TURQUIE : LANCEMENT D’UNE CHAÎNE D’ETAT EN KURDE


Le 1er janvier 2009 a vu le lancement de la première chaîne en kurde de la télévision publique turque (TRT). TRT-6 diffuse 24 heures sur 24 des programmes sans sous-titre en turc, comme cela avait été initialement imposé aux quelques heures d’émissions kurdes accordées ça et là sur les chaînes turques. A la demande de l’Union européenne, les lois interdisant les émissions télévisées et radiophoniques en kurde avaient été supprimées définitivement en 2003. Mais cela n’avait pas vu pour autant naître une véritable politique de libération et de soutien audiovisuels pour les langues minoritaires en Turquie.

A l’approche des élections municipales, beaucoup y voient un geste politique de l’AKP pour se concilier un important électorat kurde, afin de faire tomber quelques grandes villes par le au parti pro-kurde DTP, notamment Diyarbakir, dans le camp del’AKP, le parti au pouvoir. En tout cas la lecture en différé d’un message du Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, le jour du lancement, au cours duquel il a prononcé quelques mots en kurde (“TRT 6 bi xêr be”) en souhaitant bonne chance à la chaîne, montre sans ambigüité une certaine implication du pouvoir dans ce « coup » médiatique et politique, immédiatement dénoncé à la fois par les partis nationalistes turcs et par le DTP (ainsi que par le PKK). Les premiers y voient une atteinte à l’unité linguistique de la république, les autres une manœuvre électorale sans volonté réelle de faire avancer le problème kurde. Ainsi les élus du DTP mettent en avant l’interdiction qui pèse toujours sur l’usage administratif de la langue kurde, ainsi que sur l’usage des lettres w, Q, X. En raison de son statut de chaîne d’Etat, TRT6 est soupçonnée de servir de « porte-voix » du gouvernement, comme l’en accuse déjà le PKK, dont la chaîne Roj TV, basée au Danemark est largement regardée au Kurdistan de Turquie.

Accusation dont se défend le directeur de la chaîne, Sinan Ilhan, tandis que d’autres intellectuels et artistes kurdes, notamment ceux qui participent à la chaîne, accueillent cette décision comme une étape vers une reconnaissance et un statut plus officiel de la langue kurde, ainsi que la possibilité ultérieure d’ouvrir des chaînes privées kurdes. La télévision kurde a été ainsi saluée par des intellectuels kurdes comme Umit Firat et Altan Tan, qui ont déclaré que la Turquie mettait ainsi fin à son déni du peuple kurde. Après la diffusion du message de Recep Tayyip Erdogan, celui du président de Turquie Abdullah Gül a également exprimé ses vœux à TRT6.

Assistaient en personne à l’inauguration de la chaîne, trois ministres du gouvernement, les ministres d’Etat Mehmet Şimşek et Mehmet Aydın, le ministre de la Culture Ertuğrul Günay et plusieurs députés AKP étaient présents dans les studios. Aucun représentant du DTP n’était présent.

De façon assez générale, les premiers programmes de la chaîne ont été jugés de qualité, TRT ayant visiblement mis les moyens, avec des émissions culturelles, de musique, de littérature, ou bien traitant de questions sociales, et des documentaires. Des artistes très populaires parmi les Kurdes de Turquie, Rojin et Nilüfer Akbal assurent des show de variété et en direct, avec des invités sur le plateau, chanteurs ou non, et des questions de téléspectateurs. Alors que jusqu’ici les émissions enfantines en kurde étaient interdites, TRT 6 diffuse maintenant des dessins animés dans cette langue ce qui, à côté de films turcs ou internationaux doublés en kurde, lui donne un statut de « chaîne familiale ». Pour le moment, la langue choisie est le kurmandji, bien que Sinan Ilhan ait annoncé son intention d’élargir ultérieurement aux dialectes zazaki et sorani. Hormis Roj TV, la plupart des chaînes kurdes d’Irak ou d’Iran émettent pour le moment majoritairement en sorani.

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