Ankawa : Dimanche de Pâques

Ce matin, très bien réveillée à 6 heures. Ç'en est presque inquiétant, ou alors c'est notre hôte qui déteint sur moi. Je me lève, prends ma douche, jette un oeil par la fenêtre, vois des chrétiens se diriger vers Saint-Joseph. Il est 7 heures et je me dis que la messe va sûrement commencer. Comme Roxane, dans sa chambre, ne donne pas signe de vie, je sors seule et va dans la cour. Il est 7h20, l'église est pleine, et les gens en SORTENT. Mais à quelle heure ont-ils commencé ? Je me faufile à l'intérieur, vois Rabban qui termine, retourne dare-dare à l'évêché prendre mon appareil photo histoire de palier la défection de Roxane. Après quelques photos, je m'assois sur les bancs de gauche avant de me rendre compte que c'est la partie des hommes et je me relève d'un bond. Derrière moi, une vieille en costume me regarde en rigolant Elle aussi, fatiguée de faire la queue pour sortir, s'est assise à la même travée et me fait signe de me rasseoir avec une mimique « t'as raison, faut pas se gêner. »

Du coup, je la prends en extérieur, une fois qu'on a réussi à se dégager.


La foule sort peu à peu de l'église, je réussis à gagner une trouée vers la porte et me retrouve nez à nez avec Rabban qui sort lui aussi. Accolade, sourire : « ça va ? Tu étais à la messe ? » « Euh... j'arrive là » (je ne vais quand même pas lui faire le coup d'hier tous les jours, d'ailleurs je ne mens qu'aux policiers turcs, le reste du temps, c'est juste un art de bien présenter les faits).

Je laisse Monseigneur avec les journalistes et les cameramen et remonte dans ma chambre. Roxane ne donne toujours pas signe de vie. Il est 8h00. Je suis trop nase pour lire Molla Sadra en attendant qu'elle se réveille et en bas c'est surement un défilé de visiteurs officiels ou de presse. Je me prépare donc à me croûter 2 heures ou à me rendormir quand j'entends en bas un retentissant « Sandrine ! Venez déjeuner ! » Je renfile mes tennis à toute allure, cogne sauvagement contre la porte de Roxane « Debout là dedans ! » et descend dans la salle à manger où je vois 5 couverts. Monseigneur arrive peu après et lance : « Quelle belle journée ! » Toujours un peu longue à la détente je regarde par la fenêtre le ciel couleur de plomb : « Euh... tu trouves ? » « C'est le jour de la Résurrection. » « Ah oui, de ce point de vue, oui... » Les invités prévus n'ont pas l'air de venir, en tout cas il ne les attend pas, se place en face de moi qui reste debout en attendant le benedicite. Même pas. Entre Mar Patros et lui, je ne comprends RIEN aux benedicite. L'un prie debout, l'autre parfois assis, parfois fait le signe de croix après, il faut suivre. Là il s'assoit, et j'en fais autant. Il croise les mains, me regarde, les yeux étincelant de toute la lumière divine qu'ils peuvent contenir (et ça fait beaucoup) et continue à me dire que c'est une belle fête, pour le monde entier, chrétiens ou non, qu'il faut se souvenir de la chance que nous avons d'être au Kurdistan, dans la paix, alors que tant de gens souffrent, que dans le monde tant de gens ont faim et qu'il faut prier, pour moi, pour ceux que j'aime, etc. Il continue à parler, les yeux plein de cette lumière dont il voudrait qu'elle inonde le monde, avec la paix, et surtout l'amour, avant tout, il faut de l'amour, et ses yeux d'un bleu pour le coup proprement céleste continuent à me fixer en rayonnant. Je ne sais trop s'il prie ou s'il fait la conversation, aussi je me tais en souriant, mais sans le lâcher des yeux. Quel murshid ! Avec lui, c'est canal direct branché sur l'autre monde. A la fin, donc, toujours sans me lâcher des yeux, lui non plus, il dit avec un sourire presque plus inquisiteur que gentil : « N'est-ce pas ? » Je dis oui, en souriant, comme on dit oui à la djavanmardî, comme Deguy dit qu'il faut dire « Oui ». Une bonne fois pour toutes et qui vivra verra. Alors il dit « amen » et j'ai confirmation que c'était une prière. Faut s'y retrouver, parfois.

« Quand es-tu arrivée à la messe ? » me demande-t-il. Tiens, il apprend vite à poser les bonnes questions. « A 7 heures moins dix, dix minutes avant la fin, quoi. Ça a commencé à quelle heure ? » « Cinq heures. » « Cinq heures ???? Tous ces gens-là sont venus à l'église à cinq heures ??? » « Oui, me fait-il de son doux sourire. Et ils étaient nombreux à venir » (je ne peux m'empêcher d'entendre « EUX »).

On commence ensuite à manger et je le blague sur son repas maintenant pantagruélique comparé aux 50 derniers jours. « Je recommence un peu à manger », confirme-t-il. Effectivement, dans son assiette, un peu de fromage, un peu de yaourt, « Ah oui, c'est la fête ! ». « Mais je ne mange pas beaucoup habituellement », fait-il avec sa mine de saint anorexique. C'est alors qu'Aras apporte des oeufs en bois, sur lesquels ses enfants ont dessiné des bonshommes au feutre. Rabban m'explique que c'est la coutume à Pâques, et voilà ce que j'entends : « qu'on met pour boucher dans la théière. » Des oeufs en bois pour boucher les théières ? Je me dis que ça doit servir à filtrer les feuilles quand on sert le thé. Il continue : « Et pour Pâques j'ai demandé aux enfants d'Aras de dessiner dessus. » Jusque-là ça va, quoique je trouve curieux de sortir une fois l'an des oeufs en bois qui servent toute l'année dans les théières et de dessiner dessus pour l'occasion. Il continue : « Ensuite on les croque avec du sel. » Hein ? Des oeufs en bois ? Je me dis que j'ai dû louper quelque chose dans l'explication. Discrètement je tapote des doigts l'oeuf qu'il m'a donné, en me demandant si ça pouvait être du chocolat ou du sucre. Non, même pas. Et Rabban qui parle toujours, en me disant que quand il était enfant, dans son village, ses soeurs ne voulaient pas les couper au couteau. Ben, je les comprends, à moins d'y aller à la scie... Mais qu'est-ce que je suis censée faire avec ça ?


De plus en plus perplexe (voire alarmée) j'attends de le voir faire etc'est alors qu'il casse tout bonnement le sien devant moi et commence à l'éplucher. Aaaaah ! (illumination de la cervelle qui se débloque) D'accord ! Ce sont des oeufs durs ! Dont la couleur de bois vient de ce qu'on doit les faire bouillir dans la théière (et non pas boucher. A sa décharge, il était debout depuis trois heures du matin, avait lu et travaillé son homélie et s'est ensuite tiré une messe de deux heures. Je dois avouer que dans l'histoire, s'il y a eu quelqu'un de bouché, c'était bien moi et non la théière). Du coup, soulagée de ne pas avoir à pleurer mes dents un jour de Pâques, je fais aussi un grand sourire, et nous mangeons nos oeufs à la croque au sel, d'un air très content, lui parce que c'était le jour de la Résurrection et moi à la fois parce que c'était le jour de la Résurrection et aussi parce que je me suis épargnée in extremis la honte de passer pour une débile finie en croquant un oeuf dur avec sa coquille sous les yeux cette fois-ci non plus illuminés mais éberlués du Sayyid. Je crois qu'ensuite, je n'aurais plus jamais pu oser reparaître à sa vue...

Arrivent ensuite deux Allemands, un journaliste et son photographe, j'imagine, avec leur interprète araméen. Ils s'attablent avec nous et Rabban leur tend d'autres oeufs de Pâques. Le journaliste reconnaît tout de suite de quoi il s'agit et en brandit un en m'expliquant : « Easter egg ! » Je prends mon air entendu et et averti, genre « je suis au courant, vous pensez bien, les oeufs de Pâques, ça me connaît. » Puis Roxane arrive en prétendant être réveillée depuis 4 heures du matin. Mouais. Rendez-vous chez elle pour ses explications très convaincantes....

Il y a une autre messe à Saint-Georges, à côté, à laquelle assistent les journalistes. Ont-ils couvert celle de cinq heures ? Mystère. Toujours est-il que nous est donnée l'occasion d'une séance de rattrapage, va pour Saint-Georges. On remonte vite dans les chambres, Roxane prend son matériel et c'est parti. Rabban nous ayant dit que c'est à cinq minutes à pied, et supposant que les journalistes viennent avec nous, on se dit qu'on peut y aller à pied.

(à suivre...)

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