Ibn Siyâr Al-Kurdî, brigand, grammairien et poète


Les compagnies de brigands "frères jurés", les Ayârûn ou Ayârân, prospérèrent dans une Bagdad où grouillaient les miséreux, les esclaves, où venaient affluer les paysans sans ressources, et où une oligarchie militaire turque entrait souvent en conflit avec la population. Les Ayârs recrutaient aussi dans les campagnes et les mondes sauvages, toujours propices à l'opposition :


En 1035 : Pendant le mois de Rabî', les 'ayârûn entrèrent dans la ville à la tête de cent Kurdes, Bédouins et villageois. Ils brûlèrent la maisons de d'al-Nasawî (qui avait repris ses fonctions à Bab Al Basra [chef de la police, perpétuellement débordé et parfois apeuré devant les 'Ayyârûn]) et attaquèrent un khân. Ibn AL Jawzî, Muntazam, VIII, 88.


Ces Ayyârs, en plus d'avoir des revendications de justice sociale, s'inspiraient de la futuwwat, cet idéal d'élégance, de générosité, de respect des valeurs morales, dont se réclamaient aussi bien les fityan (sorte de milices urbaines ou de "mouvements de jeunesse" plus ou moins structurés). Ibn Al Jawzî nie que cela ait à voir avec la véritable futuwwat et son modèle inspiré des Compagnons du Prophète, don,t se réclament aussi les soufis. Selon lui, il s'agit d'une usurpation dans les termes :

Selon Ibn al-Jawzî, Satan avait semé la confusion dans l'esprit des ayyarûn, car ils s'emparaient des biens des riches et donnaient à cette voie (tariqa) le nom de Futuwwa.


Pourtant, les "brigands des montagnes" étaient loin d'être des va-nu-pied. Certains semblent même avoir assez d'éducation pour briller en tant que maître de l'adab, cet ensemble de qualités dans la conversation, de connaissance en langue arabe et en bonnes manières que l'on compare souvent avec le portrait de "l'honnête homme" du 17° siècle français. Le brigand Ibn Siyâr Al-Kurdî était de ceux-là. L'anecdote relatée par Tanukhî, au-delà de son pittoresque, interroge sur le rapport entre les Kurdes des montagnes et les Kurdes urbains, entre les brigands des villes et ceux des champs et, de façon plus générale, sur l'identité sociale de ces brigands kurdes, souvent décrits par les voyageurs comme des rustres tribaux. Cet Ibn Siyâr, expert en grammaire et en poésie, qui était-il ? Où avait-il été éduqué ? Comment devint-il "brigand" ? Pour raisons religieuses ? Politiques ? Fut-il chassé de sa tribu ou de son territoire initial en raisons de conflits et dut alors reconstituer un clan fait d'outsider comme lui ou dirigeait-il un clan familial qui vivait de brigandage ? Ou bien issu de la classe urbaine kurde, de Bagdad ou de Mossoul, a-t-il dû repartir, à la suite de revers de fortune (ou de problèmes avec la justice) dans ses montagnes ? Ibn Siyâr est un indice qui montre la perméabilité des mondes urbains et "ensauvagé" bien que le second soit couramment flétri par le premier. Peut-être y avait-il un continuel va et vient entre les deux et que passer de d'étudiants ou de notable à l'état de coupeur de route n'était peut-être pas forcément un choix définitif. Que l'on pense aux qayadjiyé d'Erbil, montagnards d'origine, convertis en corps de troupe et qui, après le massacre de la citadelle, ont dû se reconstituer en tribu montagnarde.

Les auteurs arabes soulignent l'attachement des 'ayyarûn aux valeurs de la futuwwa. Chaque fois qu'ils mêlent à la description de leurs actions, celles des silhouettes de certains 'ayyarûn, surtout des leaders, la nuance d'animosité se change en nuance d'appréciation des valeurs de la futuwwa qui s'incarnent en eux. Al-Tanukhî cite les propos d'un commerçant bagdadien qui avait été pillé par Ibn Hamdun dans les environs de Bagdad : "J'avais déjà entendu dire à Bagdad qu'Ibn Hamdûn était un homme de Futuwwa, de culture et de bonnes manières, et qu'il ne molestait pas les femmes." Al-Tanûkhî cite également les propos d'un commerçant qui avait été dépouillé dans les montagnes par Ibn Siyâr al-Kurdî : "Al-Kurdî porte les vêtements d'un amir, et non d'un brigand de grand chemin. Je me suis approché de lui pour le regarder et l'écouter, et j'ai trouvé un homme intelligent et de bonnes manières, connaissant la grammaire et la poésie.



Ce commerçant qui avait été pillé par al-Kurdî, et qui avait été impressionné par ses bonnes manières et ses connaissances, composa sur place quelques strophes en son honneur. Le commerçant les lui lut et al-Kurdî lui restitua ses biens et y ajouta un sac de mille direhm pris à un autre commerçant. Et me commerçant raconte : Je l'ai remercié, mais je lui ai rendu le sac. Al-Kurdî demanda : pourquoi le refuses-tu ? Je m'abstins de répondre. Al-Kurdî dit : je te prie de me dire la vérité. Je demandais : Et la vie me sera assurée ? Il me répondit par l'affirmative. Je dis : ce sac ne t'appartient pas ; il fait partie des biens des gens que tu viens de dépouiller. Al-Kurdî dit : n'as-tu pas lu ce qu'écrit al-Jâhiz dans le Livre des voleurs sur ces gens-là ? Il dit que ces commerçants ne paient pas le zakât et gardent cet argent, augmentant de la sorte leurs bénéfices. Et les voleurs ont besoin de zakât. Ils ont le droit de le prendre aux possédants qu'ils le veuillent ou non. Je dis : comment sais-tu que ces commerçants se sont servis du zakât pour augmenter leur fortune ? Al-Kurdî dit : Attends un moment et tu en auras la preuve. Les commerçants furent amenés devant Al-Kurdî et il demanda à l'un d'entre eux : Depuis combien de temps fais-tu le commerce de cet argent que nous t'avons pris ? Le commerçant répondit : depuis tant et tant d'année. Al-Kurdî demanda : comment en prélevais-tu le zakât ? Le commerçant bredouilla, ne sachant que répondre. Al-Kurdî posa des questions semblables à deux autres commerçants qui ne surent non plus que répondre. Al-Kurdî renvoya les commerçants et me dit : maintenant tu as vérifié la justesse des propos d'al-Jâhiz. Ces commerçants n'ont jamais payé le zakât. Prends donc ce sac d'argent. Et je le pris."


Mouvements populaire à Bagdad à l'époque abbasside, IX°-XI° siècles, Simha SABARI, ed. Maisonneuve & Larose.

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