Le vrai Silence : Prières cachées des Chartreux

A l'origine de l'ordre des Chartreux, il y eut le futur saint Bruno partant fonder, en 1084, avec six compagnons, une communauté décidée à "quitter prochainement les ombres fugitives du siècle pour [se] mettre en quête des biens éternels." Comme saint François d'Assise, ils commencent par s'installer dans de simples cabanes, mais dans un lieu incontestablement propre à assurer une vie érémitique sévère : la montagne de la Chartreuse, dans les Alpes. Au Moyen-Âge, comme durant toute l'Antiquité, la nature "sauvage" n'était pas un lieu d'agrément, et la montagne encore moins. Il faudra attendre des siècles encore pour que les massifs alpins suscitent l'engouement des voyageurs. Il faut un lieu qui équivaut au désert des premiers ermites chrétiens. Ils choisiront le massif de la Chartreuse, isolé et d'accès difficile, décrit au XVIème siècle, par un des moines comme "lieu austère", "site effrayant". Les cimes enneigées qui nous enchantent les yeux aujourd'hui ?

Leur seule vue remplit de peur ceux qui les regardent. Tu veux voir l'austérité du site de la Chartreuse ? Si tu élèves ton regard tu ne vois que pentes, masses rocheuses, neiges glacées, sapins qui s'accrochent aux flancs des monts. Si tu regardes en bas, tu vois un torrent menaçant qui rugit au pied de la montagne. Considère l'aspect redoutable du lieu : rien de beau, aucune consolation, aucun des agréments terrestres, à peine la terre est-elle couverte de l'herbe souriante, à peine l'oiseau chante-t-il, à peine les bêtes sauvages y font-elles leur tanières. Quoi encore ? Les neiges resplendissent d'une blancheur éternelle, mais le froid de la neige affecte les corps de ceux qui y vivent d'une pâleur livide. L'austérité de ce lieu est telle que ni le désert de Scété ni les solitudes d'Egypte ne peuvent être comparés à ce massif. Il s'agit plus d'une horrible prison et d'un lieu d'expiation que d'un site propre à la vie des hommes.

Cela pour comprendre que le succès contemporain du Grand Silence (sur lequel j'ai des réserves, comme sur tous les ascétismes formels, mais bon) aurait fort étonné les hommes du XIème siècle, à qui ces espaces sauvages et battus par le vent et la neige, causaient une épouvante et une horreur salutaires, croyaient-ils : Il ne s'est pas agi, durant des siècles, pour ces moines, de se retirer dans un lieu éblouissant, une preuve des merveilles de la création divine propre à apaiser l'âme et propice à une méditation sereine, détachée du monde. Et si des hymnes sont des grâces rendues pour la beauté de la nature et de la terre, il y a en contrepoids, des prières pour ne pas se laisser trop séduire par ces mêmes beautés. Il s'agissait de refuser, de se détourner du monde, des hommes, du bruit, et enfin de tout ce qui peut distraire l'âme de la présence avec Dieu, ou de la conscience de cette présence de Dieu en soi, ou de soi en Dieu. Silence, pauvreté, alimentation végétarienne... Est-ce que cela suffit ? Non, car tous les ordres contemplatifs ont eu à palier l'oisiveté, comme principal danger. C'est une constante humaine que le silence et l'inactivité ont tendance, en faisant le vide, à ouvrir grand la porte aux vices, aux tentations, aux démons en bref. Ainsi, le paradoxe d'une vie que l'on a vidée de tout hormis Dieu, c'est qu'il faut la remplir de peur de l'abandonner à ce que l'on a fui :
il faut donc, pour ne pas être pris au piège de l'oisiveté, s'exercer aux premiers degrés, la lecture, la prière, la méditation
Prière liturgique, prière continue, prière silencieuse, prière jaculatoire (c'est-à-dire fervente et vive, presqu'un jaillissement spontané), prière pour les frères convers chargés des travaux manuels de l'ordre, prière des moines de choeur, "entièrement voués à la prière"... Paradoxe qu'une prière continue, que tant de prières à tout moment de la journée, soient l'outil et l'accomplissement d'une discipline exaltant le Silence en des termes où l'on pourrait facilement remplacer "silence" par Dieu (du moins celui évoqué dans les théologies négatives). Car en somme, dans cette ascèse, Dieu s'atteint par le Silence, comme d'autres disent par l'Amour ou la Connaissance ou d'autres le Détachement, comme le dit ce beau texte d'André Poisson (père général de l'Ordre, mort en 2005) :
Seul le silence, même s'il est ténèbres, nous approche de la Lumière complète. Même la Parole de Dieu ne nous est vraiment accessible que si elle est messagère du silence. L'Office divin atteint son équilibre lorsqu'il sécrète au fond de notre âme le vrai silence contenu dans le Verbe éternel.
Mais qu'est-ce que le silence ? Problème aussi complexe que le fameux "vide en soi" des méditations zen, et qui induit autant de paradoxes : "faire silence ou camoufler le bruit en soi ?
Il ne s'agit pas de faire, même pas de faire silence. Le silence ne se fabrique pas. Lorsqu'on arrive devant le Seigneur avec l'esprit rempli d'images, l'activité intérieure encore en mouvement, les émotions toutes vibrantes, on se rend compte que l'on a besoin de silence et la tentation est alors de faire le silence. Comme s'il s'agissait de revêtir un vêtement de silence, de jeter sur tout ce bruissement intérieur une chape qui le camouflerait ou l'étoufferait. Cela n'est pas faire silence ; c'est camoufler le bruit ou plutôt l'enfermer en nous-mêmes, de telle sorte qu'il y demeure toujours prêt à réapparaître à la première occasion. Il n'y a pas à créer le silence, il n'y a pas à l'introduire en nous. Il y est déjà et il s'agit tout simplement de le laisser revenir en surface de lui-même, de sorte qu'il élimine par sa seule présence tous les bruits importuns qui nous ont envahis. Le silence peut être un pur néant ; le silence de la pierre, le silence d'un esprit noyé dans la matière ou les préoccupations extérieures. Ce n'est pas le vrai silence. Le seul silence qui compte est la présence de celui qui n'est rien.

Ainsi, pour faire monter ou revenir en soi le "vrai silence", paradoxalement, il faut du verbe. Celui de la prière :

L'oraison ne consiste-t-elle pas souvent simplement, à revenir progressivement au vrai silence ? Non point en faisant quelque chose, en s'imposant un carcan quelconque, mais au contraire en laissant peu à peu se décomposer d'elle-même toute notre activité sous la poussée intérieure du vrai silence qui reprend peu à peu ses droits. Lorsque l'on a déjà entendu en soi le vrai silence, on a soif de le retrouver.
Les textes présentés ici dans cette anthologie sont répartis en huit chapitres, à l'intérieur desquels ils se succèdent par ordre chronologique (ce qui nous permet de suivre l'évolution du ton et des hantises spirituelles, du Moyen-Âge à notre époque) : liturgie des heures, oraisons psalmiques et scripturaires, oraison quotidienne, les invocations à Dieu, au Christ, à Marie, aux saints dont Marie-Madeleine (joliment appelée Sainte Amante par un anonyme du XIXème) et le Baptiste. On y retrouve ainsi, au cours des siècles ou tout au long d'une journée de moine, les grands thèmes et les grands soucis du christianisme.

Objet de l'entrée dans ce monastère, d'abord, la lutte contre la tentation. Une fois écarté le monde, il reste son corps et son esprit, places assiégées perpétuellement par le vice (les démons aiment martyriser ceux que Dieu aime, dit-on dans les Fioretti). Il y a des accents gnostiques contre ce monde "de fange et de boue" comme le dit Ludolphe le Chartreux (1295-1377) dans une diatribe contre la vie terrestre qui frôle le gnosticisme (au sens où l'entendent les chrétiens ici) :

Car nous devons être détachés des choses terrestres et dans une continuelle aspiration vers une autre patrie qui est la véritable et l'éternelle. Les bâtons à la main signifient la résistance et le combat contre les tentations qui assiègent l'homme ici-bas. La ceinture autour des reins, c'est la pureté de la pensée ; les sandales préservent nos pieds des souillures que nous contracterions en marchant sur cette terre de fange et de boue.

Pourtant, les textes que l'on peut lire n'abordent guère la hantise de l'enfer, des tourments venant châtier les pécheurs, ce qui ne les empêchent pas d'être douloureusement obsédés par le sentiment de leur indignité. N'ont-ils pas part, finalement, par leur chair, à cette fange terrestre ? Une rare évocation du courroux divin conclut de façon assez inattendue, une émouvante prière à un arbre, écrite par Jean-Juste Lansperge (1489-1543), dont les fruits sont comparés à ceux de la piété :
Arbre qui me fait reposer sous ton ombre, arbre qui m'abrite de la chaleur et me protèges de la pluie, puisse mon âme t'aimer.
Mais les péchés de l'orant étant "fruits détestables" le voilà qui se compare à "un sarment desséché" qui craint d'être "retranché" (les mystiques sont toujours un peu abandonniques).
Tout arbre qui ne produit pas de fruit va être coupé et jeté au feu. Arbres d'automne qui n'ont pas de fruits. La cognée est déjà à la racine de l'arbre. Le Seigneur Jésus s'approcha d'un arbre aux belles feuilles pour y chercher du fruit, mais il n'en trouva pas, car ce n'était pas le temps des fruits. Il maudit l'arbre et celui-ci se dessécha.
C'est surtout le sentiment du rachat par le Christ des péchés humains qui prédomine dans ces prières et inspire l'horreur : Insistance sur les supplices de la Passion, rappel constant du corps martyrisé, dans une ferveur douloureuse, une pratique impressionnante des larmes (dont on ne trouve guère d'équivalent aujourd'hui que chez les chiites), avec une méditation fréquente et insistante sur les plaies du Christ, ces
plaies adorables... qui sont comme autant de bouches implorant pour nous,
dans une ferveur presque érotique qui rappelle que le christianisme est porté par une mystique du sang : versé par amour

Pourquoi le Coeur de Jésus a-t-il été blessé à cause de nous d'une blessure d'amour ?

sang bu dans l'amour de l'Eucharistie, versé en sueur dans le jardin des Oliviers ou baisé dans une séduisante invite à une moniale :
Allons ! Levez-vous, ma fille et ma colombe, placez la bouche de votre coeur sur la plaie de mon Côté, goûtez mon inénarrable douceur, tirez de mon Coeur les eaux salutaires de la grâce.
Par le sang et la chair torturée, le christianisme lie Dieu et les hommes par une dette de rachat, mais aussi par la parenté, les "liens de sang" au propre comme au figuré, avec une fusion étourdissante des figures du Père, de la Mère, de l'Enfant, Jésus, dans son supplice en arrivant par son corps, à refaire pour le monde, et donc pour nous, la création du Père, en réenfantant le monde (et donc nous-mêmes) comme sa mère l'avait enfanté :

Ah ! Doux Seigneur Jésus-Christ, qui n'a jamais vu une mère en travail d'enfantement ! Mais quand vint l'heure de l'enfantement, tu as été déposé sur le dur lit de la Croix d'où tu ne pouvais te mouvoir, te retourner, ni bouger tes membres comme le fait l'homme en proie à une grande souffrance, parce que ceux-ci t'étirèrent et plantèrent le clou si sévèrement que l'os demeura disjoint et les nerfs et toutes les veines se rompirent. Et assurément, il n'y eut rien d'étonnant à ce que, tandis que tes veines se rompaient, tu enfantais tout le monde en un seul jour.
Marguerite d'Oingt (+ 1310).

Aussi le rappel de ces liens de parentèle revient fréquemment dans ces prières. Le Christ es t bien naturellement notre frère, puisque Fils de notre Père, en plus de s'être fait notre frère en humanité et que, dit Gabriel-Marie Fulconis (1816-1888)
je préfère mon titre d'enfant de Marie à tous les titres et à tous les honneurs du monde.

Enfin, chez ces "enfermés" il y a de constantes visions des hauts lieux d'une géographie spirituelle, un monde intérieur (ou imaginal dirait Corbin) qui met sous les yeux de l'orant, tout une série de lieux non symboliques, mais incarnés dans les corps des aimés, et devenant par là présentiels dans les oraisons : l'Eglise qui est, sous la plume de Denys le Chartreux (1402-1471), paraphrasant le Cantique des cantiques, "un jardin bien clos, ma soeur, ma fiancée" ; il y a le Coeur de Jésus qui est "la ville de refuge où l'on est à l'abri des poursuites de l'ennemi" ; il y a l'évocation de la Jérusalem céleste par Juan de Padilla (1468-1520) :

Et nous avons vu Jérusalem l'excellente
Et son fondement de pierres précieuses,
Ses murs et ses portes et toutes ses choses.
De cet ensemble d'oraisons, quelles impressions en garde-t-on ? Parfois de l'agacement devant ce dolorisme outrancier, cette complaisance des gémissements et des larmes qui frôle la mièvrerie dans l'attendrissement, cette fascination pour l'expiation et le dénigrement de soi qui finalement sonne plus comme de l'anti-amour qu'autre chose. Mais il y a de belles paroles, et aussi de beaux textes d'amour et d'abandon, c où l'on écrit une prière comme un enfant conjure sa peur du noir, ou comme une sentinelle relâche sa veille, au soir d'un jour ou d'une vie, pour dire à Dieu : A la fin, gardez-moi bien.

Prière du soir pour écarter la lassitude

J'aime ce que vous aimez. C'est votre vie éternelle, mais en moi, accueillie par moi, vécue par moi.

Quand le soir tombe et que la fin d'un jour, en s'annonçant, me fait songer à la fin des choses, comme j'ai besoin de vous prier de me garder cette vie qui ne passe pas :

"Ecoutez, au moment où les ténèbres de la nuit s'approchent, nos prières qu'accompagnent nos larmes. Ne permettez pas que notre âme, appesantie par le poids des péchés, se détourne des choses éternelles et qu'elle quitte cette patrie intérieure où l'on vous connaît, où l'on vous aime."

Le péché vous chasse, il fait la nuit, il remplace la lumière, qui vous montre à moi dans votre splendeur radieuse d'être infini, par la clarté inférieure et douteuse qui m'égare vers la créature. Il ne me permet plus de discerner nettement ce qui est vérité et mensonge, vrai bien et faux bien. Ecartez de moi ces ténèbres. Faites au contraire que le soir de ma vie soit de plus en plus cette fin apaisée des longues journées d'été, où les nuages ont pu s'amonceler, le tonnerre gronder, le soleil darder un rayon trop dur, mais qui s'achèvent dans le calme recueilli et confiant où s'annonce un beau lendemain.

Donnez-moi cela, ô Vous pour qui il n'y a ni orage, ni nuage menaçant, ni rayon qui brûle, ni tempête qui dévaste, ni jour qui finit. Donnez-moi de vous connaître et de vous aimer comme vous vous connaissez et vous vous aimez ; donnez-moi votre vie éternelle. Vivez en moi, ô Père, dans mon âme que l'effort quotidien, soutenu par votre grâce, fera de plus en plus limpide ; engendrez comme dans un pur miroir votre Image qui est votre Fils ; gravez en moi vos traits, ou mieux, faites que je fasse cela, que bien souvent ma pensée aimante se retourne vers vous. Donnez-moi de vous reconnaître, de vous adorer, en tout ce que vous faites. Donnez-moi votre Esprit qui ainsi vous reconnaît, vous adore et vous aime.

Augustin Guillerand (1877-1945).

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