TURQUIE : LA LANGUE KURDE ENJEU DES MUNICIPALES


A l'approche des élections municipales, il semble que le seul véritable suspens se joue entre l'AKP et le DTP, tant les autres partis turcs comme le CHP semblent hors course par rapport à l'écrasante suprématie de l'AKP, consacrée par les dernières législatives de 2007. Si, aux municipales, l'AKP obtient là encore plus de voix kurdes que le DTP, sa position s'en trouvera renforcée par rapport aux partis nationalistes. Alors qu'Ankara entame des négociations avec le Gouvernement régional du Kurdistan d'Irak, il ne serait pas mauvais pour lui d'apparaître en plus comme la force politique qui a, bon gré mal gré, la confiance de la majorité des Kurdes de Turquie. Ce ne serait pas non plus pour lui une mauvaise chose devant l'Union européenne, l'AKP se présentant ainsi, malgré les remontrances de l'UE, sur son immobilisme, comme le parti en Turquie qui pourrait être à même de régler la question kurde sans violence.

Sa stratégie politique est donc double : D'un côté, aide économique et distribution de denrées et produits de première nécessité divers, comme le charbon. En soi cette tactique n'a rien d'originale par rapport aux campagnes électorales de l'AKP dans l'ensemble du pays, qui appuie, comme beaucoup de partis religieux musulmans, modérés ou non, son assise populaire sur des actions sociales et concrètes. Mais l’autre aspect de sa politique concerne évidemment les revendications des Kurdes sur le droit d'usage (privé et publique, médiatique et administratif) de leur langue ainsi que son enseignement. Le lancement de la chaîne publique TRT6, diffusant 24h/24 des programmes en langue kurde, sans sous-titre turcs a été, de ce point de vue, un pas en avant pour certains, une manœuvre électorale pour le DTP qui, au lieu de reprendre cette victoire à son compte, alors que c’est une de ses plus anciennes revendications, en a tout dénoncé l'ouverture, comme un geste superficiel et purement opportuniste.

Aussi le DTP a-t-il très vite contre-attaqué, dans l’idée de mettre le gouvernement turc devant ses propres contradictions. Il a ainsi souligné que des affiches en kurde étaient régulièrement interdites, que des maires DTP avaient été démis de leurs fonctions pour avoir fait imprimer des phrases kurdes avec certaines des lettres de l’alphabet kurde interdites par la loi (q, w et x) et que des prénoms kurdes sont encore refusés pour les mêmes raisons. Le 24 février, le chef de file des députés DTP au Parlement, Ahmet Türk, a, pour la première fois depuis le serment prononcé en kurde par Leyla Zana en 1991, parlé dans sa langue maternelle dans une réunion de son groupe à l’assemblée nationale turque. La chaîne publique qui retransmettait les débats a alors interrompu ses programmes. Même si, évolution politique oblige, cela n'aura pas les mêmes conséquences judiciaires que pour Leyla Zana en 1991, Ahmet Türk a tout de même réussi à relancer le débat sur le statut de la langue kurde en Turquie : pourquoi un député kurde n'aurait-il pas le droit de s'exprimer dans sa langue maternelle, par exemple pour rappeler que le 21 février était proclamé jour des langues maternelles par l'UNESCO ? Le journaliste Ahmet Altan, ironise ainsi dans le quotidien turc Taraf : « Hier en parcourant les sites Internet des journaux et en regardant les journaux télévisés, j’ai cru qu’il venait de se passer quelque chose de terrible. Discours, déclarations, censure. Que s’était-il passé ? Ahmet Türk avait parlé en kurde devant son groupe à l’Assemblée. Dans notre pays une réalité aussi évidente qu’un Kurde parle kurde étonne. Je suis d’un pays dans lequel un Kurde s’exprimant en kurde est considéré comme un événement exceptionnel. Alors voyez, je vais lever un lourd secret. Les Kurdes parlent kurde. Les Turcs parlent turc. Les Anglais parlent anglais. Les Français parlent français. Et si on m’énerve encore, je pourrais continuer longtemps l’énumération. Pourquoi nous paraît-il aussi étrange qu’un Kurde parle kurde ? » Enfin, d’autres voix ont rappelé le récent meeting à Diyarbakir où le Premier minsitre turc avait adressé quelques mots de kurde à la foule.

Ahmet Türk, lui, a expliqué son geste comme « un vieux rêve », celui de pouvoir parler kurde au Parlement, en souvenir du temps où emprisonné à Diyarbakir, sa mère et lui ne pouvaient échanger un seul mot en kurde, seule langue qu'ils avaient en commun, mais interdite au parloir. Cela dit, Ahmet Türk ayant été élu député en 2007 il aurait donc attendu 2 ans pour « réaliser son rêve », qui apparaît surtout comme une réplique habile dans la campagne électorale autour des revendications kurdes, en obligeant l'AKP à surenchérir ou à sévir, ce qui aurait dans les deux cas des inconvénients : soit l'AKP froisse son électorat turc, soit il accentue la défiance kurde envers lui.

Mais cette manœuvre va-t-elle suffire à rattraper aux municipales le relatif échec de son parti aux législatives, où les Kurdes avaient tout de même voté en majorité AKP ? Le DTP peut-il retrouver le succès du HADEP en 1999, quand ce parti avait raflé les grandes villes kurdes de Diyarbakir, Van, Batman, Hakkari, Siirt, Bingol, et Agri ou bien réitérer le mauvais score du DEHAP quand, en 2004, son alliance contre nature avec le SHP turc lui avait fait perdre Van, Bingol, Agri, et Siirt? Un sondage paru dans Haber montre que Diyarbakir semble tout de même en voie de réélire son maire, Osman Baydemir. Le scrutin des autres villes kurdes est plus incertain. Jusqu'ici, le Kurdistan a voté assez largement pour des partis religieux musulmans (sauf le Dersim, région alévie), souvent à titre de protestation contre les autres partis turcs proches de l’armée et niant farouchement les droits des Kurdes.

L'AKP et sa politique de détente avaient insufflé en 2002 un certain espoir aux Kurdes, très las de la guerre et désireux d'améliorer leurs conditions de vie. Mais le net recul de toute initiative concrète depuis 2004, (hormis la création de TRT6) a évidemment déçu son électorat kurde qui n'a pas vu son niveau de vie s'améliorer beaucoup, le seul espoir de remède au chômage consistant pour le moment dans le développement économique de la Région du Kurdistan d'Irak. La question se pose donc des attentes des électeurs. Jusqu'ici, dans cette campagne, le DTP a plutôt eu une position sur la défensive (critiquer les gestes du gouvernement visant à accéder à ses propres revendications pour lui piquer son électorat) mais ses prises de position habituelles, à caractère très politique peuvent paraître assez loin du quotidien de ses électeurs potentiels, de leurs problèmes sociaux et économiques, alors que l’AKP s’est toujours présenté comme un parti économiquement et socialement pragmatique, même face aux autres partis turcs.

Quant aux retombées de la TRT6, ils sont présentés de façon contradictoire selon les média et leur sensibilité politique : Espoir de faire taire les armes si l'on en croit le journal Sabah, ou bien indifférence ou désintérêt sceptique parmi les Kurdes, selon Bianet. Cela n'empêche pas l'AKP de continuer à courtiser les provinces kurdes notamment en jouant la carte de l’islam. Ainsi à l'occasion de la fête anniversaire de Mohammad (Mawlid) a été diffusé un programme spécial sur TRT6, tourné dans la Grande Mosquée de Diyarbakir, avec prières, lectures du Coran et prêches d'imam en kurde, par un imam kurde, qui a insisté sur « l’unité et la fraternité dans l'islam. » Alors que le DTP a plutôt une image de parti de gauche (et donc laïque, voire athée) il a de même organisé une célébration de Mawild à Silvan, une ville voisine de Diyarbakir.

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