composante de la république turque, même si l’article 66 de la Constitution qui lie l’appartenance ethnique à la citoyenneté turque pourrait être modifié.

Selon le journal Vatan, le plan d’Erdogan a pour objectif de résorber le chômage en 5 ans dans les provinces kurdes, en plus des promesses réitérées de développement accru de ces régions ainsi qu’un soutien économique. L’institution si contestée des Gardiens de village, qui a été à l’origine de plusieurs faits divers sanglants récemment, serait supprimée et la présence militaire des unités de gendarmerie disparaitrait pour ne laisser qu’une surveillance militaire aux frontières. Le gouvernement pourrait aussi élargir les amnisties déjà prévues pour un nombre assez restreint de membres du PKK et accepter le retour en Turquie des réfugiés du camp de Makhmur, au Kurdistan d’Irak. En ce qui concerne les revendications linguistiques des Kurdes, leur langue pourrait être enseignée dans les écoles publiques. Enfin, geste symbolique, des milliers de villages kurdes ou syriaques, qui avaient été rebaptisés en turc, pourraient retrouver leur nom d’origine.

S’exprimant lors d’un déjeuner où avaient pris part, en plus du Premier Ministre, plusieurs ministres et les représentants de différentes communautés religieuses, les patriarches arménien et grec, le vicaire syriaque, le grand rabbin, Recep Tayyip Erdogan a réaffirmé que « la Turquie n’avait pas d’autre choix que de résoudre la question kurde ». Par ces initiatives, l’AKP espérait sans doute prendre de vitesse le leader du PKK, Abdullah Öcalan, comme l’a dénoncé, deux jours avant la date prévue pour la publication de ce plan de paix, Murat Karayilan, le président du Conseil exécutif de la Confédération du Kurdistan (organe politique du PKK) qui a qualifié les gestes d’Erdogan de « manœuvre pour tromper la communauté internationale et atténuer la portée de la feuille de route de notre président ». Selon lui, cette feuille de route s’inspirerait de la constitution turque de 1921, qui reconnaissait l’identité kurde et accordait des droits politiques et culturels aux minorités ethniques. Les revendications du PKK se limiteraient à trois points précis : libération d'Öcalan, éducation en langue kurde, autonomie. Mais la divulgation de la feuille de route d’Öcalan a été repoussée à une date ultérieure et non précisée pour ce qui est de la version complète et définitive. Le leader du PKK s’est contenté d’énoncer quelques grandes lignes, assez vagues et contradictoires, rappelant par exemple que le PKK n’est plus un parti indépendantiste et qu’il ne demande pas non plus un statut fédéral pour le Kurdistan de Turquie, à l’instar du Kurdistan d’Irak, renonçant donc aussi à son projet ultérieur de « confédéralisme » entre l’Irak, la Syrie, la Turquie et l’Iran et ne mentionnant pas non plus l’autonomie réclamée par Murat Karayilan. Il appelle cependant la Turquie à reconnaître aux Kurdes le droit de former une « nation démocratique » et à avoir leur propre défense militaire, ce qui rappelle fortement le corps des Peshmergas kurdes en Irak. Du côté américain, le tournant politique annoncé par l’AKP a été apprécié et encouragé. L’ambassadeur américain James Jeffrey, qui a lui aussi rencontré Ahmet Türk, a également indiqué que son pays était prêt à accueillir un bureau de représentation du DTP à Washington. Mais ces succès diplomatiques à l’étranger n’ont rencontré que peu d’écho dans le reste des partis d’opposition turcs. Que ce soit de la part des leaders du CHP ou du MHP, les habituelles accusations de « concessions » faites au PKK ont fusé, tandis que l’armée choisissait, dans un premier temps, de ne faire aucune déclaration ni commentaire, ce qui a pu affaiblir la position de Deniz Baykal et Devlet Bahçeli, leur soutien habituel faisant défaut. Par contre, le président Abdullah Gül n’a pas manqué de faire part de ses commentaires approbateurs envers les gestes politiques de son Premier Ministre.

De retour d’une tournée dans les régions kurdes du nord du pays, il a lui aussi déclaré que la question kurde était le problème majeur de la Turquie, « pays qui aspire à entrer dans l’UE », ce qui conditionne le règlement du conflit. Abdullah Gül a ainsi exhorté son opposition à ne pas rester en dehors des initiatives pour le rétablissement de la paix. Mais l’armée qui, dans un premier temps, était restée muette sur cette nouvelle ligne politique, au point de faire songer à une approbation tacite, a fini par intervenir, le 26 août, en la personne du chef de l’état-major, Ilker Basbug, qui a rejeté tout arrêt de la lutte contre le PKK et envisage de surveiller de très près les réformes politiques, économiques et culturelles que proposera le gouvernement : « L’armée ne tolèrera aucune atteinte aux fondements de l’Etat-nation et de l’Etat unitaire. La Turquie est un Etat, un pays et une nation indivisibles dont la langue est le turc ». Le ministre de l’Intérieur, Besir Atalay, au sortir d’une grande tournée auprès de nombreux acteurs de la politique et de la vie sociale turques, a indiqué, dans une conférence de presse, que son gouvernement était à la recherche d’un « consensus » et avait pour but de démocratiser la Turquie. Il a également indiqué qu’il rendrait un rapport au Premier Ministre d’ici le 1er octobre, et que le plan de résolution de la question kurde serait soumis au Parlement, par ailleurs largement dominé par le parti gouvernemental. Pas plus que le plan de paix du PKK, la feuille de route l’AKP n’est donc connue dans ses détails, sinon qu’il n’était pas question de réelle révision constitutionnelle.

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