TURQUIE : L’ENSEIGNEMENT DELA LANGUE KURDE « IMPOSSIBLE » SELON R. TEYYIP ERDOGAN


En Turquie, la démocratisation de l’Etat et l’attitude du gouvernement devant la question kurde butte toujours sur l’enseignement de la langue kurde, un des points-clefs exigés par l’Union européenne pour l’entrée de la Turquie. Le 3 mars, la Cour européenne des droits de l'homme a ainsi condamné cet Etat pour l'exclusion provisoire de 18 étudiants de leur université après qu’ils ont demandé l’ouverture de cours optionnels de leur langue maternelle. La CEDH a jugé cette mesure « disproportionnée » et contraire au droit à l'instruction. Elle a attribué à chacun des étudiants 1.500 euros pour « préjudice moral ». En 2002, ils avaient en effet été exclus deux trimestres durant de l’université d’Afyon, pour avoir réclamé des cours de kurde. Les tribunaux turcs avaient appuyé cette décision, y voyant un risque de « clivages fondés sur la langue » et une « nouvelle stratégie de désobéissance civile prônée par le PKK ». La décision avait été finalement cassée par le Conseil d'Etat et un autre tribunal avait annulé les sanctions en 2004, déclarant que la réclamation des étudiants « cadrait avec le but général de l'enseignement supérieur, à savoir la formation de citoyens objectifs, ouverts d'esprit et respectueux des droits de l'homme ». Les juges de Strasbourg ont de même statué que les plaignants n’avaient commis « aucun un acte répréhensible ni porté atteinte à l'ordre au sein de l'université ».

Dans le même temps, le Premier ministre turc, Recep Teyyip Erdogan, répliquant à Ahmet Türk, le chef de file des députés DTP au Parlement, qui réclamait le droit à un enseignement du kurde dans les écoles, affirmait que « l’éducation en kurde était impossible, et qu’une telle chose n’existait nulle part dans le monde. » Il a cité en exemple l’Allemagne : « Trois millions de mes frères turcs y vivent, mais ils n’ont pas non plus accès à une éducation en turc. » a-t- il déclaré lors d’un meeting électoral à Van, omettant les dispositifs de la charte des langues régionales et minoritaires de l’Union européenne, ainsi que ses propres propos, en 2008, quand, lors d’une visite dans ce même pays, il avait affirmé que « l’assimilation (des Turcs) était un crime contre l’humanité. »
Joost Lagendijk, président de la délégation du Parlement européen à la commission parlementaire mixte UE-Turquie, a nié la pertinence de cette comparaison entre langues régionales et langues d’immigration. S’exprimant dans le journal Zaman, il juge au contraire « possible » d’utiliser une langue autre que le turc en Turquie, depuis le changement de l’article 26 de la Constitution. « Ces réformes prévoient le droit d’apprendre le kurde, d’émettre et de publier dans cette langue. » Selon la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, les langues comprises comme telles sont celles traditionnellement utilisées dans un territoire défini à l’intérieur d’un Etat ou bien par un groupe numériquement inférieur au reste de la population d’un Etat et qui diffèrent de la langue officielle. Ne sont pas compris dans la Charte les dialectes d’une langue d’Etat, ou la langue d’une population d’immigrants. Ainsi, le turc ne peut être langue « minoritaire » ou « régionale » dans l’Union européenne, alors que le kurde entrerait dans cette catégorie si la Turquie adhérait à l’Union européenne. Pour cette Charte, le droit d’user d’une langue régionale ou minoritaire de façon publique ou privée est inaliénable et relève également du Pacte international des Nations Unies sur les droits civils et politiques, ainsi que de la Convention du Conseil de l’Europe sur la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales.La prise de position du Premier ministre turc a également fait réagir un homme politique allemand, élu Vert, d’origine turque, Cem Özdemir, qui a témoigné de son agacement face aux propos de R. T. Erdogan : « Si la Turquie interdit la langue kurde, alors je me ferai Kurde. »

Le même mois, un rapport de Minority Rights, une organisation non gouvernementale qui a pour but de protéger les droits des minorités ethniques, religieuses et linguistiques et des peuples indigènes du monde entier, accablait la Turquie pour sa politique discriminatoire à l’encontre des enfants issus des minorités, qu’elles soient arméniennes, juives, grecques, kurdes, roms, etc., surtout dans le domaine de l’éducation. Minority Rights critique ainsi l’absence, dans les écoles turques, d’une place qui devrait être accordée à l’enseignement, auprès des enfants issus de minorités, de leur propre culture, langue, histoire et religion. Les minorités ont au contraire à subir, dans l’enseignement, une politique d’assimilation et de promotion de « l’identité turque », ainsi qu’un nationalisme sous-jacent hostile aux minorités.

Selon Nurcan Kaya, le coordinateur turc (MRG) du Groupe des Droits des Minorités, qui est aussi l’auteur du rapport: « La Turquie doit changer sa politique des minorités et reconnaître l'existence de divers groupes comme les Assyriens, les Kurdes, Roms, Laz et les Caucasiens. Il doit garantir leurs droits éducatifs et prendre des mesures de rattrapage si nécessaire. » Un des points les plus critiqués par les minorités religieuses est l’assistance obligatoire aux cours de religion et de morale qui sont en fait des cours de religion musulmane. Non compris comme religion distincte, les enfants alévis sont obligés d’y assister. Seuls les chrétiens et les juifs peuvent s’en dispenser, mais, selon Nurcan Kaya, ils sont pour cela obligés de déclarer publiquement leur religion, ce qui est contraire à tout esprit de laïcité. De plus, au programme de ces « cours de culture religieuse » s’ajoute souvent des pratiques cultuelles telles que les ablutions, la prière et la fréquentation des mosquées, qui vont largement au-delà d’une « initiation à la culture religieuse ».

Minority Rights cite, comme groupes les plus défavorisés dans leur accès à l’éducation, le cas des Kurdes et des Roms. Ces deux communautés ont en effet souffert toutes deux de déplacements forcés qui ont entravé l’accès de leurs enfants au système scolaire : les Kurdes en raison des destructions de leurs villages et de leur déportations dans les métropoles, les Roms en raison de projets « d’urbanisation » qui les ont chassés des régions où ils vivaient en nombre. Selon le rapport, plus 30% des familles kurdes déplacées à Istanbul et Diyarbakir n’envoient pas leurs enfants à l’école, surtout pour des raisons économiques : les fournitures scolaires et l’uniforme coûtent cher pour les plus démunis et le travail des enfants y est fréquent, d’autant plus que beaucoup de ces familles déplacées sont privées d’un parent, voire des deux, et que les traumatismes de la guerre ou les tortures ont causé beaucoup d’incapacité physique ou mentale parmi ces réfugiés, les rendant inaptes au travail. « Ces conditions exacerbent la discrimination, le harcèlement et l'humiliation auxquelles les enfants des communautés des minorités sont déjà confrontés en Turquie, à tel point qu'ils cachent souvent leur identité ethnique et religieuse. Plusieurs minorités craignent que finalement leur culture unique disparaisse » écrit Nurcan Kaya.

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