Le massacre des chrétiens d'Arbil (6) : il y a 699 ans,tombait la citadelle...


En effet, le métropolite avait un frère plus jeune, nous apprend la chronique. Il a donc pu s'enfuir et rapporter à Tchoban la "trahison des émirs" ( quand je vous dis que cette histoire fait très roman de Baïbars... ) Rappelons que Tchoban est l'émir des émirs, donc qu'il a l'autorité sur les autres ; rappelons aussi qu'il est visiblement en cheville avec l'émir Balu qui commande les qayadjiyé. Bref, apprenant la capture du métropolite et sa captivité à Erbil, Tchoban se fâche très fort et ordonne de libérer le malheureux, qui lui est renvoyé.

Alors Tchoban l'amène devant le roi et lui demande de répéter mot pour mot le beau discours qu'il lui avait fait au nom du patriarche. Convaincu, le roi commande de délivrer le catholicos de la citadelle et de le faire venir au Camp. Il ordonne aussi de laisser les chrétiens descendre "sans les molester d'aucune manière" . Et puis il gronde l'émir Togan, l'infâme comparse de l'émir Hadjidji Dilqandi, lui-même frère de Nasr. Le métropolite, lui, doit être reconduit chez lui. Tchoban se méfie des troupes musulmanes et kurdes qui cernent la citadelle, en subodorant que ceux-ci peuvent recommencer leurs exactions dès la descente des chrétiens. Aussi, avisé, il indique dans le message aux émirs mongols, notamment Gaïdjak, gendre de Hulegu (le premier des Ilkhanides, celui qui dévasta Bagdad) :

"S'il existe un risque que quelqu'un fasse du mal aux chrétiens, ne les fais pas descendre." Au moment de reconduire le métropolite, il recommanda à l'envoyé du roi : "Si les musulmans ou les Kurdes n'obéissent pas - lui dit-il - demeure auprès du catholicos et des chrétiens ; envoie quelqu'un pour m'en informer."

L'émir Gaïdjak semble être favorable aux chrétiens car, dès qu'ils reçoivent le métropolite muni du sceau de Tchoban, il "se réjouit, ainsi que son épouse, de la décision concernant le catholicos et les chrétiens." Peut-être Gaïdjak était-il chrétien, ou bien son épouse. En tous cas, le Mongol prend les choses en mains, et

envoya à la citadelle cent de ses cavaliers mongols supplémentaires pour contribuer à l'exécution des ordres et il écrivit également aux huit cents fantassins sous ses ordres pour qu'ils fissent descendre le catholicos.

A partir de là, on peut se dire que tout est sauvé, que l'éloquence et les efforts du métropolite ont enfin abouti, que les chrétiens d'Erbil sont déjà saufs...

Que nenni ! Comme l'on dit souvent, "Mon Dieu, gardez-moi de mes amis, mes ennemis je m'en charge." Ayant déjoué les ruses et les fourberies de Togan, le métropolite ne devait pas s'attendre à ce que tout ce qu'il avait obtenu du roi et des émirs mongols soit mis à mal... par le catholicos lui-même. En effet, Togan avait déjà envoyé à Yahballaha le décret royal lui demandant de descendre, ainsi que les évêques. Ce qui fut fait le "vendredi 26 de Haziran (juin 1310).

Mais voilà, ce geste de bonne volonté, cette apparente et réelle docilité aux décisions du roi ne faisaient pas l'affaire de Togan, qui va berner le catholicos. Celui-ci, en effet, toujours d'une incroyable "naïveté "comme dit gentiment le chroniqueur (ou bien faut-il parler de gâtisme à son âge avancé ?), se laisse encore manoeuvrer par un ennemi flagrant, patent, juré ! Et sans attendre la protection des troupes mongoles, le catholicos mène ses ouailles à un massacre de plus...

Togan sut le convaincre de remonter dans la citadelle pour faire descendre les chrétiens. Naïvement, celui-ci remonta et leur ordonna de descendre. Ces malheureux obéirent loyalement aux ordres du roi et descendirent le samedi matin avec leurs fils, leurs filles, leurs épouses, au nombre d'environ cent cinquante, sans compter les femmes et les enfants, sans armes, ni épées ni couteaux.

Lorsqu'ils les virent descendre, les misérables musulmans devinrent cruels et furieux. Ils tirèrent leurs épées et les égorgèrent, grands et petits, sans pitié et sans crainte, et ils s'emparèrent des femmes et des enfants. Ils alléguèrent comme prétexte que quelqu'un avait lancé des flèches contre eux depuis la citadelle, mais tout ceci avait été organisé pour terroriser le catholicos afin qu'il ne descendît pas de la citadelle, donnant ainsi au roi un motif pour ajouter foi à l'accusation portée devant lui contre le catholicos, et dans l'espoir que le roi, peut-être irrité, aurait ordonné de le tuer avec tous les chrétiens.

On voit que chez les musulmans, la ruse ne varie pas beaucoup. Cela dit, comme le catholicos s'y laisse prendre à chaque fois, pas la peine de se fatiguer à élaborer de nouveaux stratagèmes... Mais Yahballaha, s'il n'est pas très malin, a des sursauts d'héroïsme et, peut-être, de lucidité. Il se rend compte que rester dans la citadelle ne sert à rien sinon à le perdre dans l'esprit du roi, en attendant de mourir de faim. S'il en réchappe, tant mieux, se dit-il, sinon, il ira au martyre. D'abord les chrétiens pleurent avec lui et le supplient de ne pas descendre. Mais le catholicos, contre l'avis même des évêques s'obstine et les met face à face avec leur conscience :

"Rien ne pourrait m'empêcher de descendre, mais je ne veux certes contraindre personne à sortir avec moi. Toutefois, je n'opposerai aucun refus à quiconque voudrait prendre part à mes souffrance."

Il prit congé d'eux et trois évêques de sa suite sortirent avec lui, certains disciples de la résidence, des moines et des prêtres. Ils descendirent en marchant le long du mur, sur les cadavres égorgés des innocents qui avaient cherché leur salut dans la fuite. Le catholicos regardait ses fils, avec le ventre ouvert et leurs viscères répandues sur le sol, sans personne pour les ensevelir ou prendre soin des cadavres. Il s'était fié à la parole de Togan croyant qu'il était un ami, alors qu'en réalité cette amitié était fausse.

Le catholicos se lamente en récitant Jérémie, 1, 19-22, et puis voit arriver l'effronté Togan, avec un aplomb admirable :

Togan se rendit chez le catholicos en souriant, comme quelqu'un qui n'avait rien à se reprocher. Il accompagna le catholicos jusqu'à sa tente et l'honora, lui offrant même, agenouillé, la coupe. Le catholicos dit : "Est-ce cela que tu avais promis ? Etait-il ainsi le décret royal que tu as lu hier et sur lequel il était ordonné que quiconque descendrait ne serait pas molesté, ne verrait même pas du sang lui couler du nez ?" Togan répondit : "Ils ont lancé des flèches depuis la citadelle et ils ont atteints deux hommes qui sont morts !" Le catholicos répondit : "Il aurait été juste de tuer ceux qui avaient lancé les flèches et non ceux qui descendaient, obéissant au décret royal !" Togan se tut et ne répondit pas.

Heureusement pour le catholicos que le métropolite se méfie davantage de Togan, de Hadjdji Dilqandi et de Nasr. Aussi, avant de partir pour la citadelle, demande-t-il à l'émir Gaïdjak deux hommes pour accompagner le porteur du message de Tchoban. Ils parviennent sans encombre auprès de Togan et Nasr, qui prennent connaissance des ordres de Tchoban. Comme, à ce moment là, les chrétiens ont déjà été massacrés, les faces des félons changent de couleur et ils se disent que l'affaire va prendre mauvaise tournure.

Le métropolite et le messager du roi apprennent ensuite ce qui s'est passé à la citadelle, s'en affligent, transmettent au catholicos le décret du roi. Puis le messager donne l'ordre à l'émir Togan de le laisser passer pour qu'il lise lui-même le décret du roi aux chrétiens toujours assiégés (le catholicos, lui, a été raccompagné dans un village, en sûreté et au calme, car on comprend qu'il en a un peu assez de remonter et de descendre la citadelle en évitant les flèches et les coups d'épée.

Furieux, l'émir Togan fait mille difficultés pour empêcher le décret royal d'être lu dans la citadelle, en espérant sans doute que, tant que les chrétiens n'en auraient pas connaissance, ils continueraient à se retrancher dans la citadelle et passeraient encore pour des rebelles.

Le lendemain matin, le messager se rendit chez Togan et lui demanda l'autorisation de monter dans la citadelle. Celui-ci ne voulait pas le lui permettre : "Ceux-ci te tueront certainement ! Ils sont des yâgî !" "Qu'ils me tuent ou me laissent envie - dit le messager - mais je monterai quand même chez eux !" Quand il monta, Togan ne permit absolument pas qu'il emportât de la nourriture et des boissons. "Toi, tu es venu - disait-il - pour sauver les chrétiens qui haïssent notre religion et sont les ennemis de notre peuple. Puisque les chrétiens désobéissent aux ordres du roi, nous nous n'obéirons pas aux ordres de ton émir !"

Le messager ne se laissa pas effrayer ; il monta dans la citadelle et présenta [aux habitants] l'ordre de l'émir ; ceux-ci se résolurent à descendre à l'unanimité.

Mais les hommes de Togan, ou bien ceux de Nasr, sont résolus à ne pas céder et quand le messager du roi redescend avec trois chrétiens, ils en tuent un et capturent les deux autres, et forcent le messager à remettre à Togan les clefs de la citadelle. Désemparé, le messager va voir le cathlicos et lui rapporte la situation, en lui proposant une solution :

"Ceux d'en bas - disait l'envoyé - sont nombreux et forts. Dans la citadelle il n'y a plus de nourriture, pas même pour une journée, et ils m'interdisent de les ravitailler. Si je fais descendre [les gens] ils les saisissent et les tuent. Il me manque de l'aide et je ne sais que faire, mais je rassemblerai les hommes qui m'ont accompagné et les cent cavaliers de l'émir Gaïdjak. Ils feront d'abord descendre les femmes et les enfants et les conduiront dans les villages. Quant aux hommes valides, eux, moi et les hommes qui m'accompagnent, nous y passerons de nuit et nous nous mettrons à l'abri. S'ils nous attaquent, nous ripsoterons !" Le catholicos répondit : "C'est toi qui sais mieux ce qu'il convient de faire ; agis comme Dieu t'inspire."

L'envoyé du roi remonte donc à la citadelle et fait part aux chrétiens de son plan. Le malheur est que, comme dans tous les sièges, il y a des traîtres sur place et que des chrétiens, sans doute dans l'espoir d'avoir la vie sauve, informent secrètement Nasr de tout ce qui se dit dans la citadelle. Averti des plans du messager, Nasr feint la bonne fois une fois de plus, et affirme dans une déclaration publique qu'il n'en a qu'aux montagnards, et que si les autres chrétiens restent dans la citadelle, il ne s'en soucie pas ; que s'ils préfèrent descendre, qu'ils le fassent. Certains chrétiens se laissent convaincre, rejoignent Nasr avec leurs familles et sont épargnés... du moins jusqu'à ce qu'ils gagnent le village de 'Amkaba (où s'était réfugié le catholicos). Là, l'émir Nasr les fait tuer tranquillement, hors de vue de ceux restés à Erbil, sans doute.

A présent, nous indique la chronique, les chrétiens de la citadelle sont seuls, sans chef : le catholicos, les évêques, le métropolite, et même l'envoyé du roi, tous sont descendus et les ont abandonnés. S'ensuivent quelques descriptions des assiégés en proie à la famine, aux massacres, au désespoir :

Ils furent irrémédiablement en proie à la faim. Le froment était déjà épuisé et se vendait au prix d'une livre pour huit zûze. Le sel ? Qui aurait pu en trouver ? Les ânes, les chiens, les chats avaient déjà été dévorés et ils n'avaient même pas épargnés le vieux cuir ! ils se remplissait de grume, les graines du coton. Les veuves tendaient la main en pleurant sans que personne ne pût porter remède à leur désespoir. Personne ne pouvait ensevelir les défunts. Qui aurait eu la force de creuser une fosse ? Qui pouvait avoir pitié etse montrer miséricordieux ? Qui aurait pu faire l'aumône ? Les cadavres des orphelins gisaient sur des tas d'ordures ; d'autres, tombés dans leurs maisons s'étaient desséchés sur place ; d'autres encore s'étaient jetés du haut des murs et avaient été transpercés et déchiquetés par les épées de ceux qui se trouvaient en bas.


(..) Tous gémissaient et demandaient du pain ; leurs yeux étaient obscurcis par les larmes, leurs entrailles étaient tourmentées, leur honneur avait été jeté à terre par la ruine de leur citadelle. Les enfants et les nourrissons demandaient aux mères : "Où est le pain ? Où est l'huile ?", et devant elles ils s'effondraient affaiblis, comme blessés à mort. Ils demandaient du pain et il n'y avait personne pour le rompre et leur en donner. Ceux qui mangeaient des nourritures exquises gisaient à présent sur des tas d'ordures. Leurs visages étaient plus noirs que le charbon et méconnaissables ; leur peau s'était collée à leurs os, ils s'étaient desséchés et paraissaient faits de bois. Meilleur st le destin de ceux qui meurent par l'épée que celui de ceux qui sont tués par la faim. Les femmes mangeaient les fruits [de leurs entrailles], des mains miséricordieuses avaient fait cuire leurs fils en guise de nourriture. Les enfants et les vieillards gisaient à terre, les vierges et les jeunes garçons avaient été outragés, les hommes massacrés, sans que le Seigneur eut pitié d'eux !

Le tout est ponctué bien sûr de lamentations aux accents, là encore, très bibliques. Nous sommes en plein Moyen Âge et il faut trouver une raison religieuse à l'anéantissement des chrétiens par les musulmans et les Mongols : "Notre iniquité surpasse celle de Jérusalem, nos mauvaises actions celles du temps de Noé."

Enfin, après tant de rebondissements, de faux espoirs et de sauvetages manqués d'un cheveu, le destin des chrétiens de la citadelle est scellé. Sobrement, en quelques lignes, nous assistons à l'assaut final par Togan et Nasr, "le premier mercredi de Tammouz 1621 des Grecs, soit en juillet 1310, soit il y a 699 ans, jour pour jour pourrait-on dire, mais j'ai des doutes sur la correspondance exacte du calendrier "grec" avec notre actuel calendrier grégorien :

Ils tuèrent sans pitié ceux qu'ils trouvaient, saccagèrent les trésors et emportèrent toutes les richesses. [Quant aux] montagnards qayadjiyé qui étaient demeurés sur place, ils furent jetés du haut des murs et parvenus en bas étaient achevés par l'épée. Ils vendirent la plus grande partie des femmes et des jeunes filles et donnèrent les autres en présent, à quiconque passait chez eux. En vérité, toute la méchanceté latente enfouie dans leur coeur jaillit enfin.

Il nous reste à évoquer le sort final du malheureux catholicos et les réflexions que cette fin de chronique magnifique, pleine de péripéties et de personnages en tous genres, qu'ils soient falots ou hauts en couleur, qu'ils soient ou non de franches canailles, pleine de bruit et de fureur (mais pas du tout contée par un idiot) peut inspirer sur l'histoire d'Erbil à l'époque mongole.

(à suivre)




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