Chant de Ahriman


– Assurément, sire chevalier, tu as dit vrai : On peut craindre ou détester tes ancêtres, on ne peut les mépriser. Et je ne m'étonne plus de trouver en toi un homme qui s'obstine dans une croyance fallacieuse : il ne fait aucun doute qu'elle te vient en droite ligne d'un trait démoniaque qu'avaient déjà tes aïeux, ces chasseurs infernaux, pour reprendre à peu près tes termes, qui fait que vous préférez l'erreur à la vérité. Pas davantage je ne suis surpris de voir quel enthousiasme et quelle exaltations sont les tiens, au moment de t'approcher des lieux hantés par les esprits malins, au point de les traduire en vers et en chansons : n'est-ce pas la même gaieté que tout un chacun ressent d'ordinaire en retrouvant le pays de ses ancêtres humains ?
– Par la barbe de mon père, je crois que tu as raison ! repartit le Sarrasin, que réjouissait plutôt que ne le blessait la franchise qu'avait cru bon d'adopter le chrétien pour lui adresser ses remarques. Bien que le Prophète – béni soit son nom ! – ait semé en nous les graines d'une meilleure religion que celle enseignée à nos ancêtres dans les salles hantées par les esprits de Tikrit, nous ne tenons pas, comme certains musulmans, à condamner hâtivement les nobles et puissants génies primitifs auxquels nous sommes rattachés. Ces démons – nous le croyons et l'espérons – ne sont pas entièrement réprouvés mais sont toujours mis à l'épreuve et seront peut-être, dans l'autre vie, punis ou récompensés. Laissons en décider les mollahs ou les imams. Il suffit que chez nous les respect porté à ces esprits ne soit pas totalement effacé par ce que nous savons du Coran, et que nombre d'entre nous chantent encore, en souvenir de nos pères et de leur foi plus ancienne, des poèmes comme celui-ci.
Il se mit alors à réciter des strophes, de langue et de forme très anciennes qui, selon certains, dateraient des adorateurs d'Ahriman, le principe mauvais.


AHRIMAN

Sombre Ahriman, ô toi que l'Irak tient encore
Pour la source des maux que les hommes déplorent,
Quand, prosternés à ton autel,
D'un oeil troublé nous observons le monde,
Où voyons-nous un empire à la ronde
Comparable au tien sous le ciel ?

Si la Dignité bienveillante est capable
De faire jaillir l'eau dans un désert de sable
Où le pèlerin las trouve un breuvage,
La vague vient de toi qui les rochers fouette
Et le brutal assaut mené par la tempête
Quand des bateaux sans nombre font naufrage !

Ou bien s'Il peut ordonner au sol de produire
Des baumes pour celui qui va s'évanouir;
Il ne saurait guérir que quelquefois
Souffrance vive ou douleur qui s'installe,
Fièvre ardente ou bubon de fièvre fatale,
Ces traits tirés de ton carquois !

Au cœur de l'homme c'est ta force qui opère
Et fréquemment, lorsque s'élèvent nos prières
Devant un autre trône que le tien,
Quelle que soit cette forme trompeuse,
Notre louange, à sa façon mystérieuse,
C'est à toi Ahriman, qu'elle revient.

Es-tu sensible, as-tu des sens ou une image ?
La foudre, est-ce ta voix, et ton habit l'orage
Comme les mages d'Orient le croient ?
As-tu une âme qui ressent haine et fureur,
Des ailes pour glisser sur ta voie de terreur,
Des crocs pour déchirer ta proie ?

Ou bien de la nature es-tu la source vive,
Force sans cesse en mouvement, toujours active,
Changeant le bien en mal odieux,
Un principe de malveillance innée
Luttant contre le bien de notre destinée,
Hélas, toujours victorieux ?

Quoi qu'il en soit, que sert de raisonner ?
Sur le monde extérieur tu as toujours régné
Non moins que sur le monde intérieur.
La ronde déchaînée des mortelles passions,
Amour, haine, terreur, joie ou ambition
Sont aiguillons pour damner le pêcheur.

Chaque fois qu'au soleil jaillit une lueur
Pour éclairer notre vallée de pleurs,
C'est que tu hantes les parages.
Au cœur des brefs répits qu'offre notre destin,
Aiguisant jusqu'aux couleurs de nos festins
Tu en fais des outils de mort et de carnage.

Ainsi, depuis notre heure de naissance,
Tant qu'ici-bas dure notre existence,
Tu régis le sort des humains.
À toi le dernier râle où notre souffle expire
Et ton pouvoir – qui oserait le dire ? –
Sombre esprit, alors prend-il fin ?

Peut-être ces strophes n'étaient-elles que la production, somme toute assez attendue, de quelque philosophe peu éclairé qui n'avait vu dans cette divinité mythique, Ahriman, que l'omniprésence du mal moral et physique, mais aux oreilles du chevalier au léopard elles sonnèrent tout autrement : chantées par un homme qui venait de se glorifier d'être un descendant des démons, elles lui parurent étrangement ressembler à une prière au chef des démons en personne. Aussi balançait-il : ouïr pareil blasphème dans le désert même où Satan avait été repoussé pour avoir exigé allégeance impliquait-il qu'il signifiât sa réprobation en prenant simplement mais brutalement congé, ou fallait-il aller plus loin et se sentir contraint par son vœu de croisé de défier sur le champ l'infidèle en combat singulier, en abandonnant aux bêtes sauvages pour finir ? Il en était là lorsque son attention fut soudain attirée par une apparition inattendue.

(à suivre)

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