"splende in ciel più vago il sole..."

Le 8 au matin, très occupées par les ultimes courses : achats au bazar, change pour le taxi. Provision de ces grosses galettes de miel et de loukoums parfumés dont ma famille est friande (pas moi, qui n'aime pas le sucre). Mais c'est toujours plaisant de bavarder au bazar avec les marchands ; il n'y a rien que j'aime plus que les bazars au Moyen-Orient. Encore plus que les mosquées, c'est dire...

C'est alors qu'un coup de fil impromptu de monsieur l'Ambassadeur nous informe qu'il nous attend cet aprem à 14 heures à l'aéroport, avec une brochette de sénateurs français dont Roxane pourra tirer le portrait ("Hein ? Pour quoi faire ?" fut la première réaction de Roxane, pas très portée sur les personnalités françaises), et que Monseigneur Rabban accompagne aussi et donc on se verra là-bas. Ah bon ? Il n'est pas avec le pape, finalement ? Bon, notre avion devant décoller à 16 heures, ça nous fait avancer d'une heure le départ à l'aéroport et on active le mouvement.

Arrivée à 14h20 à l'aéroport, personne bien sûr. Je me doute qu'ils sont tous au VIP Room et Roxane sms Saywan, après avoir fait enregistré les bagages. L'embarquement des passagers, surprise, commence dès 3 heures. On peut dire qu'ils prennent tout leur temps. Heureusement, le téléphone resonne et un "ami de Saywan" nous supplie en anglais de ne pas embarquer, qu'on vient tout de suite. Un jeune gars ne met pas longtemps à arriver et nous mène au VIP Room. Encore un contrôle des bagages à passer et nous voilà dans une enfilade de salons, jusqu'au dernier, où Saywan attend, debout. Je lui fais la bise rapidement en repérant du coin de l'oeil une silhouette noire et pourpre assise un peu plus loin, en compagnie de ce qui doit être des sénateurs français. Comme je suis frimeuse, je prends le temps de poser posément mon sac à doc et mon sweat sur la table du salon avant de daigner m'apercevoir de la présence d'un évêque chaldéen dans les parages. Mais moins maniéré que moi, Rabban bondit de son siège avec un retentissant " Sandrine !" qui ne laisse aucun doute sur le fait qu'il me remet. Du coup, je lui saute au cou en oubliant complètement la présence des "personnalités" à côté qui devaient se demander ce que c'était qui déboulait ainsi dans les salons dans une attitude si peu compassée envers l'évêque d'Amadiyya... dont le contentement est mitigé, nous ne tardons pas à comprendre pourquoi.

Déjà, il attaque avant même de prendre le temps de se rassoir : "Je vous ai appelées hier, toute la journée ! ça ne répondait pas !" Alors là, je ricane : "Bien sûr, on va te croire !" raide d'indignation et de bonne foi outragée (genre : pour une fois que j'appelle !) il sort son portable et le brandit en clamant : "Mais si j'ai appelé ! J'ai les preuves ! Je peux vous montrer !" Obéissant à un sursaut d'élégance, je me suis abstenue de vérifier d'autant qu'il avait l'air sincère. et que, de toute façon, nous n'étions pas à Erbil précisément ce jour-là, donc il a mieux valu être injoignables, mais le mystère du portable en zone de non-réception demeure, à moins qu'il n'ait appelé sur mon portable français, qui effectivement ne capte rien entre Barzan et Salahaddin, : "Tu veux dire que tu as choisi le seul jour pour appeler où nous étions en non-réception ?"

Les règlements de compte ne sont pas terminés car une fois rassis, il revient tout de suite sur ce fameux vendredi où "nous avions disparu" nous reproche-t-il. "Mais écoute, on savait pas qu'on pouvait venir, tu ne nous a rien dit !" J'ai beau écarter les mains d'un geste désolé, ça ne va pas empêcher la foudre de tomber. Il en rebondit presque de son siège, se ramasse comme si je lui avais envoyé un coup bas et les yeux embués (de rage, vous en faites pas), s'exclame hurle dans le VIP Room : "C'EST UNE HONTE ! VOUS DEVRIEZ AVOIR HONTE ! JE VOUS AVAIS DIT QUE VOUS ETIEZ CHEZ VOUS !" Je fais face à l'orage comme le lieutenant Maryk dans l'ouragan sur le Caine : "Mais écoute, on savait même pas si tout ton synode se trouvait chez toi ! Fallait le dire, aussi !" Je t'en fiche, pour l'arrêter quand il est lancé : "J'AVAIS LAISSE LA PORTE OUVERTE ! JE VOUS AI ATTENDUES TOUTE L'APRES-MIDI !" Silence, puis, tir de boulet suprême, destiné, je suppose à nous faire tordre dans les affres de la honte et du remords : "Et je n'ai même pas déjeuné !" Oui, parce que d'habitude, Monseigneur ne saute jamais un repas, s'il croit que je vais m'effondrer pour ça... De la part de Patros, d'accord, j'aurais dit "ah merde, oui, c'est grave !" mais Rabban, bon... Non, ce qui m'embête, c'est juste la vision de désolation que devait offrir l'évêché désert, avec sa porte ouverte, comme à Kwane. Pfff, je suis moitié bourrelée de regrets (et non de remords, faut pas pousser), moitié réconfortée d'avoir confirmation qu'il ne nous avait pas oubliées dans sa cour d'église avec les papiers gras du pique-nique. Mais c'est une manie d'attendre sans prévenir, décidément. D'ailleurs sa colère tombe très vite quand Roxane fait une allusion ironique à certain téléphone qui n'ont pas beaucoup servi ce mois-ci.

Et puis, quand on l'interroge sur son synode, ses soucis reprennent le dessus. Apparemment, il a pas mal de pressions pour qu'il ne lâche pas Erbil, et notamment des Kurdes, j'imagine. Mais comment abandonner Amedî et tous les "pauvres gens" de son diocèse, qui pleurent déjà à l'idée de le perdre leur Matran bien-aimé ? Et là-dessus, je parie que les Kurdes, d'Amedî tout musulmans qu'ils sont, auraient le coeur pareillement percé de se voir préférer Ankawa. Rabban choisit Amedî car c'est la voie du coeur et son choix de prêtre chrétien sans doute. Qui peut comprendre ça, dans les salons d'Erbil, que l'esprit, l'âme du Kurdistan est dans les montagnes et non à Ankawa et ses intrigues entre évêché et patriarcat ?

Mais il finit par se souvenir de la présence des sénateurs (la raison officielle de sa présence au VIP Room, tout de même) et ses bonnes manières reprenant le dessus, ou bien repris par une bouffée de rancune, il nous aboie dessus qu'il faut prendre des photos : "Allez, lève-toi !" m'ordonne-t-il. On n'est pas plus gracieux, décidément. Je rejappe : "hé ho, c'est pas moi la photographe !" Et je me lève pour rejoindre Saywan : "Qu'est-ce qu'on se fait engueuler par Rabban !" que je lui dis, en rigolant. Il a un oeil de commisération et me confie : "Il engueule tout le monde, en ce moment. Il a même engueulé le président ! Une délégation de chaldéens de la diaspora est venue, le président les a reçus et ils ont dit quelque chose qui n'a pas plu à Rabban. Du coup, c'est le président qui s'est fait engueuler, il n'y comprenait rien." Lol, j'espère qu'on n'est pas entièrement responsable de sa mauvaise humeur, j'imagine, morte de rire, le président se faisant décoiffer le turban par Monseigneur s'époumonnant histoire de se passer les nerfs... Chacun son tour de trinquer, quoi... J'ai même pas le temps de commenter que ledit évêque nous demande nous ordonne de venir les rejoindre pour que Saywan pose avec lui et des sénateurs dont un ex-ministre de je ne sais quoi et que je ne connais pas. Comme Roxane l'envoie bouler avec son appareil miniature et lui dit de me le confier, je me retrouve quand même avec son truc dans les mains sans trop avoir le choix : "Allez ! Prends-nous !" - et savoure, admirative, la gymnastique faciale compliquée qui consiste, chez lui, à foudroyer d'un oeil sévère les deux photographes (dont l'une assez improvisée) avant de décocher son sourire le plus charmeur et le plus protocolaire quand la photo est sur le point d'être prise. On aurait dit qu'il jouait le Roi des masques...

Mais bon, pour finir, l'heure du départ approche et comme il a encore à parler aux sénateurs ou à je ne sais qui à l'extérieur, il nous dit qu'il faut l'attendre, qu'il va revenir. Ce à quoi, il lui est répondu que l'avion, lui, ne va pas attendre et que l'embarquement des VIP a déjà commencé. Il répond alors qu'il espère que ce ne sera pas le cas, mais que si nous ne le revoyons pas d'ici là, il nous dit au revoir et nous nous resaluons, un peu cérémonieux. Naturellement, le car arrive avant qu'il ne reparaisse et nous embarquons. C'est seulement sur la passerelle d'avion que Roxane me fait remarquer qu'il attendait à l'extérieur près de la porte, et que nous sommes passées à 3 mètres sans le voir, et qu'à présent on a beau faire des signes du bras, il discute toujours, tournant le dos à la piste, donc ce sera encore un chassé-croisé, le dernier du mois et de ce voyage...

Mais dans l'avion, alors que je marronnais d'avance et ruminais toute cette semaine la rage du retour, je refuse cette fois de me laisser abattre et me dis que ce n'est que partie remise. Dopo notte atra e funesta, splende in ciel più vago il sole chante dans mon ipod Rolando Villazon, dans cet air que j'ai écouté tout au long de ce voyage. Alors oui, un jour :

Dopo notte atra e funesta
splende in ciel più vago il sole,
e di gioia empie la terra.

Mentre in orrida tempesta
il mio legno è quasi assorto,
giunge in porto e' lido afferra.

***

FIN DE LA SAISON 1



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