Le massacre des chrétiens de la citadelle d'Arbil (2) : Impudence des qayadjiyé et décret mongol

Sous le roi Odjeïtu, donc, la Citadelle était toujours occupée par les chrétiens. Les relations entre le catholicos Yahballaha et le souverain mongol étaient bonnes, mais le pouvoir des Ilkhanides était affaibli, à l'époque, par la réémergence du pouvoir des émirs locaux, musulmans peu enclins à aimer les chrétiens, justement parce que ces derniers apparaissaient comme inféodés au pouvoir mongol.

Le biographe de Yahballaha donne deux causes possibles à la catastrophe qui s'abattit sur les qayadjiyé, alors que le catholicos venait juste de revenir dans sa résidence d'Arbil, après un hiver passé dans un monastère d'Azerbaiïjan : une cause politique et une cause spirituelle, pour faire bonne mesure. La première en est un conflit entre les qayadjiyé et leur émir, qui incitent les premiers à se plaindre auprès du souverain mongol, pour qu'il le remplace, ce qui n'a pas été visiblement une bonne idée :

Puisqu'il est inévitable que les décisions divines s'accomplissent, et que les instruments de l'admirable providence de Dieu n'ont d'autre fin que de les porter à leur accomplissement, Il fit que précisément à ce moment naquit un conflit parmi les montagnards, les qayaciyé (c'est-à-dire ceux qui vivent sur le haut des rochers). Certains d'entre eux étaient allés se plaindre auprès du roi, de leur émir, Zayn al-Dîn Balu, auquel avait été attribué la solde de trois mille hommes. Le roi fut irrité contre lui et le fit mettre aux arrêts pour un an. En conséquence, le roi invincible envoya à la citadelle d'Arbil un malheureux musulman d'un naturel mauvais du nom de Nasr, lequel eut ainsi l'occasion de porter à son terme le plan des musulmans, qui avait déjà été conçu dès l'an 1608 des Grecs (1297). Tous les fils de Hagar (les musulmans), grands et petits, nobles et hommes du peuple, émirs et troupes, scribes et secrétaires, gouverneurs et conseillers, conspiraient pour prendre aux chrétiens la citadelle d'Arbil et en faire périr les habitants.
Mais comme Dieu ne laisse rien permettre sans raison, et que le chroniqueur se veut, soit objectif, soit soucieux de démontrer que le châtiment divin est toujours mérité, il fait de ces qayaciyé un portrait peu amène du point de vue des vertus théologales, encore que très haut en couleur et digne d'un roman d'aventures. On se croirait dans un repaire de pirates, tout juste si l'on n'entend pas : "yo-ho et une bouteille de rhum !" :

La vérité exigerait d'avouer que les habitants de la citadelle et ceux qui vivaient avec eux possédaient un coeur dur et avaient pris la décision d'abandonner la voie du christianisme : ils méprisaient profondément les lois divines, ils raillaient les moines cloîtrés et les prêtres et se faisaient violence réciproquement. Ils étaient tellement accoutumés à transgresser les préceptes du Seigneur qu'il ne restait en eux plus aucun espace pour recevoir ni admonestation ni enseignement. En vérité, la haine s'était accrue en eux et la rancoeur s'était emparée de leurs coeurs ; ils s'accusaient réciproquement, se maltraitaient, se battaient, se persécutaient, se volaient, se haïssaient, formaient des bandes, attaquaient les demeures des riches ; en somme, ils avaient donné libre cours à toutes sortes de vilenies. Personne ne semblait se préoccuper de la véhémente colère et du châtiment de Dieu ni les craindre.

On comprend que les musulmans, et peut-être aussi les riches chrétiens en butte aux méfaits de ces brigands aient souhaité leur départ de la citadelle. Evidemment, tant qu'ils avaient l'appui du roi (obtenu grâce aux talents de courtisan du catholicos), ils ne pouvaient rien faire. L'arrivée du rusé Nasr, leur nouvel émir, changea tout, d'autant que les qayaciyé, sottement, semblent donner foi aux mauvais rapports que l'on fait sur eux au Khan mongol, pourtant leur seul appui possible. S'enfermant dans un tour presque extérieure à la citadelle, Nasr se pose en prisonnier de ces troupes indociles :

Donc Nasr, cité ci-dessus, entra dans la citadelle, s'installa dans une tour proche de la porte et n'en sortit plus ; tout au contraire, il y fit entrer en secret, des armes, des munitions et des soldats. Entretemps il avait fait savoir au Camp (la cour mongole) que [les habitants] étaient des yâgi (c'est-à-dire des ennemis du roi) parce que leur émir était maintenu prisonnier. Quant aux habitants de la citadelle, plus Nasr agissait ainsi, plus ils montraient ouvertement leur malignité. Ils ne pouvaient toutefois lui nuire en rien, car tout le peuple musulman le soutenait, hormis certains, et il avait l'appui de l'or de toute la faction musulmane ; chez [les chrétiens], à l'inverse, il aurait été difficile d'en trouver un seul qui aurait secouru ses proches, même avec un sou ! Nasr pouvait compter sur les conseils de tous les scribes et de tous les chefs, rusés comme ceux d'Ahitofel (le conseiller du roi David, Samuel II, 15-17) ; les autres n'avaient pas un seul homme qui les soutenait. En fait, ivres de vin, ils avaient perdu toute raison et Dieu les avait résolument abandonnés à cause des mauvaises actions qu'ils avaient commises ; [car] ils n'avaient aucune crainte du jugement et du châtiment du Seigneur.

Qu'advint-il alors ? Des envoyés du roi ne cessaient d'aller et venir : "Allons ! chrétiens, descendez de la citadelle !", mais ceux-ci n'obéissaient pas ; le projet de se rebeller était désormais ancré en eux. Leur conduite était telle que le peuple des musulmans exultait de joie, car il était évident qu'ils allaient voir se réaliser le couronnement de leur dessein.

On ne sait pas si remettre la citadelle aux envoyés du roi, comme on le leur demandait, les aurait sauvés. L'émir Nasr et le khan Öldjeïtu avaient-ils ou non déjà résolu leur perte ? L'émir, sûrement, la suite va le prouver. Ce qui est sûr, c'est que ce refus n'a pas incité les Mongols à la clémence et a plutôt conforté le roi dans l'idée que ces chrétiens le défiaient ouvertement. Le roi semble cependant tenter une ultime démarche, via un émir du Diyar Bakr, peut-être pour éviter ce qui pouvait être un long siège. Après tout, ses aïeux avaient mis six mois, en 1258, pour prendre la citadelle.

Les choses allaient de mal en pis ; un décret royal fut donc promulgué et adressé à un émir du nom de Sutaï, qui se trouvait alors dans le district du Diyar Bakr. Le messager fut un certain Hadjdjdi Dilqandi, frère de Nasr, mentionné ci-dessus, quis 'était installé dans la citadelle. Le décret ordonnait que les qayadjiyé sortissent de la citadelle, faute de quoi elle serait enlevée et soumise par la force ; c'est ainsi que les troupes du roi se réunirent pour organiser l'attaque.

Mais la présence du catholicos dans la citadelle semblait une garantie suffisante aux rebelles. Yahballaha lui-même, ne semble guère s'inquiéter outre mesure de la menace des troupes, persuadé que le roi mongol ne tenterait rien contre lui. Sa position ainsi que celle du clergé installé dans la citadelle n'est, à ce moment, pas des plus confortables. On l'a vu, les relations des qayadjiyé et du clergé étaient détestables. Le catholicos se rend bien compte que les agissements des bandes chrétiennes et leur rébellion ne peuvent qu'inciter le pouvoir ilkhanide à se retourner contre eux. D'un autre côté, il n'a pas grande influence, nous allons le voir, sur les soldats chrétiens, et se trouve donc coincé entre le marteau mongol et l'enclume qayadjiyé. Ce qui suit est une ultime médiation, entre l'émir Sutaï du Diyar Bakr et le catholicos, tous deux de bonne volonté, pour éviter l'assaut :

Le jour de mercredi 9 du mois d'Adar de cette année-là [mars 1310], durant le jeûne du Sauveur (le Carême), le fils de l'émir cité ci-dessus, accompagné de trois officiers, se rendit auprès du catholicos pour le faire descendre. Ils lui signifièrent que s'il ne s'exécutait pas, il serait emprisonné. Le jour suivant, celui-ci descendit, cédant à la force, et dès lors la peur et les pleurs envahirent la citadelle. Ils conduisirent [le catholicos] au monastère de Saint-Michel à Tar'el. L'émir Sutaï vint lui rendre visite, accompagné des troupes, avec les officiers, etc. L'émir lui manifesta beaucoup d'affection ; en effet, dans le passé il s'était rendu souvent à la résidence patriarcale, et avait été un grand ami, très honoré du catholicos à l'époque du défunt roi Ghazan. Il dit au catholicos : "Le décret stipule que les montagnards descendent de la citadelle et que les autres [occupants] y demeurent. Il est certain qu'ils ne sortiront pas si l'ordre n'émane pas de toi. Envoie-leur donc un des tiens pour les faire descendre."

Les conditions avancées par l'émir Sutaï semblent donc très douces, et même avantageuses pour le catholicos et les autres chrétiens, qui ne devaient guère goûter la présence dans la citadelle des terribles montagnards. Le patriarche en est conscient, d'où l'envoi de cadeaux destinés à montrer à la fois sa soumission et sa gratitude à l'envoyé du roi, qui paraît résister aussi à l'hostilité du clan musulman, qui le pousse à sévir. Mais les montagnards ne semblent guère enclins à s'émouvoir, peut-être trompés par l'apparente bonne volonté de l'émir, ou bien persuadés de leur impunité, se croyant protégé par le catholicos (qui n'en pouvait mais) ou bien simplement par bêtise ou aveuglement. Le chroniqueur ne cite aucun chef particulier à leur tête, les ayant présentés auparavant comme des bandes rivales, très occupés à se battre entre elles. Cela peut aussi expliquer leur inertie devant la menace :


Le lendemain matin - c'était un vendredi - le catholicos fit porter des boeufs, des moutons et du vin à la résidence de l'émir cité ci-dessus. Il lui offrit la coupe de ses mains, selon l'usage chez les Mongols, et lui fit monter un excellent cheval pour le remercier. Les musulmans présents, Hadjdji Dilqandi, le cheikh Mahmud, gouverneur d'Arbil, et son frère du nom d'Ahmad, vociféraient contre les chrétiens et aussi contre le catholicos : "Personne ne fera descendre ces gens de la citadelle si ce n'est toi !" Mais l'émir pensait aux cadeaux que lui avait offerts le catholicos et n'y prêtait pas attention.
[Enfin] tous deux convinrent d'envoyer aux montagnards une délégation pour leur conseiller de descendre. Le catholicos dépêcha l'un des évêques qui l'accompagnait, du nom de Mar 'Abdisho, épiscope de Hanita ; l'émir envoya l'un de ses officiers nommé Sati Beg. Ils devaient les convaincre de descendre. Toutefois, même en leur parlant avec beaucoup d'égards et en leur prodiguant de belles promesses, ils ne furent pas [bien] reçus ni même écoutés. Alors, ils firent volte-face et revinrent vers ceux qui les avaient envoyés, le samedi 12 d'Adar (en fait le 14). Dès que l'émir Sutaï l'apprit, il se rendit chez le catholicos : "Ces gens sont vraiment des yâgi (c'est-à-dire des ennemis). Catholicos, envoie-leur un second message !"Le catholicos écrivit personnellement des paroles pour les exhorter à descendre, [message] qu'il envoya personnellement par les évêques Mar Isho'sabran métropolite et Mar 'Abdisho', déjà cité ci-dessus, ainsi que des moines, Rabban David le reclus et Rabban Denha, supérieur du monastère de Saint-Michel à Tar'el. Ils partirent la nuit du dimanche enhaw d-téol et, à l'aube, ils entrèrent dans la citadelle. Ils discutèrent avec les habitants, lesquels convinrent de descendre.

On voit que l'émir Sutaï, décidément très patient, semble prêt à accepter quelques rebuffades pour éviter l'assaut. Quelles sont les raisons de cette magnanimité ? Peut-être ne se sentait-il pas sûr de l'emporter sans dommage, ou n'avait-il guère envie de se lancer dans un long siège, ou bien ses sentiments pour le catholicos étaient-il réellement affectionnés. Quoiqu'il en soit, le catholicos réussit, cette fois à persuader au moins les habitants de la citadelle, de se fier aux promesses mongoles et de descendre. On ne voit pas bien dans le texte, si ce sont seulement les résidents non montagnards qui se rendent (tous ou en partie), ou bien si les qayadjiyé indociles sont aussi du lot. Quoiqu'il en soit, l'émir Nasr, toujours enfermé dans sa tour, en apparence assiégé par les chrétiens, va, par une ruse, faire échouer la reddition et provoquer le bain de sang qui va lui permettre de se débarrasser de tous les chrétiens et mettre le catholicos dans un fort mauvais pas vis-à-vis de l'émir Sutaï...

(à suivre)





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