Le massacre des chrétiens d'Arbil : Epilogue "Je suis las des Mongols"

Le catholicos réchappa du massacre, ainsi que les évêques. Tous avaient été escortés par les cavaliers de l'émir Gaïdjak et des Kurdes (comme quoi ils étaient équitablement répartis dans plusieurs camps rivaux, mais des Kurdes cela ne peut surprendre) à Bet Sayyade. Le catholicos paie les troupes qui l'ont secouru, mais n'ont pu sauver les gens de la Citadelle. Il semble toujours très bien vu de Gaïdjak ainsi que de son épouse, qui le "reçoit avec honneur" et le fait escorter jusqu'au Camp royal, c'est-à-dire à Soltaniyyeh où tout le monde l'honore là aussi beaucoup mais ne semble guère se soucier du massacre d'Erbil, d'où une grande amertume chez lui,. Même et surtout le roi ne veut visiblement plus entendre parler de cette histoire : concevait-il des soupçons sur la bonne volonté du catholicos ? Ou bien n'était-il pas très sûr de se faire obéir des émirs d'Erbil et préférait -il fermer les yeux sur ce qui s'était passé ?

Dès son arrivée, il alla immédiatement chez le grand émir Tchoban ; celui-ci le reçut avec les honneurs qui lui étaient dus ; puis [le catholicos] entra dans la ville et s'y établit. Tous les émirs étaient au courant de son histoire. Il obtint une audience auprès du roi invincible ; il le bénit et, selon l'usage, lui offrit la coupe dans les mains ; à son tour, le roi présenta la coupe mais ils ne s'adressèrent pas la parole. Le catholicos sortit de cette rencontre rempli d'affliction car il aurait souhaité, si le roi l'avait interrogé, lui faire connaître dans les détails ce qu'il était advenu de lui-même et de son troupeau. Ainsi, après cette audience il demeura profondément déçu. Il séjourna là un mois entier en espérant que quelque chose pourrait changer ou que quelqu'un l'interrogerait sur ce qui lui était advenu.

Après avoir réglé certaines questions d'une importance vitale pour le siège patriarcal et pour les chrétiens, il retourna au monastère qu'il avait fait construire près de Maragha. Il prit alors la décision, au plus profond de son coeur, qu'il ne remonterait plus au Camp : Je suis las de servir les Mongols.
Mais à Tabriz, il fut en faveur auprès de l'émir Irindjin, dont l'épouse était petite-fille de Hülegü et la belle-mère du roi, ce qui en faisait une femme très en cour, nous dit-on. L'émir Irindjin et la princesse mongole lui font don de 10 000 dinars, de chevaux de selle et d'un village en waqf pour l'église de Saint-Shalita, où, précise-t-on "son défunt père avait été déposé", ainsi que sa mère et ses épouses", ce qui indique là encore qu'un grand nombre de dignitaires mongols restaient plus ou moins christianisés ou du moins sympathisants du christianisme.

Deux ans plus tard, le roi, peut-être pris de remords, "lui assigne une allocation viagère de 5000 dinars annuels" et "quelques villages dans la région de Bagdad". Il mourut dans son monastère en novembre 1317.

De ce siège et du terrible massacre dans la citadelle, que faut-il conclure ? Sans doute que le noeud de l'affaire était beaucoup plus une rivalité entre milices armées qu'une guerre de religion, même si la population civile pâtit elle aussi du règlement de comptes. Certes, le conflit oppose les qayadjiyé, "montagnards chrétiens", aux troupes musulmanes de l'émir Nasr. Mais durant tout le Moyen Âge les corps de troupes étaient souvent ethnicisées : les Fatimides du Caire eurent leurs Noirs et leurs Arméniens, tous massacrés par Saladin quand il voulut reprendre en main les troupes, en y substituant ses propres milices kurdes et turques. Les qayadjiyé ne semblent guère liés aux autres chrétiens ni se soucier beaucoup de leur sort, ainsi que de l'église.

De l'émir Zayn al-Dîn Balu qui commandait au préalable les troupes chrétiennes, et que le roi fit mettre aux arrêts un an parce que certains qayadjiyé s'étaient plaints de lui, nous savons peu de choses, sauf qu'il était en relation avec l'émir des émirs, Tchoban. Etait-il libre au moment de l'assaut ? Incita-t-il à la révolte contre l'émir Nasr, appuyé plus ou moins par Tchoban ? Ce qui semble certain c'est que les troupes "musulmanes", peut-être composées de Turcs, de Kurdes ou d'Arabes devaient convoiter la mainmise sur la Citadelle dont n'entendaient pas être délogés les qayadjiyé. Il est aussi récurrent que lorsqu'un nouveau pouvoir s'installe dans une ville, il cherche à substituer ses propres milices aux milices de ses prédécesseurs.

Dans cette histoire, la puissance souveraine des Mongols apparaît quelque peu amoindrie. De près, c'est-à-dire à Soltaniyeh, le roi semble gouverner. Mais Erbil est loin et s'il peut révoquer ou faire emprisonner un émir, c'est uniquement quand il dispose sur place de troupes suffisantes ou d'émirs de bonne volonté pour cela (par exemple prêts à prendre la place du commandant en disgrâce). Qu'on se souvienne que l'émir Sutaï a dû être rappelé du Diyar Bakr pour régler le conflit et qu'à l'annonce d'une invasion des "Palestiniens" il semble décider de sa propre initiative de lever le siège et de laisser les chrétiens et les hommes de Nasr face à face. Cependant, la bienveillance mongole envers les chrétiens ne fait pas de doute, on le voit à l'accueil qui lui est souvent réservé à la cour. C'est juste que, et Yahballaha en fait plusieurs fois l'amère expérience, face aux menées d'un émir ou d'un gouverneur hostile, le catholicos est souvent bien mal protégé.

Enfin, le jeu de la politique étant ce qu'il est, une fois les qayadjiyé anéantis et ne pouvant donc plus compter sur leur force pour tenir Erbil, le roi Oldjaïtu n'avait pas intérêt à s'attirer l'inimitié de l'émir Nasr et de ses troupes, des Kurdes et de la population musulmane d'Erbil, pour une population de chrétiens disséminée ou terrifiée qui ne pouvait plus lui servir à la guerre. Mis en porte à faux devant le catholicos, son silence témoigne sans doute de son embarras et du désir de "classer" une affaire, sans entendre un récit qui aurait pu lui faire perdre la face.

Enfin, terminons sur le destin exceptionnel et paradoxal de Rabban Sauma et de Mar Yahballaha, ces deux chrétiens natifs de Chine qui, ayant d'abord opté pour une vie érémitique, décident un jour de pèleriner jusqu'à Jérusalem, et sans doute d'y finir leurs jours dans des cellules de moines. Mais comme dit le Coryphée à la fin des tragédies d'Euripide :

Ce qui était prévu ne s'est pas accompli
A l'imprévu la divinité a ouvert la voie

Le premier sera ambassadeur du Khan dans toutes les cours importantes d'Europe, disputera de dogme devant le concile et mourut homme d'église honoré et vénéré à Bagdad; le second finit patriarche de l'église nestoriennes et connaîtra, nous l'avons vu, tous les inconvénients d'un dignitaire religieux faisant le lien entre la cour et les communautés locales, pas toujours faciles à diriger. Sa fin de vie fut tout de même paisible, même si la tragédie d'Erbil semble l'avoir durablement empreint de mélancolie.

En appendice, un extrait du Livre de la Tour, de Mari b. Sulayman, nous donne une indication - fort sommaire- sur l'aspect physique des deux héros. Mari nous dit que jeune, "le père Yahballaha avait un aspect attrayant et portait une barbe taillée en pointe." Sur sa constitution physique, un passage de son Histoire précise qu'elle était fragile, et qu'il était "sensible à la douleur", d'où son épouvante devant les supplices qu'il a dû subir quelque fois, ou les menaces. Le chroniqueur nous dit ensuite que son "mentor, lequel l'instruisait, lui donnait des leçons de pratiques et d'enseignements de vie monastique"(...) Rabban Barsaurma [était] homme savant et capable, parfait dans son aspect, de haute taille, beau de visage et de corps."



FIN


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