Teskilat-i Mahsusa, Hüseyin Nesimî et l'"adala"


"Les informations dont nous disposons sont tirées de la notice biographique que lui a consacrée son fils Abidin Nesimi (A. Nesimi, Yillari Içinden (De l'intérieur des années) Istanbul, Gözlem, 1977), très critique à l'égard du CUP. Ce texte commence par décrire le cortège de violences auquel le comité se livra avant les massacres arméniens. Nesimî relève notamment que la fraction du comité de Salonique n'hésita pas à éliminer brutalement les espions du sultan Abdülhamid II, mais également ses propres adversaires politiques tels que les journalistes Hassan Fehmi, Ahmet Samim et Zeki Bey, assassinés par une organisation spéciale secrète qui existait au sein du CUP et qui s'appelait le Teslikat-i Mahsusa.

De fait, cette organisation spéciale joua un rôle déterminant dans l'assassinat d'intellectuels et de responsables politiques arméniens. Le circassien Ahmed Bey, le membre le plus important de la fraction de Salonique, fut responsable "de l'assassinat de des députés arméniens ottomans Varatkes, Zohrab et Dikran Kelekyan, aux environs de Bilecik." Lorsque la Première Guerre mondial éclata, cette organisation fut divisée en deux branches. Alors que la branche extérieure poursuivait ses activités hors de l'Empire, la branche intérieure "assurait la sécurité et l'ordre public, dirigeait les mouvements de résistance locale dans les territoires ottomans sous occupation ennemie et menait des opérations de guérilla."

Nesimî évoque la figure d'un commandant de cette branche intérieure, dont le cas mérite attention. Il s'agit du Dr Resit Sahingiray. Nesimî note que Sahingiray avait pris la responsabilité d'organiser l'Anatolie orientale et l'Irak [...] faisant d'une unité de gendarmerie circassienne itinérante sa force de frappe. Cette gendarmerie loyale ne comptait pas plus de vingt membres. Les circassiens Harun, Davut [qui collabora au début de la guerre d'indépendance turque avec Rauf Orbay, lequel allait lui-même devenir le commandant en chef de l'armée tureque] et Ethem formaient l'état-major de Sahingiray. [...] Sahingiray mit aussi sur pied une unité de milice kurde qu'il plaça sous le commandement de la gendarmerie. Cette milice servit lors de la déportation des Arméniens en 1915 [...]. Au début [Sahingiray] travailla en Irak pour l'Organisation spéciale sans titre particulier. Il devint ensuite gouverneur de Diyarbekir et s'occupa de la déportation arménienne. Bien des meurtres inexpliqués furent perpétrés pendant que Sahingiray occupait ces postes. Parmi les victimes figuraient, outre Ferit, gouverneur de Basra, le directeur du district de Müntefek Bedli Nuri, le kaïmakam adjoint de Besiri, le journaliste Ismaïl Mestan, ainsi que le kaïmakam de Lice et Hüseyin Nesimî [le père de l'auteur]. Nesimî révèle ainsi que, non content de participer à la déportation des arméniens notamment par le biais de ses milices circassienne et kurde, Sahingiray assassina certains membres de l'administration ottomane, hostiles aux massacres qu'il commanditait.

En résumé, Sahingiray, qui est à la fois membre du CUP et de l'Organisation spéciale, mène d'abord des opérations secrètes en Irak, avant d'être nommé officiellement gouverneur de Diyarbekir par l'Etat ottoman. Une fois gouverneur, il emploie deux unités de milices formées de kurdes et de circassiens pour se livrer à des activités illégales. C'est probablement par l'intermédiaire de ces forces qu'il perpétue les massacres des arméniens au moment de leur déportation et qu'il assassine des administrateurs ottoman, dont Hüseyin Nesimî, qui s'opposent à ces agissements."

"Nesimî affirme qu'"il aurait été absurde que le comité central d'Union et Progrès cherche à organiser des massacres sous le couvert de déportations. Ce n'était pas en accord avec la sharia, laquelle n'autorise que le meurtre de ceux qui ont failli dans leur loyauté envers un Etat légal [c'est-à-dire sous la condition de nakz-i ahd et de nakz-i vefa]. C'esy ainsi que le prophète Mahomet a passé par le glaive la tribu juive de Ben-i Kureysh mais n'a pas touché aux enfants ni aux innocents. L'Etat ottoman ayant été fondé en accord avec les principes de la sharia, et étant donc tenu de les respecter, seuls ceux qui avaient failli dans leur loyauté auraient dû être assassinés. Les autres n'auraient pas dû être tués, mais déportés. Ce point de vue a été défendu par les hommes mentionnés plus haut [dont son père] qui ont été eux-mêmes assassinés [par la na,de du circassien Ahmed]. Le comité central d'Union et Progrès partageait cet avis [...] et avait envisagé, par mesure de précaution, d'assassiner ceux qui avaient failli dans leur loyauté et de déporter les arméniens innocents. Mais l'organisation de la milice kurde établie par Sahingiray et d'autres qui se sont chargés de la déportation ont transformé celle-ci en massacre. Et le comité central d'Union et Progrès a partiellement fermé les yeux. Il y a eu des moments où il n'y est pas très bien arrivé [...] comme dans le cas de Vartkes, Kelekyan et d'autres [...]. Bref, alors que la décision du comité central était de procéder à la déportation [des arméniens], ce que la milice kurde et les membres du Teskilat-i Mahsusa ont fait était un massacre."

Ce texte est intéressant, car il avance une raison religieuse qui aurait dû interdire le massacre des arméniens, en se fondant sur l'exemple coranique du hadith de la tribu juive de Ben-i Kuryash, qui s'était révoltée contre le Prophète. Cette suggestion est très significative à maints égards. En effet, les membres du CUP étaient en général farouchement laïques, et aucune de leurs actions ne reflétait l'adhésion à des principes religieux. Ils avaient en réalité remplacé leur foi dans le divin apr la croyance dans le caractère sacro-saint de l'Etat ottoman et et justifiaient leurs actions par le nationalisme et non par la religion. Le seul autre recours à la religion islamique dans le cadre des déportations arméniennes est le fait de Vahakn Dadrian, qui affirme que la population musulmane ignorante était souvent excitée contre les arméniens définis comme des "infidèles", dont le massacre était censé ouvrir la porte du paradis aux musulmans. Mais on connaît l'exemple de musulmans qui refusèrent cette pratique parce qu'ils la jugeaient injustifiée ou estimaient "injuste" de tuer un autre être humain, quel qu'il fût.

Ce point exige quelques précisions sur la conception de la justice islamique (et ottomane) à savoit l'adala en arabe ou adalet en ottoman ou en turc. Ce concept ne recouvre pas la notion judéo-chrétienne du "comportement juste". La notion judiciaire d'adala est au fondement du la gouvernance et du système judiciaire de l'Empire ottoman. Elle constitue le cadre à l'intérieur duquel les musulmans jugent la conduite humaine comme "juste" ou "injuste". C'est dans ce cadre de référence qu'ils agissent à l'égard des arméniens avec bienveillance et résistent aux ordres destructeurs - "injustes" à leurs yeux - des unionistes. Cette conception diffère de la notion judéo-chrétienne du comportement "juste" : les musulmans n'agissent pas en raison de la valeur supérieure de principe d'humanité, mais en raison de celle des principes de l'islam. Et ce faisant, ils agissent contre les principes des unionistes qui considèrent l'Etat et sa préservation comme valeurs suprêmes. Si les actes de Sahingiray sont illégitimes aux yeux de Hüseyin Nesimî et provoquent son opposition, c'est parce qu'ils sont contraires à la justice [l'adalet] et répandent l'injustice (le zulm)."


Je ne sais s'il faut à ce point faire une distinction entre l'humanisme universel qui serait "judéo-chrétien" et qui inspire la notion de "Juste" tel que l'entend Israël et celui de la sharia. Déjà parce que des trois religions bibliques, l'islam est justement la plus "humaniste", dans tous les sens du terme (valorisation de l'être humain, de la dignité humaine devant la Création, l'Adam devant qui se prosterne les anges, etc.), et que je trouve artificiel de distinguer la notion de justice dans la sharia musulmane, de l'humanisme universel qui, à mon sens, justement l'inspire. Enfin, si la notion de "Juste" est surtout reliée au Talmud, dans le christianisme ce serait plutôt la notion de "charité" qui prédomine. Quant à l'idée de justice chrétienne, dans l'absolu elle ne peut exister sur terre, car le christianisme préconise le pardon pour tout et tous (y compris les bourreaux)et encore plus les "traitres", l'absence totale de représailles comme de vengeance, et reporte en principe tout jugement et châtiment de son "prochain" auprès des instances de l'au-delà.

Mais ce qui est intéressant, dans ce passage, c'est sa double conclusion : pour l'Etat turc, le "Juste" c'est le sinistre Dr Resit Sahingiray, qui s'est suicidé avant d'être arrêté et enfin, peut-on décerner universellement un titre de "Juste" qui est religieusement connoté à d'autres "sauveurs" animés par des principes religieux qui peuvent (légèrement) différer ?

Sur la "béatification" en martyr nationaliste de Sahingiray :

"La conception de la justice connaissait une transformation en 1915, puisque les administrateurs ottomans ne s'entendaient pas sur sa définition. Alors que Nesimî respectait encore la conception traditionnelle de la justice prônée par la sharia et affichée par le CUP, ce que l'Oragnisation spéciale mit en pratique ouvertement et le CUP en cachette était une autre conception, selon laquelle la vraie justice était incarnée par les intérêts de l'Etat. En l'occurence, ceux-ci définis en termes nationalistes, préconisaient la destruction des arméniens.

De fait, cette subversion de la notion de l'histoire islamique de justice apparaît avec plus d'évidence lorsqu'on analyse l'image que l'histoire turque a donné depuis du Dr Sahingiray. Ce dernier a, du reste, rédigé ses Mémoires pendant la période de l'Armistice, alors qu'il cherchait à échapper aux forces alliées d'Istanbul qui le recherchaient pour ses crimes contre les arméniens. Son texte s'achève brutalement alors qu'il se suicide au moment où il comprend que son arrestation est imminente. L'Etat turc a rendu hommage à cet homme, présenté comme un "authentique nationaliste". C'est en ces termes que Hüsamettin Ertürk, lui-même membre de l'Organisation spéciale et qui écrivit aussi ses Mémoires, parle du Dr Resit Sahingiray, un homme "ayant atteint le martyre" par son suicide. Ertürk se fait sans doute l'écho du sentiment nationaliste qui persiste encore dans la Turquie actuelle lorsqu'il commente le sort des auteurs de crimes contre les arméniens : "de nombreuses pendaisons se succédèrent et les enfants de la nation moururent au gibet. Tout cela fut le fait des ennemis des Turcs." Les sentiments de ces "martyrs" sont exprimés par le cri que poussa l'un d'eux, selon Ertürk : "la nation turque vivra à jamais et l'islam ne connaitra jamais le déclin. Puisse Dieu ne pas faire tort à la nation et au pays ; les individus meurent, les nations continuent de vivre. Si Dieu le veut la nation turque vivra pour l'éternité." On le voit le caractère sacré de la nation et de l'Etat aliène la conception de la justice et sacrifie tout à la raison d'Etat."
Et dans sa conclusion sur le point "qui doit décider de qui est "Juste" ou non", Fatma Müge Golçek pointe justement qu'en aucun cas l'Etat turc, en raison de ses positions actuelles , ne peut procéder au choix et décerner ce titre aux "sauveurs d'Arméniens" mais elle ne semble pas envisager que ce rôle puisse revenir à l'Etat arménien, ce qui semble curieux, au moins dans l'absence de débat à ce sujet :

"Une autre difficulté réside dans le choix des instances de décision : qui décide de savoir qui est un ou une Juste, un homme ou une femme de bien ? A Yad Vashem, "l'allée des Justes" honore ceux qui ont aidé les juifs pendant l'Holocauste. Mais si l'Etat turc devait honorer quelqu'un aujourd'hui, ce ne serait pas Nesimî, mais le Dr Sahingiray, le gouverneur qui l'a tué. Même si ce dernier a finalement été pendu pour ses crimes [non, il s'est suicidé, comme cela a été écrit plus haut], les nationalistes turcs le considèrent comme un héros, la République turque a honoré sa mémoire, et l'une des premières décisions de l'Assemblée a été de le proclamer martyr. Plutôt que l'Etat, ce devrait être la communauté des scientifiques et ceux qui en Turquie veulent fonder leur jugement sur une base historique, qui devrait définir les "hommes et les femmes de bien" et/où les "Justes".


Enfin sur l'universalité, du titre de "Juste", Fatma Müge Gölçek interroge :

"Peut-on englober dans la notion de "Justes" tous ceux qui respectent le principe d'humanité au point de lui sacrifier leur vie, quelle que soit la religion des persécutés ? Même si la notion sembla laïque, elle est inscrite à la fois dans la tradition judéo-chrétienne et dans l'expérience de l'Holocauste durant la Seconde Guerre mondiale. Les frontières spatiales et temporelles de cet événement constitue un défi majeur. Si l'on veut, par une démarche scientifique, appliquer la notion à la violence commise à l'égard des arméniens et des turcs qui les ont aidés pendant la Première Guerre mondiale, les limites de cette transpositions apparaissent immédiatement. La conception turque ottomane de la "conduite juste" envers les arméniens découle du concept d'adala, de ce qui est considéré comme "juste" dans l'islam. Ce n'est pas une notion laïque, pas plus que ne l'est la notion de "Juste" qui est enracinée dans la tradition judéo-chrétienne. Mais la relation entre la religion et l'Etat dans l'Islam et dans la chrétienté n'est pas la même. Dansd le cas de Nesimî, c'est parce que les actions de l'Etat ottoman violaient la conception religieuse de la "justice", qu'il s'est opposé aux massacres des arméniens. Pour marquer la différence avec l'expérience occidentale, je propose de désigner Nesimî du terme d'"homme de bien". [Comme le texte anglais dit Righteous pour "Juste", l'auteur propose "just man" ce qui montre bien que cette notion est finalement des plus flottantes, rien qu'en langues "chrétienne" ! Le Right anglais n'est pas la Justitia latine, du coup plus proche de l'adala musulmane, et j'aimerais savoir l'hébreu pour décortiquer la racine de Hasid Ummot Ha-Olam... ]

Peut-on englober dans la notion d'"hommes et de femmes de bien" tous ceux qui mettent le principe d'humanité au-dessus de tout, y compris leur propre vie ? On peut considérer que toutes les religions apprennent à respecter l'humanité par-dessus tout, y compris leur propre vie. Mais une question demeure ; soit on réunit l'humanité autour d'un concept qui n'est pas enraciné dans l'expérience d'une religion et d'une société particulières, soit on est au moins conscient des limites du concept choisi. Il faut tester la notion de "Juste" dans d'autres contextes."


"A la recherche des Justes : le cas arménien", Fatma Müge Göçek, in La Résistance aux génocides. De la pluralité des actes de sauvetage ; dir. Jacques Sémelin, Claire Andrieu, Sarah Gensburger.


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