7 questions à Jay Gardner

Jay Garner connait bien les Kurdes d'Irak, depuis 1991 en fait, quand il a eu en charge l'opération Safe Haven. En 2003, il a été à nouveau appelé, cette fois pour administrer Bagdad tout juste tombée aux mains de la Coalition, avant d'être remplacé par Paul L. Bremer (et sa politique ultra-centralisée) et cela n'a pas été une très bonne idée. Qui sait comment les choses auraient tourné en Irak s'il avait été maintenu à son poste jusqu'à la fin de l'Autorité provisoire ?

En tout cas, il a gardé une profonde sympathie pour les Kurdes et les défend vigoureusement contre ses compatriotes ignorants du terrain, par exemple dans sa mise au point adressée au New York Times, après l'article “Defiant Kurds Claim Oil, Gas and Territory” , qui se faisait l'écho de l'embarras, voire de la désapprobation américaine après le vote de la constitution kurde qui inclut Kirkouk et les autres districts kurdes hors GRK dans les "limites géographiques" du Kurdistan d'Irak. Dans son droit de réponse ( à la place des Kurdes, disons), intitulé "Non, les Kurdes ne sont pas une menace", il rétablit ainsi les faits :

La constitution irakienne, et en particulier l'article 140, impose un vote par référendum pour résoudre la question des territoires disputés en Irak. Présenter cela comme une "menace" est injuste. Les Kurdes irakiens essaient simplement d'effectuer le référendum prévu par la constitution.

Par ailleurs, les Kurdes irakiens ne défient pas Bagdad en rédigeant une constitution régionale ; ils ne font qu'exercer leur droit en créant un tel document, ce qui est permis par la constitution irakienne.

Les Kurdes, qui représentent l'élément le plus stable et le plus progressiste de l'Irak, ont montré clairement qu'ils désiraient faire partie d'une nation irakienne unie.

Pour permettre un retrait des forces américaines responsable et graduel, comme le veut la politique de l'administration Obama, plusieurs questions doivent être résolues, la plus importante étant celle des territoires disputés. Et c'est seulement alors qu'un Irak stable et uni pourra prospérer.

Le voilà maintenant qui explique ou réexplique le Kurdistan d'Irak en 7 questions par téléphone, comme c'est la formule du media Foreign Policy. Et ce "Kurdistan d'Irak pour les nuls" peut apprendre aussi beaucoup de choses aux Européens :


Foreign Policy: En tant que personne qui a travaillé de façon intensive avec les Kurdes, depuis les années 1990, pouvez-vous nous dire comment est le Kurdistan d'Irak ?

Jay Garner: Eh bien, comparé au reste de l'Irak, il est incroyablement stable. Je suis certain que vos lecteurs l'ignorent, mais il n'y a pas eu un soldat tué ou blessé ici depuis 1991. Il n'y a jamais eu un entrepreneur ou un homme d'affaire étranger attaqué ici. C'est donc plus stable que la plupart des lieux où vous vivez aux Etats-Unis.

FP: Considérant l'histoire de la région et de son gouvernement autonome, pouvez-vous nous dire comment fonctionne le Gouvernement régional du Kurdistan et jusqu'à quel point ses institutions sont bien établies ?

JG: L'autonomie est inscrite dans la constitution irakienne, aussi elle ne peut être remise en question. C'est comme demander à quelqu'un [de la U.S. National Rifle Association] s'ils ont le droit de porter une arme. Oui, ils ont le droit -- il y a un amendement qui le leur permet. L'autonomie est inscrite dans la constitution irakienne, pas la constitution kurde, mais la constitution irakienne, pour laquelle a voté le peuple irakien.

FP: Comment pensiez-vous que les Kurdes s'intégreraient dans les arrangements politiques de l'Irak après la chute de Saddam Hussein in 2003?

JG: Rappelez-vous que cela a commencé avant 2003. Quand les Turcs ne nous ont pas laissés traverser la Turquie, nous, les Etats-Unis, avons sollicités les Peshmergas [combattants kurde] en tant qu'alliés, et ils ont aidé nos forces en 2003 contre Saddam Hussein. Ils ont fait partie volontairement de la coalition. Il y a sacrément plus de Peshmergas que de Français qui se sont battus, vous savez-cela ? (pas difficile !)

Je pense que les Kurdes savaient qu'ils devaient faire partie de l'Irak, du gouvernement irakien. Ils savaient qu'ils ne pouvaient être indépendants. J'ai parlé avec les leaders kurdes début avril [2003], et ils étaient résolus à faire partie du nouvel Irak. Je n'ai jamais vu de leur part la moindre velléité d'être indépendants. Mais ils ont demandé à garder leur région autonome, car ils avaient écrit leur Constitution dès 1992 ; ils avaient eu leurs premières élections dès 1992; ils avaient instauré un parlement dès le début des années 1990 ; et ils ont eu leur propre système gouvernemental. Ils ne voulaient pas défaire tout cela, et je ne peux les en blamer, car ils avait un gouvernement qui marchait bien, bien structuré. (il est gentil en occultant quelques années de guerre civile et le fait qu'il y avait en fait, deux gouvernements kurdes, dans chaque zone, PDK et UPK, réunifiés de justesse en 2003 avant la chute de Saddam).

Peut-être avez-vous noté que quand nous avons commencé de rassembler un gouvernement irakien, nous nous sommes retrouvés avec un Kurde comme président, un Kurde comme ministre des Affaires étrangères, un Kurde comme Vice-premier ministre, et un Kurde comme chef d'état-major des armées, parce que les Kurdes étaient les seuls en Irak à savoir comment diriger et se gouverner, parce qu'ils avaient fait cela depuis 12 ans déjà.

FP: Des rapports récents ont suggéré que la Région kurde pourrait se mettre en situation d'indépendance -- ou du moins accentuer sa séparation avec le gouvernement central d'Irak. Le parlement kurde a approuvé une nouvelle Constitution il y a deux semaines, et par exemple, a signé des contrats pétroliers avec des sociétés étrangères.

JG: Attendez une minute ! Vous, les gars, vous arrivez à ce point-là sans aucune connaissance de ce qui s'est produit dans le passé et vous pensez que tout part de là -- et ce n'est pas le cas. Il y a un riche passé derrière tout cela.

1/ Ils avaient une Constitution depuis 17 ans. C'était une ébauche de constitution, mais ils en ont usé comme d'une Constitution. Ce n'est donc pas un événement nouveau. Si vous prenez le moment où ils ont écrit leur Constitution et ont commencé de l'appliquer, elle est de cinq ans plus ancienne que la Constitution irakienne.

2/ La Constitution irakienne permet les constitutions régionales, aussi tout ce qu'ils font s'inscrit dans le cadre de la Constitution irakienne.

3/ Ils ont eu des élections dès 1992 ; ils ont acquis une expérience. Je suis sur place en ce moment [au Kurdistan d'Irak] et ils se préparent à d'autres élections -- la politique c'est quelque chose d'énorme ici, il y a des discours partout. Cela me rappelle le Sud [américain] quand j'étais gosse, quand tout le monde était dehors, et c'est la façon dont ça se passe ici. Ils s'attendent à près de 80% de participation.

Depuis la chute du régime, je n'ai pas entendu un Kurde, pas un leader kurde -- lors des conversations approfondies que j'ai eues -- je n'ai pas entendu l'un d'eux parler d'indépendance. Tout ce que j'ai entendu de leur part se plaçait dans le contexte d'un Irak entier. Maintenant, ce qui les inquiète, est que lors du retrait [des forces U.S. ] il y aura une guerre civile sunnite-chiite, à laquelle ils ne participeront pas. Et ils s'inquiète de la façon dont réagira la Turquie, de la façon dont réagiront les Etats-Unis, de la façon dont réagira l'Iran. Ils ont peur d'être abandonnés. Mais je ne vois aucun mouvement ici tendre vers l'indépendance. Je m'inquiète sacrément plus de ce qui se passe à Bagdad de ce qui se passe à Erbil.

FP: Quelle est votre opinions sur la loi du le pétrole, qui est toujours en cours de rédaction et de débat sur la façon dont les ressources doivent être réparties entre les régions ?

JG: Les Kurdes font exactement ce que nous faisons aux Etats-Unis. Les Kurdes disent : "Nous avons du pétrole ici ; nous faisons venir des sociétés." Et ils ont tout un ensemble de normes requises pour ces sociétés : Elles doivent être capables de produire assez de barils par jour ; elles doivent avoir assez d'argent pour cela, avoir un été performantes dans le passé, toutes ces sortes de critères. Et ils ont dit "Au vu de cela, [ces informations] nous vous accordons une concession pétrolière. Et de cette concession, 83% des revenus ira à Bagdad, comme c'est prévu par la loi, et nous [les Kurdes] nous conformerons à la loi. Mais ce que nous ne ferons pas est de laisser Bagdad dicter quels pays et quels gens vont venir sur nos terres et extraire notre pétrole -- pas plus que ce que le gouverneur de l'Oklahoma permet de faire à Washington. D.C., venir et extraire." Ce n'est pas différent de ce que nous [les Americains] faisons.

[Pour la loi sur le pétrole] Je pense qu'ils vont parvenir à une solution. Cela sera probablement résolu dans le courant de l'année prochaine. Je ne crois pas que ce soit grand chose. Bagdad tient toujours toutes les commandes centrales -- c'est la loi de Saddam Hussein. Et au Kurdistan, qui est une quasi-démocratie depuis 18 ans, ils sont plus décentralisés. Ils ne sont pas plus enclins à accepter la centralisation par Bagdad que les états du Sud ne le sont devant la centralisation du gouvernement fédéral. Je veux dire que nous rouspétons de la même façon aux Etats-Unis.

FP: Est-ce que ce n'est pas, en quelque sorte, un dilemme existentiel ? Bagdad pousse à plus d'intégration nationale et les régions à l'autonomie, comment les deux peuvent se réconcilier ?

JG: Si nous [les Americains] quand nous sommes venus ici, aviosn d'abord installé dans ce pays un système fédéral, si nous avions eu une entité sunnite, une entité chiite, et il y avait déjà une entité kurde -- si nous avions fait cela, et mis en place un gouvernement central faible pour fs'occuper de ce dont s'occupent les gouvernements (les devises, un minimum de standard pour l'Education et la Santé, envoyer quelqu'un à l'OPEC, aux Nations Unies. lever une armée réduite, etc.), le pouvoir gouvernementale serait revenu aux entités fédérales. Nous aurions eu une chance sérieuse de ne jamais passer par ce dont nous passons actuellement. Les sunnites se seraient sentis ethniquement, religieusement et tribalement à leur aise. Ce que nous avons essayé de faire [à la place] est d'oublier les ethnies, d'oublier les religions, d'oublier les tribus, et de tous les secouer [les Irakiens] comme un melting pot -- et cela ne marche pas.

Biden a eu la bonne réponse ; Biden a parlé de partition, et c'est probablement un mot inconfortable, "partition," mais il ne l'entendait pas dans ce sens. Il a dit qu'il devrait y avoir une unité fédérale entre ces groupes homogènes qui ont la même religion, la même ethnie, et des tribus homogènes. Cela semble très raisonnable. Mais nous ne l'avons pas fait et je pense que nous en subissons les conséquences.

FP: Biden étant envoyé des USA pour la réconcilitation en Irak, quelles priorités doit-il appuyer ?

JG: 1/ un référendum sur les territoires disputés, car je pense que nous n'uarons jamais un Irak stable aussi longtemps que subsistera une frontière arabo-kurde instable ; 2/ une résolution sur la loi sur le pétrole, car c'est une épine des deux côtés ; 3/ continuer d'exercer un certain pouvoir sur le gouvernement irakien pour que ces choses soient menées à bien.

Tout ce qui se passe ici, que ce soit les Kurdes s'opposant aux Arabes ou les chiites contre les sunnites -- et ce sont des points extrêmement explosifs -- n'est pas un problème irakien ; c'est un problème régional. C'est énorme. C'est bien plus vaste que l'Irak, parce que si c'est une problème chiite-sunnite, vous avez les Iraniens aux côtés des chiites et la région du Golfe aux côtés des sunnites. Si c'est un problème arabe-kurde, vous avez une guerre ethnique, avec des pertes humaines et d'autres pays vont s'en mêler parce qu'ils voudront façonner à leur guise ce qui en sortira.

Je ne pense pas que l'administration (américaine) veut se retirer en 2011, avoir une élection présidentielle en 2012, et laisser ce foutu problème leur exploser entre les mains, n'est-ce pas ? C'est donc une bonne chose que Biden ait été nommé [ par Barack Obama ] ; c'est une bonne chose d'avoir nommé un envoyé spécial ; et c'est une bonne chose que ce soit Biden qui s'y attelle. Biden est un gars qui a beaucoup étudié. Il est plus réfléchi sur ce sujet que les autres, et je pense que c'est une bon premier pas. Mais nous avons besoin de garder un certain pouvoir ici pour accomplir tout ça. Ainsi, quel que soit le pouvoir que nous laisserons, nous devons être sûrs que ces points explosifs soient désamorcés avant que nous partions.

Source Foreign Policy).

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