Elections au Kurdistan : de l'ambiguité des quota pour les minorités

Autre minorité-phare pour l'avenir de la Région du Kurdistan, les Turkmènes ont sans doute plus de poids dans le champ géostratégique des relations entre le Kurdistan, l'Irak et la Turquie puisqu'une bonne partie d'entre eux se trouvent à Kirkouk et que le Front turkmène est ouvertement soutenu par la Turquie pour faire obstacle à la réintégration de la province dans le GRK. Mais tous les Turkmènes ne sont pas de ce courant politique, surtout dans la province d'Erbil, où les Turkmènes qui vivent avec les Kurdes ne se soucient pas de faire la guerre à la Région pour le compte de Bagdad ou d'Erbil.

Les Turkmènes disposent pour le moment de 5 sièges réservés au Parlement kurde. Initialement un des fondateurs du Front turkmène, Mahmoud Tchalabi s'en est détaché avec d'autres leaders turkmènes en jugeant que l'avenir de son peuple se déciderait en coopération avec les Kurdes et non avec les Turcs d'Ankara. Dans une interview donné à Rudaw.net, il exprime son point de vue sur les élections passées et à venir depuis 2003.

Sur les réflexions que cette interview m'inspire, je dirais que, de fait, cela a l'air d'être un beau désordre, puisque même la Commission électorale ignore comment les sièges vont être attribués entre les partis turkmènes ! On retrouve bien l'organisation kurdistani...

Mais quand Mahmoud Tchalabi affirme à deux reprises que les députés turkmènes actuellement au Parlement, du fait qu'ils sont UPK ou PDK ne représentent pas les Turkmènes mais leurs partis, il met en fait le doigt sur le problème inhérent à ces histoires de quota attribué aux minorités.

En apparence, un beau geste, mais qui peut poser quelques problèmes de morale politique si l'on y réfléchit. Il y a de nombreux chrétiens et des Turkmènes qui, toute leur vie, ont combattu dans les rangs du PDK ou de l'UPK, ont fait des carrières militaires ou politiques, et certains ont accédé à des postes ministériels ou de haute responsabilité. En quoi seraient-ils moins "représentants" des Turkmènes ou des chrétiens dans leur société et le champ politique du Kurdistan que les autres ? Attribuer des sièges "réservés" à un groupe ethnique ou religieux, est-ce que ce n'est pas enfermer une personne dans une étiquette qu'elle n'a pas forcément demandée ? Comme si, par essence, un chrétien ou un Turkmène, était voué à mettre toujours au premier chef de ses préoccupations d'électeur son "assyro-chaldéanité" ou sa turkménité, sans autre vision plus large du Kurdistan, son pays. Or il y a incontestablement des PDK et des UPK chrétiens ou turkmènes qui ont épousé avec autant de conviction la cause de leur parti, pour le meilleur et pour le pire, par exemple en se battant contre les Baathistes durant les révoltes ou entre Peshmergas durant la guerre civile, sans grand souci de servir avant tout leurs origines.

Le PDK et l'UPK, et maintenant le GRK ne se sont pas présentés comme partis ou gouvernement "kurdes" mais du Kurdistan. Quand Tchalabi dénie aux Turkmènes PDK ou UPK le droit de parler au nom des Turkmènes, par rapport aux partis strictement lobbyistes, dans quelle mesure ne confisque-t-il pas abusivement les voix de tous ses compatriotes ? (cela vaut aussi pour les partis assyro-etc).

La question se pose un peu de la même façon en Turquie si l'on met côte à côte les voix kurdes se portant sur l'AKP et sur le DTP. A la différence qu'en Turquie les droits des Kurdes sont tellement bafoués qu'on peut accorder toute la légitimité possible à une "opposition kurde". Mais ce n'est pas le cas dans la Région et il y a finalement une certaine contradiction dans les propos du candidat, quand refusant (avec bon sens) une "autonomie turkmène", il explique : "Pourquoi aurions nous besoin d'une autonomie quand nous travaillons et vivons librement dans notre pays ? Quand nous étudions dans notre langue maternelle ? Et quand le Vice Premier ministre est turkmène ? En vertu des accords passés entre tous les leaders du Kurdistan, ils doivent garantir nos droits en tant que seconde nation et nous permettre d'utiliser notre langue de façon formelle. Nous n'avons pas besoin d'autonomie si nos droits sont respectés."

Mais du coup, la question peut se poser de l'utilité de tels quota (en dehors d'une certaine vitrine de complaisance pour l'opinion publique internationale et une campagne un peu démagogique pour Kirkouk), d'autant plus que les Turkmènes, musulmans (même si chiites) n'ont même pas de droits religieux à faire valoir et que leurs droits culturels et linguistiques sont inscrits dans la constitution.

Cela dit, l'avantage de ces micro-partis, est qu'ils évitent un parlement trop bichrome, voire monochrome, entre la liste Kurdistani et celle de Mustafa. Il faudrait avoir les chiffres exacts des groupes minoritaires votant pour les grands partis et ceux votant pour les listes particularistes pour connaître l'évolution des votes minoritaires : vers plus de communautarisme ou bien l'éternelle suprématie des deux Big Brothers reste-t-elle indéboulonnable ?


Q: Quelle est la différence entre ces élections et les précédentes ?

Tchalabi: Au Kurdistan nous n'avons encore assisté à aucune élection. Lors des élections précédentes, il n'y avait pas de liste turkmène. Il y avait cependant quatre Turkmènes au Parlement, mais ils venaient du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK). Nous espérons que ces élections seront exemptes d'irrégularités, au contraire des précédentes.

Q: Quelles ont été les irrégularités des votes précédents ?

Tchalabi: J'ai voté pour les Turkmènes dans une école (qui était un bureau de vote), mais après le comptage, il n'y avait aucune voix en faveur des Turkmènes dans ce bureau de vote. On doit tirer les leçons de ces expériences et ainsi, cette fois là, les élections se dérouleront mieux.

Q: Combien de listes turkmènes font campagne pour le quota de 5 sièges au Parlement ?

Tchalabi: Il y avait quatre listes mais l'une d'entre elles s'est retirée.

Q: Est-ce que l'une de ces listes a des liens avec l'UPK et le PDK ?

Tchalabi: Nous ne penchons pour aucun côté, nous sommes respectés par tous. Notre liste se veut pour Hewlêr (Erbil) et le service de cette ville. Nous avons une longue histoire au service de cette ville. C'est nous qui y avons amené l'électricité, et y avons implanté une usine de revêtement de sol et des fabrique de glaces (glaçons). En ce qui concerne les autres listes, je ne sais si elles ont des liens avec les autres partis. Néanmoins, je ne crois pas qu'elles pourraient soutenir une liste en particulier et nous ne sommes soutenus par aucun parti

Q. Vous ne craignez pas que les deux partis dominants (UPK et PDK) pourraient soutenir une liste ?

Tchalabi: Nous ne craignons personne. Nous savons que les deux partis dominants croient totalement en la démocratie. C'est dans leur intérêt que la liste turkmène soit indépendante et prenne ses propre décisions. Aujourd'hui, le Parti de la Justice et du Développement (AKP) en Turquie a élu des Kurdes au Parlement ; tous travaillent pour servir leur pays. Indépendamment du pouvoir que nos listes représentent, les deux partis diminants dans la Région du Kurdistan ne doivent pas interférer dans notre liste. Nous ne demandons pas plus que la garantie de tous nos droits.

Q: Dans quelle mesure l'extention du système de quota a été en faveur des Turkmènes ?

Tchalabi: Ni moi ni personne d'autre ne sait ce qu'est ce quota et comment il sera réparti. On ne sait si les sièges seront attribués en fonction des votes que remportera chaque liste ou si la liste qui aura la majorité remportera les 5 sièges.

Q: Êtes vous d'accord avec ce quota pour les Turkmènes ou pensez-vous qu'il devrait être augmenté ?

Tchalabi: Ces 5 sièges sont très peu de choses pour nous. Ils auraient pu nous consulter avant pour savoir si nous approuvions ces quota ou non.

Q: Mais les représentants des Turkmènes au Parlement étaient informés des débats sur la loi des quota [pour les minorités].

Tchalabi: Ils étaient Turkmènes mais n'étaient pas représentants des Turkmènes puisqu'ils ont été élus au Parlement comme UPK et PDK.

Q: Quel est l'enthousiasme des Turkmènes pour ces élections ?

Tchalabi: Rien n'est clair dans ce pays. Nous commençons tout juste d'apprendre la démocratie. Dans le passé, personne n'avait le droit de voter librement.

Q: Le Front turkmène appelle les Turkmènes à boycotter les élections. Est-ce que cela affectera le vote turkmène ?

Tchalabi: Je n'ai jamais entendu parler d'un tel appel. Ce que j'ai entendu dire, c'est que toutes les factions soutiennent les élections.

Q: Quel est votre programme et comment servirez-vous les Turkmènes si vous entrez au Parlement ?

Tchalabi: Nous n'aurons que cinq représentants des Turkmènes au Parlement et nous ne sommes pas certain de notre poids car nous serons en petit nombre et à cet égard c'est une violation de nos droits. Nous ne faisons pas de discrimination entre les Turkmènes et les Kurdes. Il est vrai que nous sommes deux nations différentes, mais nous sommes de la même famille. Nous vivons côte à côte depuis des milliers d'années et ensemble nous servirons nos deux nations.

Q: N'avez-vous aucun objectif politique dans votre agenda telle que l'autonomie, à l'instar de la Liste assyrienne ?

Tchalabi: Pourquoi aurions nous besoin d'une autnomie quand nous travaillons et vivons librement dans notre pays ? Quand nous étudions dans notre langue maternelle ? Et quand le Vice Premier ministre est turkmène ? En vertu des accords passés entre tous les leaders du Kurdistan, ils doivent garantir nos droits en tant que seconde nation et nous permettre d'utiliser notre langue de façon formelle. Nous n'avons pas besoin d'autonomie si nos droits sont respectés.

Q: Pensez-vous que les parlementaires turkmènes ont fait de leur mieux pour les Turkmènes ?

Tchalabi: Ils n'étaient pas représentants des Turkmènes, c'étaient des gens du PDK ou de l'UPK. Bons ou mauvais, leurs efforts étaient pour ces partis, non pour les Turkmènes.

Q: Combien de Turkmènes vivent à Hewlêr (Erbil)?

Tchalabi: Cela fait longtemps qu'il n'y a pas eu de statistiques sur la démographie de toutes les nations d'Irak. Aussi je ne saurais vous dire un chiffre.

Q: Est-ce que les électeurs turkmènes vivent uniquement à Hewlêr ?

Tchalabi: La plupart d'entre eux sont à Hewlêr. Il y en a pourtant dans d'autres parties du Kurdistan, mais en petit nombre.

Q: Lequel des candidats à la présidentielle sera soutenu par votre liste ?

Tchalabi: Nous ne l'avons pas encore décidé.

Q: Entre les trois grandes listes turkmènes, laquelle a le plus de chances de gagner ?

Tchalabi: Nous espérons remporter tous les sièges, mais attendons la réponse après les élections. Si les sièges sont attribués à la liste qui a emporté la majorité des voix, nous avons de grandes chances de les emporte. Mais même la Commission électorale indépendante n'a aucune idée de la façon dont les sièges seront répartis.

Q: Quelles sont vos relations avec la Turquie ?

Tchalabi: Nos relations avec la Turquie sont similaires à celles qu'entretiennent les Kurdes d'Irak avec les Kurdes de Turquie.

Q: Vous voulez dire que la Turquie ne vous soutient pas ?

Tchalabi: Nous avons un lien national, ils sont Turcs et nous sommes Turkmènes ; nous avons la même origine.

Q: Et vos relations avec le Front turkmène ?

Tchalabi: Nous avons fondé le Front turkmène en Irak. Plus tard, nous nous en sommes séparés. Nous souhaitons que nos relations soient bonnes. Et nous sommes heureux qu'il y a eu récemment une avancée dans ces relations mutuelles.

Q: Pourquoi avez-vous quitté le Front?

Tchalabi: Si quelque chose va à l'encontre de votre volonté, il est préférable de partir. A ses débuts, le Front avait de bonnes relations avec tous les partis et les bords, mais plus tard, quelques événements se sont produits et nous avons quitté le Front.

Q: Est-ce que le Front soutient une liste ?

Tchalabi: Je ne sais pas. Ni nous, ni aucune liste n'avons reçu d'aide financière du Front turkmène.

Q: Selon vous, si l'UPK et le PDK soutienne une des listes turkmènes, est-ce que cette liste l'emportera ?

Tchalabi: Oui, elle l'emportera car ces partis sont puissants, et ont une grande organisation. S'ils le souhaitent, ils peuvent faire gagner une liste. Mais je ne pense pas qu'ils le feraient car ils ont affirmé ne soutenir aucune liste.

(source Rudaw net)


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