Voyage en Turquie d'Asie : Arménie, Kurdistan et Mésopotamie. Haddj-Nedjim-Eddin


Le comte de Cholet ne rencontre pas que de terribles et sauvages beys kurdes sur son chemin. Parfois, il fait connaissance avec des grands seigneurs kurdes dont le raffinement, la noblesse et la culture l'enchantent et l'étonnent, il faut dire, de la part de cet "enragé Musulman et Kurde convaincu" (sic). Ainsi quand à Bitlis le vali les loge d'office "chez le plus riche habitant de la ville." Cette fois-ci, il n'est plus questions de masures de terre fleurant l'écurie, et nous avons là un aperçu de l'élite kurde de la fin de l'Empire, sans grande différence avec l'élite ottomane en général : cultivée, francophile, à défaut d'être francophone dans le cas de Nedjim ed-Dîn,, fascinée par la culture européenne, ouverte sur le monde et grande consommatrice de revues, de livres et de récits de voyageurs, d'où la préemption du riche Kurde auprès du vali sur l'hospitalité offerte à tout voyageur européen :

"nos chevaux s'arrêtent devant une haute et belle construction en pierres ; de nombreux domestiques nous attendent au sommet de l'escalier, et, à peine nous sommes-nous débarrassés de nos manteaux que le fils aîné du propriétaire, puis ce dernier lui-même : Hadji-Nedjim Eddin Effendi, viennent nous saluer et prendre de nos nouvelles. Descendant d'une des plus anciennes familles du pays et puissamment riche, puiqu'il ne donnerait pas ses terres, nous dit-il, pour un million de livres (23 millions), notre hôte, quoique enragé Musulman et Kurde convaincu, est un des plus beaux types de grand seigneur qu'il m'ait été donné de rencontrer. D'une urbanité exquise, d'une érudition étonnante en cette ville lointaine, toujours au petits soins pour les étrangers quele vali vient de lui confier, l'sprit curieux et ouvert à toutes les nouvelles découvertes, ce vieillard charmant nous accueille chez lui comme ses propres enfants et nous entoure de tant d'affectueuses sollicitude que c'est avc un véritable regret que nous le quittons, après avoir passé chez lui trois journées délicieuses. Au milieu des innombrables questions qu'il nous pose sur l'Europe et sur la France et qui nous étonnent fort par l'étendue des connaissances qu'elles révèlent, un violent désir se manifeste chez lui de ne pas mourir avant d'avoir vu ce Paris magique dont chaque livre, chaque histoire lui détaillent les beautés de tout genre. Son fils aîné seul s'effraye à cette idée ; gérant les biens de son père et sachant avec quel faste il se déplace, il craint que le voyage en France n'entame sérieusement sa fortune à venir et fait tout ce qu'il peut pour l'en détourner. Je ne désespère pas cependant de le revoir quelque jour dans notre beau pays, car il est rgand voyageur, connaît à fond toute la Turquie d'Asie et a même fait le pèlerinage de La Mecque, avec une grande partie de sa maison."


Reçu en invité d'un d'un seigneur kurde, Armand de Cholet nous livre donc le témoignage plein de fraîcheur de la vie quotidienne et familiale d'un prince kurde à l'époque ottoman, du moins vu du point de vue masculin. La mixité des réceptions kurdes faites aux étrangers, attestée encore par Mahmoud Bayazidî au 19° siècle, tombait au fur et à mesure que l'on gravissait l'échelle sociale. Aussi le terme de "plus complète intimité" est inexact. Le selamlik n'est pas la partie familiale et donc "intime" de la maison (harem) dont le pont suspendu est un aperçu original de l'architecture urbaine de Bitlis :

"Pendant les trois jours que nous passons à Bitlis, nous vivons chez lui dans la plus complète intimité. Il nous a logé dans la plus belle pièce de son selamlik (appartement consacré aux réceptions ou visites et dans lequel les hommes seuls pénètrent) et prend tous ses repas avec nous. Pour la première fois il m'est donné de voir d'aussi près la vie d'un grand seigneur oriental et je suis tout étonné de la simplicité extrême qui préside à tous les actes de la journée."


Le déroulé et le cérémoniel d'un repas kurde de bonne tenue :

"Levé des les premières lueurs du jour, Hadji-Nedjim Eddin quitte aussitôt son harem, construit de l'autre côté de la rue et relié au selamlik par un pont suspendu, puis il dit ses prières, après quoi il nous fait demander si nous pouvons le recevoir et il vient lui-même prendre de nos nouvelles et s'enquérir de ce que nous désirons. A peine rentrons-nous de nos courses en ville qu'il nous prie de l'autoriser à s'installer chez nous et il entame en turc avec Julien d'interminables conversations au cours desquelles il se livre à des commentaires fort originaux de nos moeurs européennes. Puis sur d'immenses plateaux on apporte de sa cuisine les mets préparés à notre intention. Une petite table ronde est placée au milieu de la pièce et sur son invitation nous nous asseyons les premiers, après quoi il nous demande l'autorisation de manger et s'accroupit à son tour. Successivement et suivant leur âge chacun de ses fils, puis son gendre, font de même, enfin Zechiria-bey et notre Monténégrin et, à chaque nouveau plat, toute la famille attend, la cuiller haute, que nous soyons servis les premiers pour en prendre à son tour. Bien entendu assiettes et couverts manquent également et tout le monde pêche à la fois, une fois que nous en avons donné l'exemple, dans le même récipient. Comme toute la vraie cuisine turque, l'ensemble des mets qu'on nous apporte est très bien préparé et a fort bon goût, quoique sentant toujours un peu trop la graisse ; de plus, il est difficile de s'habituer, après avoir absorbé deux plats de viande et un plat sucré (beignets, tartelettes, crème ou laitage), à recommencer à manger de la viande et cependant chaque repas est toujours composé d'au moins trois services combinés de la sorte et finit toujours par un gigantesque plat de pilaf. Lorsque nous avons donné le signal de se lever, chacun à son tour passe devant un domestique qui porte une aiguière et un grand bassin, et se lave consciencieusement la figure, la bouche et les mains. Puis tout le monde s'asseoit et fume en causant. Les jeunes enfants de la maison entrent à ce moment et, après avoir salué, vont s'accroupir dans un coin de la pièce où ils restent immobiles et silencieux."


Sur la hiérarchie et l'autorité interne de la famille kurde (uniquement vue du côté masculin, mais le côté féminin en est la réplique) :

"Le respect de la hiérarchie dans la famille est d'ailleurs profondément ancré dans les moeurs des Kurdes et nous en avons journellement devant nous de curieux exemples. Hadji-Nedjim-Eddin a-t-il besoin de feu pour allumer son long chibouk, c'est son fils aîné qui, comme un serviteur docile, va lui en chercher et lui en apporte respectueusement ; ce dernier, au contraire, à peine plus âgé de deux ans que son frère puîné, en désire-t-il à son tour, son cadet s'empresse avec la même déférence de lui rendre le même service et se fait servir par son beau-frère, qui s'adresse à ses neveux, et ainsi de suite, en suivant toujours régulièrement la hiérarchie des âges et des positions.

Lorsque l'heure est arrivée de se reposer, à la fin de journée, notre hôte, sans mot dire, s'esquive à la hâte, marquant de la sorte, d'après les usages du pays, qu'il veut nous éviter jusqu'à la peine de nous lever de nos sièges pour le saluer et le reconduire ; puis, lentement, entouré de ses serviteurs, il regagne son harem dans lequel il reste enfermé jusqu'au lendemain.

Si simple dans sa vie privée, il n'en garde pas moins toujours sa fière mine et le sentiment de sa haute personnalité, et s'il vient à sortir en ville, ce n'est jamais qu'à cheval, escorté de ses cinq fils ou gendres ; or chacun d'eux étant toujours suivi pour le moins de dix cavaliers armés, c'est un escadron qui marche partout derrière lui et lui sert en toutes circonstances de garde d'honneur."


Enfin, conséquences de l'indépendance politique, tout au moins sur le plan local, assez vaste, l'impunité judiciaire semble la règle concernant les beys kurdes, mi-brigand mi-seigneurs, en tout cas pittoresques à décrire, même si les rayas musulmans ou chrétiens ne devaient pas rigoler tous les jours :

"Parmi les nombreuses personnes qui, grâce à l'exquise amabilité d'Hadji-Nedjim-Effendi viennent nous voir et nous donner des renseignements sur le pays, le plus intéressant de tous est sans conteste le procureur impérial du vilayet, qui nous met au courant des insurmontables difficultés qu'il rencontre chaque jour dans l'exercice de ses fonctions.

Ainsi que d'ailleurs nous le confirma plus tard également le vali de Diarbékir, on a eu le tort en Turquie d'assimiler les pays sauvages et à demi conquis, comme le Kurdistan et une grande partie de l'Arménie et de la Mésopotamie, aux provinces policées et obéissantes de l'Empire, et on a commis l'erreur de généraliser une réforme judiciaire qui s'imposait dans les vilayets du centre, mais était trop hâtive pour les régions frontières. L'organisation actuelle, copiée sur la nôtre, avec des tribunaux à deux degrés, des procureurs et des substituts, fonctionne bien dans l'intérieur avec des populations calmes et soumises, mais n'est d'aucune utilité vis-à-vis de montagnards que la crainte seule peut conduire et qui, déjà plus d'une fois rebelles, se rient des mandats d'amener comme des gendarmes qu'on leur envoie pour les leur porter. Notre pauvre procureur fait condamner à mort chaque année environ une cinquantaine d'individus qui ne s'en portent pas plus mal, et, bien mieux, quand par bonheur il est parvenu à s'en emparer et à les emprisonner en attendant le prononcé de leur sentence, il se trouve toujours, comme par hasard, quelque âme charitable pour ouvrir la porte de leur cachot et les faire évader en temps utile. Aussi les jugements restent-ils toujours sans effet, et le pouvoir, qui n'est considéré, en Orient plus que partout ailleurs, qu'autant qu'il peut faire une justice prompte et sévère, s'affaiblit chaque jour de la sorte aux yeux des habitants.

Il nous en cite un récent exemple. Averti, quelques semaines auparavant, qu'un des plus puissants beys kurdes des environs avait traitreusement attiré dans un guet-apens, puis assassiné l'un de ses rivaux, il était parti pour faire son instruction, accompagné de cent gendarmes. A mi-chemin il avait augmenté son escorte d'un escadron de cavalerie, et, suivi de toute cette force armée, il avait invité l'accusé à comparaître.

Le lendemain de son arrivée, il vit venir à lui une sorte de géant, armé de pied en cap, l'air sauvage et barbare, coiffé de longues tresses pendantes comme les anciens rois d'Ashour et entouré de plus de six cents hommes vociférant et agitant leurs lances et fusils. Après quelques questions, le meurtrier se reconnut coupable, et le procureur, se penchant vers les deux capitaines qui l'accompagnaient, leur déclara qu'il voulait arrêter le bey et l'emmener avec lui à Bitlis ; mais aussitôt ces deux officiers se récrièrent disant que c'était vouloir se faire massacrer impitoyablement par toute la populace environnante et refusèrent formellement de lui prêter main-forte. Voilà donc le magistrat obligé de partir comme il était venu ; aussitôt arrivé à Bitlis, il fit condamner le Kurde à la peine capitale et décerna contre lui un mandat d'amener qui, bien entendu, ne fut et ne sera jamais exécuté."



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