Encore heureux qu'il ne soit que président d'Irak...

Entre Ahmadinejad et le sinistre Musavi, boucher du Kurdistan et d'ailleurs dans les années 1980-1981 et 1988, on pouvait hésiter. Le candidat le plus modéré et le plus libéral était paradoxalement un mollah, Mehdi Karroubi, mais il n'avait aucune chance, malgré le soutien officiel des derviches d'Iran (un signe, car les soufis, sunnites, ont des relations exécrables avec le pouvoir chiite). Mehdi Karrubi est lor*, ce qui peut expliquer son attitude assez compréhensive de la question kurde, comme envers les problèmes de minorités ethniques en général. Il a aussi plaidé depuis longtemps pour les droits des femmes en Iran et réclame leur participation au pouvoir, notamment politique, donnant l'exemple dans son propre parti. Il a même déclaré que les homosexuels en Iran étaient citoyens de plein droit (pour Ahmadinejad il n'y en a pas dans le pays, donc la question est réglée) et visité quelques établissements religieux louches comme des églises ou des temples zoroastriens alors qu'il était à la tête du parlement, ce qui lui est arrivé à deux reprises avant de donner sa démission pour désaccord grave avec le pouvoir. A partir de 2005, c'est un opposant assez constant aux Gardiens de la Révolution, bien que se déclarant disciple de Ruhollah Khomeiney. Il avait déjà dénoncé les élections de 2005 qui avaient élu l'actuel président, en faisant état de fraude. Il se représentait pour celles-ci.

photo : Mardetanha

Dans son programme électoral on trouvait, en résumé, une réforme profonde du gouvernement et une participation plus large de la société civile, notamment des élites intellectuelles, aux prises de décision ; une réforme de la politique budgétaire en vue d'endiguer l'état absolument catastrophique de l'économie iranienne ; la défense des droits de l'homme et de la vie privée ; l'amélioration du statut des femmes ; le soutien aux ONG ; la défense des droits des minorités religieuses et tribales (y compris les ethnies dissidentes, comme les Kurdes ou les Baloutches) ; la défense d'un Etat de droit ; la liberté de la presse et le libre accès à l'information et à Internet.


Bref, de tous les présidents possibles, c'était le choix le moins mauvais, mais aussi un des moins probables. Il est dommage que les media se soient concentrés sur le duel Ahmadinejad vs Musavi. Mais il était aussi évident qu'aucune chance ne serait laissée à ce candidat dont on a constamment censuré la parole, interrompu les meeting, et que les partisans devaient défendre de la police lors de ses discours publics. Pour la majorité des Iraniens, Musavi était un vote "utile", permettant de se débarrasser d'un leadership désasteux. De toute façon, Khamenei avait visiblement décidé que ce serait Ahmadinejad ou rien, quitte à permettre la plus grosse fraude électorale qu'on ait sans doute jamais vue depuis la Révolution islamique.


Les protestations des partisans de Musavi sont pour le moment fermement réprimées et certains habitants de Téhéran allèguent que les bris de vitres et les incendies de boutiques sont plus le fait des miliciens et de la police civile que des manifestants (peut-être une tentative de retournement de l'opinion publique envers les manifestants). Mais comme en 1999, lors des révoltes étudiantes, le monde ne bougera pas, même si la majorité des dirigeants politiques se refusent à se réjouir officiellement de la réélection on ne peut plus douteuse du président sortant.


Comme collègues-frères courant congratuler chaudement Ahmadinejad, on compte tout de même quelques personnages choisis, dont Hugo Chavez, l'inénarrable président du Venezuela, Hamid Karzai, le président afghan, et... Jalal Talabani, pour notre grande honte, nonobstant le fait qu'en plus de ce vote frauduleux, Mahmoud Ahmadinejad inspire une répression très dure contre les régions kurdes et a à son actif pas mal de pendaisons, de tortures et d'arrestations arbitraires.

Ainsi, selon une dépêche de l'Associated Press, reprenant une déclaration du cabinet présidentiel, Jalal Talabani aurait envoyé un télégramme à l'heureux élu, affirmant que "sa victoire témoigne du soutien des Iraniens au président sortant ainsi qu'à "l'approche adoptée par la République islamique" sous la conduite du guide suprême de la Révolution islamique, l'ayatollah Ali Khamenei." Quand on voit la satisfaction éclatante des Iraniens aujourd'hui et les feux de joie spontanés qu'ils allument dans les rues, on ne peut que saluer une telle clairvoyance... Même si le GRK ne peut se permettre de se brouiller avec l'Iran, il y a des effusions hâtives qui ne s'imposaient pas alors que Téhéran proteste et que Bagdad a assez de responsables chiites sur place pour encenser les Gardiens de la Révolution (A l'heure où j'écris, Maliki se tait et il faut que ce soit l'autre qui l'ouvre, la honte, je vous dis...) Encore heureux qu'il ne soit "que" président d'Irak et non du Kurdistan, "djash 66"* est décidément une étiquette qui colle longtemps à la peau...

* Les Lor ou Lur sont un peuple si proche des Kurdes que, jusqu'à une époque récente, ils étaient confondus sous la plume des historiens et des géographes. Mais, à la différence des Kurdes, les Lor sont chiites.
** Si vous ne savez pas ce qu'est un djash 66, reportez-vous à l'excellent livre de Saywan Barzani, il explique tout.


'Stupidity, however, is not necessarily a inherent trait.'
Albert Rosenfield.

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