Entretien avec Hashim Hashimi

Pour changer un peu de l'éternelle dichotomie AKP/Turc vs DTP/Kurde, sur l'excellent site Rudaw.net une interview intéressante de Hashim Hashimi, élu kurde (il fut maire de Cizre de 1989 à 1994) mais au sein d'un parti islamique, c'est-à-dire l'ancien parti du Refah d'Erbakan, dissous par la Cour constitutionnelle turque en 1998. Il avoue lui-même avoir de bonnes relations avec les actuels dirigeants de Turquie (l'AKP est le successeur du Refah). On lui prête aussi de bonnes relations avec les Barzani et Jalal Talabani. Cela donne donc un point de vue kurde qui change un peu de la langue de bois du DTP telle qu'on a pu l'entendre encore en meeting, soit "libérez Öcalan, Öcalan c'est Mandela" et "Mam Jalal tu nous brises le coeur". Evidemment les discours électoraux ne sont guère propices à la subtilité mais cela confirme que le DTP compte placer sa campagne sur un terrain très politique, voire même international, avec la perspective de la conférence prévue à Erbil, pour une date encore incertaine, et qui doit rassembler les principaux partis kurdes pour inciter le PKK à déposer les armes et inciter la Turquie à accorder une amnistie à la guerilla. L'AKP, lui, place traditionnellement sa campagne sur un terrain plus social, économique avec quelques avancées sur les revendications kurdes.

En tout cas l'interview permet de retracer quelques années de négociations kurdo-turques, sous un éclairage qui n'est plus celui ni du DTP ni des Turcs, mais de ce qu'on peut appeler les "Kurdes pro-AKP", dont l'électorat, assez conséquent et ancien, fait que ce parti est l'unique rival du DTP dans les régions kurdes.

Rudaw: Comment ont débuté vos relations avec les partis islamiques en Turquie ? Comment avez-vous rencontré Gul et Erdogan?

Hashimi: (en 1990) je suis devenu maire de Cizre. Lors du 4ème congrès du Parti de la prospérité (Refah Partisi), j'ai réclamé pour la première fois des droits pour les Kurdes. Ils ont inséré ensuite cet appel dans les résolutions du congrès. Ceci est une vérité : même s'ils ne soutiennent pas les droits des Kurdes, ils ne sont pas chauvins, même s'ils ont beaucoup de points faibles. Plusieurs fois, dans nos rencontres hors de la présence des media j'ai mentionné le nom Kurdistan et ai réclamé la liberté du Kurdistan. De sorte que ceux qui n'en avaient jamais entendu parler m'entendent. Mais dans les autres partis, ces déclarations et ces appels n'étaient pas acceptés.

Rudaw: Necmettin Erbakan, le président du Parti de la prospérité et les autres dirigeants ont accepté vos déclaration et vos appels ?

Hashimi: Ils ne l'ont pas fait, mais ils n'ont pas non plus réagi avec rage et dépit contre mes déclarations. Ils disaient que nous sommes tous... frères, les uns les autres. Je disais que je n'avais aucune objection à cela mais que je voulais parler ma propre langue et avoir ma propre identité.

Rudaw: Avec qui avez-vous eu les meilleures relations : Erbakan …ou Gul ou Erdogan?

Hashimi: J'ai de bonnes relations avec tous. Je les respecte et tous me respectent. Il y a deux mois j'ai été invité par Erbakan. Si c'était nécessaire, je pourrais rendre visite au président aussi.

Rudaw: Certains Kurdes du Kurdistan du nord disent que Gul est meilleur qu'Erdogan. Vous les connaissez tous deux. Qu'en pensez-vous ?

Hashimi: Cette opinion n'a aucun sens, du point de vue politique. L'un de ces deux hommes est le Premier ministre et l'autre est le président. Quelquefois, l'un d'eux fait une déclaration qui va dans l'intérêt des Kurdes, d'autres fois c'est l'autre qui agit dans le même sens. Gul témoigne du respect pour les nations dans ses discours mais celui qui peut agir dans la pratique est Erdogan car il est à la tête de l'exécutif. C'est Erdogan qui a lancé la télévision kurde et qui maintenant facilite l'ouverture de départements de kurdologie dans les universités. Bien sûr, ce ne sont pas des solutions, mais de bonnes avancées.

Rudaw: Puisque vous connaissez ces deux personnes, que pensez-vous d'elles ?

Hashimi: Ces deux dernières années, je n'ai pu avoir qu'un bref entretien de 10 minutes avec Erdogan. Mais je rencontre de temps à autre le président. Il a une attitude positive envers les Kurdes. Mais cela ne suffit pas. Si la question kurde n'est pas résolue, il n'y aura pas de stabilité au Moyen Orient. L'ère de l'unification pour les quatre Etats entre lesquels le Kurdistan a été divisé, contre les Kurdes, est révolue et les anciens poids et mesures sont remplacés par d'autres. Ces Etats ont conclu qu'ils ne pourront plus jamais garder les Kurdes sous pression. La Turquie s'améliore à cet égard. Si elle n'initie pas des relations avec la Région du Kurdistan elle n'aura pas l'initiative politique en Irak, pas plus qu'au Moyen Orient. Les Kurdes ne sont plus une carte politique mais des partenaires de cette politique. Ainsi, une politique réaliste incite la Turquie et le Kurdistan au rapprochement.

Rudaw: Comment ce changement a-t-il eu lieu ?

Hashimi: Depuis le 27 avril 2008, l'attitude politique du gouvernement envers la Région du Kurdistan a changé avec le consentement des organismes d'Etat. Ils ont débattu de ce sujet entre eux et ont pris en compte la sécurité nationale et ont décidé d'améliorer leurs relations avec la Région. Celui qui a eu le dernier mot en politique étrangère a été le Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), dont le principe peut être ainsi défini : initier un dialogue avec tous les voisins sur tous les problèmes. En se fondant sur ce principe, ils ont commencé de dialoguer avec tous les voisins. Et pour entamer un dialogue avec la Région du Kurdistan, ce fut une décision unanime. Ils ont envoyé leurs diplomates au Kurdistan après cet accord. Mais ceal est-il suffisant ? Non, cela ne l''est pas. Sont-ils parvenus à une solution? Non mais cela a été un pas en avant.

Rudaw: Quel est l'opinion de Gul sur le Kurdistan? Vont-ils ouvrir un consulat à Hewlêr (Erbil)?

Hashimi: La Turquie tarde à ouvrir un consulat à Hewlêr. Mais ils disent que si leurs relations politiques ne sont pas fondées sur des bases solides, tous leurs efforts seront gâchés, même s'ils prennent de nouvelles initiatives. Ils préfèrent une avancée pas à pas et cela est raisonnable. Ils disent que l'avenir de l'Irak n'est pas clair et c'est la première raison pour laquelle ils avancent avec prudence, la seconde en est qu'ils prennent des mesures politiques pour que l'Iran ne monopolise pas le pouvoir au-dessus de l'Irak. Avant, la situation était différente, et la politique de la Turquie était donc restreinte. La Turquie défendait deux choses : l'unité territoriale de l'Irak et les droits des Turkmènes. Leur politique était comprimé entre ces deux points. Maintenant, c'est une ère nouvelle et leur politique a changé.

Rudaw: Un journaliste a cité Gul disant qu'ils voulaient résoudre la question kurde mais qu'ils faisaient face à de multiples problèles et que résoudre cette question demandait de la patience. Est-ce vrai ?

Hashimi: Oui, c'est vrai.

Rudaw: Mais à l'ordre du jour de l'AKP, il n'y a aucun plan pour résoudre la question. Par exemple, ils ne disent pas que l'autonomie ou le fédéralisme est la solution au problème. Leur attention se porte uniquement sur l'essor économique du Kurdistan. C'est pourquoi certains analystes turcs disent que la Turquie n'a pas de solution spécifique. Quand une solution aura lieu selon vous ?

Hashimi: Par deux fois ils ont essayé sincèrement de faire des pas en avant mais des organismes gouvernementaux ou non-gouvernementaux leur ont fait obstacle. Deux ministres étaient également contre leurs projets. Le premier projet datait de 2007 et s'intitulait "Le processus pour un retour au foyer". Les préparations étaient en place et je pense que certains organismes gouvernementaux étaient d'accord. Les obstacles ont été constitués tout particulièrement par le CHP (Parti républicain du peuple, umhuriyet Halk Partisi). Deniz Baykal, le président du CHP a alerté le Parlement sur le projet concernent les combattants armés du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) la commission judiciaire du Parlement qui avait été en charge de préparer le projet a dit qu'elle annoncerai publiquement que le Parlement décréterait une amnistie et libérerait Öcalan, le président du PKK arrêté

Rudaw: Est-ce que libérer Öcalan faisait partie du projet ?

Hashimi: Non, mais ils ont usé de ce prétexte pour annuler le projet. Ils l'ont utilisé dans leur campagne contre ce projet et dans la presse. Ce qui fait que les gens ont commencé de manifester contre. Par conséquent, le projet a été soumis aux pressions. S'il n'avait pas été rejeté il aurait été appliqué alrgement dès 2008.

Rudaw: Y a-t-il une quelconque chance de réadresser le même projet ?

Hashimi: Si, il y en a une.

Rudaw: On parle beaucoup du projet du chef des services secrets de Turquie, le MIT. On dit que Talabani et Barzani sont aussi au courant de ce projet et qu'Öcalan l'a accepté. Que savez-vous du projet ?

Hashimi: Pour qu'à cet égard la Région du Kurdistan fasse un pas, il faut aussi que la Turquie bouge et cela signifie qu'elle doit aplanir le terrain.

Rudaw: Est-ce que ce projet est seulement de l'ordre de la sécurité ou du renseignement ou bien est-il aussi politique ?

Hashimi: C'est un projet inclusif, avec un mécanisme très large. Nous espérons qu'il ne s'arrêtera pas en cours de route.

Rudaw: Est-ce que le Parti de la société démocratique (Demokratik Toplum Partisi, DTP) fait partie du projet ?

Hashimi: Oui, le DTP soutient ce projet. En Turquie, de beaucoup de côtés, il est bien accueilli . Barzani et tous ceux qui sont contre le sang versé le soutiennent également. A cet égards, la conférence nationale kurde prévue à Hewlêr est une bonne étape et de ce que je sais, le DTP soutient aussi la conférence.

Rudaw: En 2007, le PKK a soumis une proposition en sept points pour déposer les armes. Ils demandaient des négociations directes, l'autonomie et la libération d'Öcalan.Croyez-vous que le Turquie est prête à accepter cs conditions ?

Hashimi: Le DTP et le PKK disent qu'ils veulent qu'on s'adresse à eux pour les négociations. Mais en fait, pour résoudre la question des Kurdes en Turquie, ni la Turquie, ni le DTP ou le PKK ont un plan de base. Durant ces dernières années, le PKK a suggéré plusieurs projets en solution, comme la confédération, la démocratie et maintenant ils demandent une démocratie autonome. Le but de tous ces projets est d'être partenaire dans les pourparlers. A mon avis, que chacun participe car la solution est de faire se rencontrer tous les bords.

Rudaw: Le DTP dit qu'ils sont prêts à parler mais pas Erdogan, et qu'il n'est même pas prêt à leur serrer la main.

Hashimi: L'existence du DTP au nord du Kurdistan ne peut être niée. Laissons chacun dire ce qu'il veut, mais la question kurde ne sera pas résolue sans le DTP .

Rudaw: Est-ce que l'AKP est conscient de cette réalité ?

Hashimi: Oui, il l'est.

Rudaw: Alors pourquoi refuse-t-il de négocier avec le DTP ?

Hashimi: C'st faux. Il doit y avoir un dialogue. Mais il est aussi essentiel de dire la vérité. Pendant longtemps aucun des présidents turcs ou des présidents de partis n'a rendu visite au DTP, alors que Gul l'a fait. Quant à la phrase d'Erdogan quand il a refusé de serrer la main d'Ahlmet Türk, c'était une erreur, car Erdogan avait déjà serré la main des présidents des autres aprtis, et il devait faire la même chose avec le président du DTP.

Rudaw: Beaucoup de gens pensent que les élections du 29 mars seront très significatives si les Kurdes peuvent remporter un grand nombre de voix. C'ar à ce moemnt-là, l'AKP sera obligé d'entamer le dialogue et de résoudre la question kurde. Mais si le contraire arrive, et que l'AKP remporte le Kurdistan, il sera aux commandes et le parti sera considéré comme le représentant des Kurdes.

Hashimi: Aux dernières élections, les Kurdes avaient voté AKP dans l'espoir de résoudre la question kurde.

Rudaw: Que va-t-il se passer cette fois ?

Hashimi: Dans les villes kurdes, il y a deux partis, l'AKP et le DTP. Parfois, le DTP fait une faute et cela sert l'AKP pour avancer et obtenir davantage de soutiens et parfois le contraire se produit. Dans les régions kurdes, ces deux partis seront plus d'une fois en compétition. Si le DTP gagne, il aura une plus grande autorité et ce ne sera pas pour accorder davantage. Le DTP gagnera plus de suffrages de façon générale dans ces élections et dans quelques villes l'AKP remportera la municipalité.
(source rusaw.net).


Commentaires

  1. Anonyme12:48 PM

    Hashimi disait:"Le DTP gagnera plus de suffrages de façon générale dans ces élections et dans quelques villes l'AKP remportera la municipalité".

    Aucune explication -quelle que soit sa "subtilité" présumée- ne peut subtiliser la victoire du DTP.

    Le 30 mars dernier, les élections municipales en Turquie ont vu la victoire au Kurdistan du Parti pour une Société Démocratique (DTP) qui milite pour la reconnaissance des droits sociaux et politiques de la population kurde discriminée par l'Etat turc. Le DTP emporte 14 départements sur 17 et 98 villes (il en détenait 56 auparavant). Ce résultat a été obtenu malgré les pressions, les arrestations de militants et de candidats, malgré les fraudes constatées par des délégations françaises d’observation présentes sur place, composées d’élus communistes et de militants d’associations, notamment de défense des droits de l’Homme.

    Voilà un beau et cinglant démenti que l'on doit aux électeurs Kurdes!UN GRAND MERCI A EUX!

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