Mem û Zîn, miroir de l'âme kurde ?



Ou plutôt :

LE KIM-VÂN-KIÊU, miroir de l'âme vietnamienne

Rien ne représente mieux l'âme d'un peuple que ses héros et ses poètes. Si, dans le choix du héros national, les Viêtnamiens ne sont pas tous d'accord, en revanche, pour désigner le poète, tous les suffrages se portent sans hésitation sur Nguyên Du (1765-1820), l'auteur du Kim-Vân-Kiêu, poème de 3 254 vers, composé dans les premières années du XIX° siècle.

En écrivant ce chef d'oeuvre, Nguyên Du, descendant d'une illustre famille de mandarins et de lettrés, consacra, du même coup, sa langue maternelle comme une langue poétique d'une délicatesse, d'une puissance et d'une richesse extraordinaire. Il donna aussi à l'âme de sa patrie le fidèle et prestigieux miroir où retrouver, à travers les siècles et leurs décors changeants, son image éternelle.

Cela faisait des années que je n'avais pas relu le Kim-Vân-Kiêu, qui est à la littérature viêtnamienne ce qu'est Mem et Zîn à la littérature kurde. Il y a d'ailleurs certaines ressemblances dans ce que l'on devine du caractère mélancolique et sceptique d'Ahmedê Khanî avec celui de Nguyên Du. Mais surtout, relisant l'introduction des traducteurs, je suis frappée par l'analogie dans la destinée de ces deux romans, qui sont devenus des poèmes nationaux, fondateurs de deux littératures qui auraient pu être écrasées par le prestige, l'une de la langue persane, l'autre de la langue chinoise, et qui empruntent par ailleurs beaucoup aux deux grandes voisines, que ce soit dans les thèmes, les images et même l'alphabet. De même le passage qui suit s'applique tout aussi bien aux Kurdes et au Kurdistan, hormis le fait que ce dernier a, heureusement ou malheureusement, allez savoir, trois puissants voisins sur le dos (les mondes arabe, turc et persan) au lieu d'un seul :

Il est beau que le poème national du Viêtnam soit un poème d'amour et non un poème épique. Son épopée, notre pays l'a écrite avec sa sueur et son sang, en se défendant contre une Chine immense et envahissante, en poursuivant, dans les rares moments de répit que lui accordait cette trop puissante voisine, sa longue marche, tour à tour belliqueuse et pacificatrice vers le Sud, en reforgeant sans cesse son unité, sans cesse remise en cause par les luttes intestines. De par sa situation géographique, de par son tempérament national fier et combatif, le Viêt-nam dut toujours "vivre dangereusement", et c'est encore son lot à l'heure actuelle.

Je me demande s'il y a d'autres peuples "guerriers" soit par leur mode de vie et leur culture, soit par les nécessités de leur histoire, qui, au lieu de prendre pour "poème national" une épopée de sang et de bravoure, ont choisi, tout au contraire, de pleurer sur les amours malheureux de jeunes gens délicats, doux et résignés, à l'opposé même des valeurs belliqueuses. Le paradoxe est en tout cas identique chez les Kurdes, perpétuellement vus et stigmatisés, par leurs voisins, comme de féroces brigands, des guerriers plus proches de la bête de proie chère à Nietzsche que du citadin policé et porté sur la poésie de coeur. Les couples Mem et Zîn, Kim et Kiêu ont en commun les vertus d'obéissance, de résignation, de renoncement à un lien terrestre par scrupule ou idéal de pureté :

Pauvre Kim-Trong, tu as vraiment joué de malheur ! Avant, à l'époque bénie des serments, c'était trop tôt. Après, quand tu as retrouvé ta bien-aimée, c'était trop tard. Ironie du sort ? Dérision ? N'est-ce pas plutôt triomphe de l'âme sur la chair, sanctification de l'amour ? Et n'as-tu pas ainsi la meilleure part ? Grâce à ta noblesse, la beauté, libérée enfin de toutes les épreuves auxquelles la soumettait la fatalité, de tous les pièges que tendaient sans cesse sur sa route les appétits de lucre et de luxure, trouvant "la généreuse protection, le doux asile qui lui sont offerts", est enfin sauvé par l'amour, aimée pour elle-même au lieu d'être humiliée et exploitée sans fin.

Si les deux jeunes Viêtnamiens ne meurent pas à la fin, s'ils s'unissent même, il s'agit d'un "mariage blanc", tout comme Mem refuse d'épouser Zîn avec l'accord du prince de Djézireh-Bohtan, pour convoler avec Zîn dans l'autre monde, avec l'assentiment du Padichah des deux monde :

Il nous a marié dans l'autre monde. Il nous a appuyés, par ordre absolu.
Du jardin de l'honneur et de la fierté, nous sommes des premiers fruits. Rendant grâce cent fois d'être vierges, nous gardons la tête haute.
Avant que nous entrions dans l'éternel jardin de l'Eden, Dieu nous a préservés de ce palais fugace,
Et de forniquer ainsi comme des animaux, en vain, dans cette demeure périssable,
Et de nous rendre en présence du Très-Haut, confus, perdus de réputation, la tête basse, rejetée.
Dans le jardin de Ridwan, Dieu a paré pour nous les houris et les enfants du Paradis.
Ils attendent notre venue, ils sont fiers de nos épousailles.
Mais le paradis des amoureux est à part, c'est le lieu où l'on voit Dieu.
Il est plus haut que le jardin de Ridwan, et ni houri ni enfant du paradis n'y pénètrent." (2232-2240).

Autre point commun entre les deux grands poètes, cet amour de leur langue maternelle et l'heureux jeu qu'ils font des différents registres, langue classique, dialectale, tournures de lettrés, dictons et proverbes populaires, conventions littéraires classiques et emprunts à tout le folklore du Bohtan, notables ou petites gens, "en bohtî, en mehmedî, en silivî", "en rubis" ou en "morîk", comme disait Ahmedê Khanî :

Les métaphores empruntées en grand nombre à la poésie classique chinoise, Nguyên Du les fait à ce point siennes, leur donne un tour tellement viêtnamien que le lecteur non averti ne se serait certes jamais douté de leur origine. Il puise, d'autre part, largement dans le folklore, saisit, tout vif, les dictons et les proverbes, ramène d'un coup de filet heureux les frétillantes chansons populaires, ne recule pas devant les provincialismes, donnant ainsi ses lettres de noblesse à une littérature trop souvent méprisée des écrivains de son époque. Tel mot à consonance savoureusement locale, telle expression, telle image qui ne sont jamais sortis de leur village natal, nous pensons qu'il n'est pas de plus grand plaisir pour un écrivain amoureux de sa langue que de les emmener en voyage loin de chez eux et de les faire entrer par persuasion et par surprise, comme le plus naturellement du monde et sans nul passeport, dans le grand pays sans frontières de la poésie.

Merveilleux est le résultat d'un tel alliage. C'est par son style, enrichi aux merveilleuses sources de la culture, nourri des plus beaux sucs de la terre natale, que l'oeuvre, tout en plaisant aux plus délicats, a pu conquérir son immense popularité.
Les traducteurs viêtnamiens s'enorgueillissent, à juste titre, d'une oeuvre poétique qui garde le souffle d'un roman sur 3 254 vers. Mem et Zîn n'en a que 2655 (à dire vrai, les deux sont loin du Shahnameh ou du Mahabaratta). Tout de même, au regard des critères d'Edgar Poe, l'oeuvre de Khanî soutient fort bien la comparaison avec le Kim-Vân-Kiêu :

Mais le miracle est encore plus grand d'une force poétique se soutenant sans défaillance d'un bout de l'oeuvre à l'autre, tout le long des 3 254 vers qu'elle compte. Selon Edgar Poe, il n'est de poésie que dans la limite d'une centaine de vers. Même en dehors du domaine de la poésie "pure", rares sont, en effet, les oeuvres de la littérature universelle pouvant soutenir la comparaison, à ce point de vue, avec le Kim-Vân-Kiêu.

Pour connaître sa propre littérature, rien ne vaut, décidément, d'explorer les autres continents et d'y trouver des livres-miroirs, des poètes qui auraient pu fraterniser - imaginez la conversation qu'auraient pu avoir ensemble Ahmedê Khanî et Nguyên Du ! - et le prologue du Kim-Vân-Kiêu pourrait très bien servir de conclusion au Mem et Zîn :

En cent ans, dans ces limites de l'humaine carrière, comme talent et destinée se plaisent à s'affronter ! A travers tant de bouleversements - mers devenues champs de mûrier - que de spectacles à frapper douloureusement le coeur ! Oui, telle est la loi : nul don qui ne doive être chèrement payé, et le ciel bleu jaloux a coutume de s'acharner sur le destin des joues roses.




Quatrième de couverture
Nguyên Du (1725-1820) composa le Kim-Vân-Kiêu au début du XIXe siècle. Mandarin malgré lui, et des plus scrupuleux, sa vocation l'inclinait à la poésie et au roman, ainsi qu'en témoigne son chef-d'oeuvre.

C'est l'histoire d'une belle et pure jeune fille qui jure fidélité à un garçon de qualité, mais qui, par fidélité à l'enseignement du confucianisme, doit sauver son père en devenant une «fille aux entrailles déchirées», une courtisane. Ce que faisant, elle accomplit son destin selon le bouddhisme. On se demanderait aussi bien si elle ne vérifie pas Sade, tant l'auteur s'inquiète de constater que le ciel permet toujours le triomphe de l'injustice. Toutefois, après quinze ans d'épreuves, l'héroïne retrouvera Kim, son ancien amour, mais...
Ce n'est donc pas un roman noir. En fait, si l'auteur hésite entre bouddhisme et confucianisme, c'est vers celui-ci qu'il penche: «La racine du bien est en nous-même.» Les personnages de ce roman de moeurs et d'aventures sont désormais si familiers au peuple vietnamien que, dans le langage courant, ils ont donné leur nom aux caractères qu'ils incarnent ici.



  • Editeur : Gallimard (16 mars 2003)
  • Collection : Unesco d'oeuvres représentatives
  • ISBN-10: 2070711676
  • ISBN-13: 978-2070711673


Quatrième de couverture
Dans la province du Botan, un jeune Kurde, Mem, s'éprend de la soeur du prince, la belle Zîn. Celle-ci partage son amour passionné, mais les intrigues du traître Bekir déclenchent l'hostilité du prince qui refuse leur union. Cependant, ni l'éloignement, ni la prison ne parviendront à briser leur amour qui survivra au-delà de la mort.
Autour des deux jeunes gens, Ahmedê Khanî dépeint les fastes et la grandeur d'une cour princière kurde du XVII° siècle, avec ses fêtes, ses banquets, ses chasses, ses faits d'armes... Il dresse le tableau captivant de l'âme humaine où l'amour, l'amitié, le courage s'opposent à la médisance, la jalousie et la tyrannie. Tiré d'une légende populaire, ce chef-d'oeuvre est le premier manifeste national de la littérature kurde et un grand poème d'amour mystique. Ahmedê Khanî pose un regard pénétrant et visionnaire sur le destin de son peuple, déchiré encore aujourd'hui par ses divisions et ses faiblesses.

  • Editeur : L'Harmattan (1 novembre 2003)
  • Collection : Lettres kurdes
  • ISBN-10: 2747516091
  • ISBN-13: 978-2747516099

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