Ankawa : Lundi de Pâques

Hier matin, Rabban est parti tôt à Shaqlawa pour une messe à sept heures. La veille, il est rentré quasiment halluciné de fatigue. Il s'endormait même au téléphone ! Il s'est juste réveillé pour réciter le Notre Père en araméen avec un correspondant italien. Ou alors il le récitait en dormant. Il nous expliquait avec son air de l'autre monde que sa nourriture, c'était l'amour des gens, la prière et la communion spirituelle. Pas comme nous autres, infâmes Européens sans coeur, qui ne regardons même pas nos voisins de train. A vrai dire je ne les écoute pas davantage, avec mon ipod sur les oreilles et sans aucun remord. On ne sait quand il est rentré, car après le petit-déjeuner de 9 heures, nous sommes partis faire une promenade dans les parcs d'Erbil, celui de Sami Abdulrahman, celui du minaret et un tout nouveau en face, avec une espèce de taupinière géante qui abrite une galerie souterraine servant de salle d'expositions et agrémentée, dessus, de sculptures animalières particulièrement crétines. Avant cela, Roxane a tenu absolument faire un tour au Bazar pour voir le Nazdaq, ce centre commercial hyper-méga-géant dont parlait Géo. En fait, c'est une galerie commerciale comme on en voit tant, et pas du tout géante, avec un mini-escalator Pas de quoi en faire tout un foin.

Après un kebab rapide à Ankawa on retourne à l'évêché. Dans le bureau de Monseigneur, deux gundî de chez lui. Hier, Rabban déplorait que l'on ne comprenne pas l'araméen dans son miwankhane, que ça nous aurait permis de ne pas nous ennuyer. Mais de ce que je sais des séances kurdes, ce n'est pas plus intéressant de les comprendre. C'est toujours les dernières nouvelles du petit-fils de tel Hadji ou du cousin du Omar d'Ibrahim etc. Enfin, il les adore visiblement et je subodore que la compagnie des gundi kurdes lui est plus chère que celle des officiels et notables d'Ankawa.

A peine ces deux-là partis, que des visiteurs plus officiels, justement, sont annoncés. Rabban fait ouvrir le grand salon et nous dit, en sortant de son bureau, « vous pouvez venir si vous voulez ». Histoire de vérifier une énième fois le sens qu'il donne au verbe « pouvoir », nous restons à nos places. Il revient quelques secondes plus tard, ayant oublié quelque chose et répète : « Vous pouvez venir, si vous voulez. » Vérification faite, merci.
On se lève et on passe dans le grand bureau, où l'on ne trouve que les visiteurs, Monseigneur ayant encore disparu on ne sait où. Du coup, on se dirige droit vers les invités, un Kurde d'âge mûr, une femme plus jeune et son enfant, qui s'avéreront être respectivement : père, fille et petit-fils, avec le chef des étudiants de l'université de Duhok. Allant vers eux et les saluant un par un, on se fait presque l'effet de les accueillir nous-mêmes, comme si on était chez nous, ce dont ils n'ont même pas l'air étonné. Rabban arrive enfin, refait les présentations, mon blog (sait-il que j'ai eu et ai encore une vie littéraire en dehors d'Amedî ? Mystère), Roxane, ses photos. Je prends place avec Roxane en bout de salle, discrètement quoi, mais visiblement, aujourd'hui, ça ne va pas et Rabban me fait signe de venir m'asseoir près de lui, à sa droite et face aux invités avec un « Lêra ! » (ici !) qui ne laisse aucun doute sur ses volontés. Ça m'amuse beaucoup de siéger à droite d'un évêque dans son salon officiel. Où mènent la kurdologie et l'islamologie !

Les visiteurs viennent de Syrie et je comprends vite pourquoi je les comprends parfaitement : ils sont d'Afrîn ! Et nous voilà à discuter de montagnes, d'olives, d'Alep... Le Syrien chante les louanges des Français, car du temps où ils étaient là, tout allait bien en Syrie, on ouvrait une bibliothèque par village, pas comme ces Anglais qui mettaient des mosquées à la place. Et les routes étaient bonnes, et le téléphone marchait etc. Ce discours ne me surprend pas car je l'ai souvent entendu en Syrie (du moins de la part des Kurdes, qui étaient plus libres au temps du Mandat que sous les régimes arabes qui lui ont succédé).

Après leur départ, Rabban part à une rencontre avec des parlementaires anglais, au Sheraton, mais oublie de nous dire, comme d'habitude, s'il revient tard ou non, et surtout si on doit l'attendre pour manger ou aller à l'extérieur. A 21h45, j'ai faim et on sort. Comme d'habitude ça se termine au pub. Retour à 23h30. Heureusement qu'il laisse le portail ouvert (grand ouvert à deux battants cette fois-ci, des fois qu'on n'ose pas rentrer), on se voit mal faire le mur pour rentrer dans l'évêché d'un quartier chrétien hyper-sécurisé...

Demain, nous partons pour Duhok.

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