Fioretti de saint François d'Assise



Francesco, giullare di Dio, Rossellini.

Lecture des Fioretti, histoire de vérifier si saint François est ou non un saint pour poupées comme l'affirme Zooey. A dire vrai, lisant la vie de Frère Junipère, je me dis que les pauvres petits poulets de Pâques et les canetons auraient eu aussi du souci à se faire :

"Une fois, à Sainte-Marie des Anges, alors qu'il visitait, comme embrasé de divine charité, un frère malade, il lui demanda avec beaucoup de compassion : "Puis-je te rendre quelque service ? " Le malade répondit : "Ce me serait d'une bien grande consolation que tu puisses me faire avoir un pied de porc." Frère Junipère dit aussitôt : "Laisse-moi faire, je vais t'avoir cela incontinent." Il s'en va et prend un couteau, un couteau de cuisine, je pense ; et en ferveur d'esprit, il va par le bois, où il y avait quelques porcs qui paissaient ; il se jeta sur l'un d'eux, lui coupa le pied et s'enfuit, laissant le porc avec le pied tranché ; il s'en retourne, lave, accomode et cuit ce pied ; et avec beaucoup de charité, il porte au malade ledit pied, bien et très soigneusement apprêté. Et ce malade de le manger avec grande avidité, à l'extrême joie et consolation de frère Junipère, qui, pour donner fête à ce malade, remimait, avec un vif plaisir, les assauts qu'il avait menés contre ce porc."

Bien sûr, le propriétaire du porc martyr n'est pas très content, ni saint François, qui engueule copieusement frère Junipère, non pas pour sa cruauté envers leur frère Cochon, mais parce que ça va faire médire de l'Ordre, en ville :

"Ô frère Junipère, pourquoi as-tu causé un si grand scandale ? Ce n'est pas sans raison que cet homme se plaint et est ainsi courroucé contre nous ; et peut-être est-il maintenant dans la ville où il nous diffame pour une telle faute, et il a bien raison. Aussi, je t'ordonne, au nom de la sainte obéissance, de courir après lui jusqu'à ce que tu le rejoignes, et jette-toi étendu à terre devant lui, dis-lui ta faute et promets-lui de lui donner une satisfaction telle et de telle sorte qu'il n'ait plus matière à se plaindre de nous, car ceci a certainement beaucoup passé les bornes."

Mais frère Junipère semble plutôt d'avis que la propriété c'est le vol et il est noter que dans certains esprits chrétiens, un animal soit plus un objet (chose temporelle) qu'un être vivant, aussi son raisonnement se tient :

"Frère Junipère fut très surpris par lesdites paroles, car il s'étonnait que l'on pût en quoi que ce soit se fâcher d'un acte si charitable : il lui paraissait, en effet, que ces choses temporelles étaient sans valeur, si ce n'est lorsqu'elles étaient charitablement partagées avec le prochain. Il répondit : Sois assuré, mon père, que je vais immédiatement le payer et lui donner satisfaction. Mais pourquoi faut-il qu'il soit si courroucé, puisque ce porc, auquel j'ai coupé le pied, était plutôt à Dieu qu'à lui et que j'en ai fait une si grande charité ?"

Frère Junipère essaie de ramener le propriétaire du porc à la raison, ce qu'il réussit, au final :

"Il part donc en courant et rejoint cet homme, qui était dans une colère démesurée et chez qui il n'était resté aucune patience ; il lui raconte comment et pour quelle raison il a coupé le pied audit porc, et cela avec toute la ferveur, l'exultation et l'allégresse de quelqu'un qui lui aurait rendu un grand service, pour lequel il aurait dû bien être récompensé par lui. L'autre, plein de colère et dominé par la fureur, dit à frère Junipère beaucoup de vilenies, le traitant d'écervelé, de fou, de petit voleur, de détestable malandrin. Frère Junipère s'étonneait beaucoup de ces vilaines paroles, encore que, grâce à Dieu, il se délectât beaucoup d'être injurié, et croyant que cet homme ne l'avait pas bien compris, car il lui paraissait y avoir là matière de joie et non de rancoeur, il répéta ladite histoire, se jeta à son cou, le serra dans ses bras, le baisa, lui dit que cela n'avait été fait que par charité, l'invitant à en faire autant avec le reste de l'animal et l'en suppliant, et ce avec tant de charité, de simplicité et d'humilité que cet homme, ayant fait un retour sur lui-même, se jeta à terre, tout en larmes, et, se repentant des injures qu'il avait faites et dites à ces saints frères, il va, prend ce porc, le tue, et le porte tout cuit, avec beaucoup de dévotion et de gémissements, à Sainte-Marie des-Anges, et le donne à manger à ces saints frères, en réparation des injures qu'il leur avait dites et faites."

Terreur des cochons, "ce fou de Junipère l'était aussi des démons, jouant office de père Fouettard à leur égard quand saint François ne voulait pas trop fatiguer à sévir :

"Aussi saint François, quand on lui amenait des possédés pour les guérir, disait-il, si à son commandement les démons ne s'en allaient pas immédiatement : "Si tu ne sors pas tout de suite de cette créature, je ferai venir contre toi frère Junipère." Et alors le démon, craignant la présence de frère Junipère et ne pouvant supporter la vertu et l'humilité de saint François, s'en allait immédiatement."

Sa charitable kleptomanie est-elle si naïve qu'il veut bien le laisser croire ? Il a un côté idiot malicieux, ou faussement ingénu qui en fait parfois un maître de la mètis, expert en mille tours et la langue bien pendue devant ses supérieurs en fureur. Ainsi quand ayant dérobé des clochettes d'argent dans la sacristie pour les donner une fois encore en aumône, le Général d'Assise l'engueule si fort qu'il en reste aphone. Après la sainte importunité, voici la charité importune :

"
Frère Junipère se soucia peu, ou même pas du tout, de ces paroles, car il se délectait des injures, lorsqu'il était bien avili ; mais il prit pitié de l'enrouement du Général et commença à y chercher remède. Après avoir reçu cette verte semonce du Général, frère Junipère s'en va en ville, commande et fait faire une bonne écuelle de bouillie au beurre ; et à une heure assez avancée de la nuit, il s'en revient à la cellule du Général ; il frappe. Le Général ouvre et voit l'autre, chandelle allumée et écuelle en main ; il lui demande doucement : "Qu'est-ce que c'est que cela ?" Frère Junipère répond : "Mon Père, aujourd'hui quand vous me réprimendiez de mes défauts, je m'aperçus que votre voix devenait rauque, par excès de fatigue je pense ; aussi j'ai cherché le remède, et j'ai fait faire cette bouillie pour toi ; je te supplie donc de la manger, car je t'assure qu'elle te soulagera la poitrine et la gorge." Le Général dit : "Quelle heure est-il pour venir ainsi importuner les gens ?" Frère Junipère répond : "Vois, c'est pour toi qu'elle est faite ; je te supplie de laisser là tous tes prétextes et de la manger car elle te fera baucoup de bien." Le Général, que fâchaient l'heure tardive et son importunité, lui ordonna de s'en aller, car à apreille heure il ne voulait pas manger, et il l'appela de mauvais noms très méprisants. Frère Junipère, voyant que ni supplications ni flatteries ne réussiraient, dit alors : "Mon Père, puisque tu ne veux pas manger cette bouillie et qu'elle a été faite pour toi, rends-moi au moins le service de me tenir la chandelle : c'est moi qui la mangerai." Et le Général, en personne pieuse et dévote, considérant la piété et la simplicité de frère Junipère et qu'il avait fait tout cela par dévotion, répond : "Voici, puisque tu y tiens, mangeons donc cela ensemble, toi et moi." Et tous deux mangèrent cette écuelle de bouillie, à cause d'une charité importune ; et ils furent beaucoup plus restaurés d'édification que de nourriture."

Au chapitre 3, il est indiqué que Junipère "avait la permission d'aller et de demeurer seul, comme il lui plaisait" (au lieu d'être par deux, comme c'était l'usage) "à cause de sa perfection". Adepte de l'exhibitionnisme, de la Voie du Blâme puisqu'il n'a de plus grande satisfaction qu de scandaliser et se faire moquer ou battre, ou injurier, surtout quand une foule va "par grande dévotion à sa rencontre", histoire de changer tout de suite la dévotion en mépris, ce qui est très malamatî :

"Comme frère Junipère allait une fois à Rome, où la renommée de sa sainteté s'était déjà répandue, beaucoup de Romains allèrent par grande dévotion à sa rencontre ; et frère Junipère, voyant venir tant de gens, imagina de faire tourner en risée et en mépris, leur dévotion pour lui.

Il y avait là deux enfants qui jouaient à la balançoire, c'est-à-dire qu'ils avaient placé un morceau de bois en travers d'un autre ; chacun d'eux se tenait de son bout, et ils montaient et descendaient. Frère Junipère va enlever un de ces enfants du morceau de bois, monte dessus et commence à se balancer. Là-dessus arrivent les gens et ils s'ébahissent de voir frère Junipère sur sa balançoire ; ils le saluèrent néanmoins avec grande dévotion ; et ils attendaient qu'ils terminât le jeu pour l'accompagner jsuqu'au couvent en lui faisant honneur. Et frère Junipère se souciait peu de leurs salutations, de leurs marques de respect et de leur attente, mais prenait beaucoup à coeur de se balancer. Après qu'ils eurent ainsi beaucoup attendu, quelques-uns commencèrent à s'ennuyer et à dire : "Quel benêt est celui-ci ?" Quelques-uns, qui connaissaient ses manières, eurent pour lui une plus grande dévotion : néanmoins ils s'en allèrent tous et laissèrent frère Junipère sur sa balançoire."

Alors que la juste réponse eût été sans doute de virer l'autre chiard et de jouer avec frère Junipère à la balançoire... Tss, ces dévots, ça n'a pas le sens commun.

Où l'on reconnait le sadisme pédagogique des murshids, surtout de la part du meilleur, du plus intransigeant, du plus aimant, du moins sentimental, du plus original d'entre eux :

"A la fin, quand il plut à Dieu d'avoir assez éprouvé sa patience et enflammé son désir, un jour que frère Jean allait, en telle affliction et tribulation, à travers ladite forêt, et qu'il s'était assis de lassitude, appuyé à un hêtre, et qu'il demeurait, la face toute baignée de larmes, regardant vers le ciel, voici que tout à coup Jésus-Christ apparut près de lui dans le sentier par lequel ce frère Jean était venu, mais il ne disait rien. Frère Jean le voyant et reconnaissant bien que c'était le Christ, se jeta aussitôt à ses pieds, et avec des gémissements démesurés, il le priait très humblement et disait : "Secours-moi ô mon Seigneur, car sans toi, mon très doux Sauveurs, je suis dans les ténèbres et dans les pleurs ; sans toi, très doux Agneau, je suis dans les angoisses et dans les pleurs ; sans toi, Fils du Dieu très haut, je suis dans la confusion et dans la honte ; sans toi, je suis dépouillé de tout bien et aveuglé, car tu es Jésus la vraie lumière des âmes ; sans toi, je suis perdu et damné, car tu es la vie des âmes et et la vie des vies ; sans toi, je suis stérile et aride, car tu es la source de tout don et de toute grâce ; sans toi, je suis tout désolé, car tu es Jésus notre rédemption, notre amour, notre désir, pain qui réconforte et vin qui réjouit les choeurs des anges et les coeurs de tous les Saints. Eclaire-moi, maître très gracieux et pasteur très pitoyable, parce que je suis, quoique très indigne, ta petite brebis.

Mais parce que le désir des hommes saints, que Dieu diffère d'exaucer, les enflamme à plus grand amour et mérite, le Christ béni partit sans l'exaucer et sans rien lui dire, il s'en va par ledit sentier. Alors, frère Jean se lève et court derrière lui, et de nouveau se jette à ses pieds, et avec une sainte importunité le retient, et avec de très dévotes larmes le prie et dit : "O très doux Jésus, aie pitié de moi dans ma tribulation ; exauce-moi par l'abondance de ta miséricorde et de ton salut ; rends-moi la joie de ton visage et de tes regards pitoyables, car toute la terre est pleine de ta miséricorde." Et le Christ s'en va encore, et ne lui dit rien, et ne lui donne aucune consolation ; et il agit comme une mère avec son petit enfant, quand elle lui fait désirer la mamelle, et le fait venir derrière elle en pleurant, pour qu'il la prenne ensuite plus volontiers." 


J'aime beaucoup l'expression "avec une sainte importunité".

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