Heureux les pauvres en esprit"

J'aime beaucoup cet extrait condamnant ce qu'en islam on appelle les zahîd, c'est-à-dire les ascètes se perdant en dévotions excessives et en dures pénitences, dans une complaisance masochiste suspecte, de Rabi'a al-'Adawiyya à Thérèse d'Avila, la liste est longue). Jankélévitch les vouait aux Enfers. Maître Eckhart est moins dur, il les traite d'ânes, de confondre la pauvreté de la volonté en pauvreté apparente, rituelle presque :

"En premier lieu nous disons que celui-là est un homme pauvre qui ne veut rien. Certaines gens ne comprennent pas bien ce sens ; ce sont les gens qui s'attachent à la pénitence et aux exercices intérieurs que ces gens tiennent pour importants parce qu'ils s'y cherchent eux-mêmes. Que Dieu les prenne en pitié d'avoir une si pauvre connaissance de la divine vérité. Ces gens sont nommés saints sur les apparences extérieures, mais intérieurement ce sont des ânes, car ils ne savent pas discerner la divine vérité."


Cela me fait penser à Sohrawardî quand il parle de l'inanité des effets de la méditationet des exercices spirituels sur qui n'y est pas prédisposé. Mais cela va plus loin que la simple piété ritualisée, cela concerne aussi la volonté de n'avoir pas de volonté propre (ce qui fait penser à la blague de l'âne Martin dans Le Mépris) : "Ces gens répètent bien qu'un homme pauvre est celui qui ne veut rien, mais ils l'interprètent en ce sens qu'un homme doit vivre sans jamais accomplir sa volonté et de plus qu'il doit s'efforcer d'accomplir la toute chère volonté de Dieu."

Avant d'expliquer pourquoi ils font fausse route, le maître rhénan est chrétien, et donc indulgent et enclin à la clément, il ne refuse donc pas leur part de paradis à ces ânes pieux, puisqu'au moins ils sont de "bonne" volonté : "Que Dieu, dans sa miséricorde, leur donne le royaume des cieux. Mais moi je dis dans la vérité divine que ces personnes ne sont pas des personnes pauvres ni pareilles à des personnes pauvres. Elles sont en grande considération aux yeux des gens qui ne savent rien de mieux, mais je dis que ce sont des ânes qui n'entendent rien à la vérité divine. En raison de leur bonne intention, qu'elles obtiennent le royaume des cieux, mais de cette pauvreté dont nous voulons maintenant parler, elles ne savent rien."

Il y a plusieurs étages dans le Paradis de Dante. En islam aussi, bien sûr, l'étage des gens simples, qui n'ont fait de mal à personne et qui donc vont obtenir du Ciel ce qu'ils en attendent (jardin, vin, musique, houris) et les étages plus élevés, celui des amoureux, celui des mystiques ayant atteint le sommet de l'Union... Je ne sais si Maître Eckhart pensait à cela aussi.

Qu'est-ce que la pauvreté accomplie pour lui ? Comme il l'a déjà dit auparavant, la disparition totale, ce que les soufis appellent fana' (anéantissement), c'est-à-dire qu'être "un lieu propre de Dieu où Dieu puisse opérer", c'est bien c'est bien, mais ce n'est pas suffisant, il faut encore disparaître en tant que lieu, en tant que tout en fait : "la pauvreté en esprit, c'est que l'homme soit tellement libéré de Dieu et de toutes ses oeuvres, s'il veut opérer dans l'âme, soit lui-même le lieu où il veut opérer" ; ce n'est pas d'une grande originalité dans la pensée mystique, mais c'est cohérent : "Nous disons donc que l'homme doit être si pauvre qu'il ne soit et n'ait en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu'il réserve un lieu il garde une distinction."

Un passage par contre très riche, subtil, c'est quand il prie Dieu de le débarrasser de Dieu (c'est-à-dire du Dieu créaturel) pour accéder à celui qui est au-delà, qui est aussi son propre être éternel, et là encore c'est très proche de la pensée de Nadjm ad-Dîn Kubra et son ultime stade de l'unicité divine, après avoir parcouru tout le voyage des attributs pour arriver au-delà : "C'est pourquoi je prie Dieu qu'il me libère de "Dieu", car mon être essentiel est au-dessus de "Dieu" en tant que nous saisissons Dieu comme principe des créatures. Dans ce même être de Dieu où Dieu est au-dessus de l'être et au-dessus de la distinction, j'étais moi-même, je me connaissais moi-même pour faire cet homme."

Enfin, conclusion logique de cette "station", mais qui, chez Eckhart semble moins le fruit d'un voyage, d'un long exercice qu'un état de fait existant depuis toujours (éternellement), à peut-être découvrir en soi. Chez Nadjm ad-Dîn il y a une notion d'effort, de parcours géographique intérieur, on passe de station en station, on gagne un attribut l'un après l'autre, et puis tout à la fin on est arrivé, et voilà, on est devenu ce que l'on devait être. Là on sent moins cette notion de départ et d'arrivée. Cela semble plus ressortir d'une prise de conscience, d'un mur ou d'un vêtement qui tombe, subitement, où l'état abouti semble moins avoir été "gagné" que "révélé". Le devenir, c'est le temporel. Si beaucoup de soufis, d'après le hadith, cherchèrent à mourir avant d'être mort, ici, la question ne se pose pas, car il s'agit de réaliser ce qui, en soi, n'est pas né et n'a pas à l'être puisque cela n'est pas destiné à mourir :

"C'est pourquoi je suis cause de moi-même selon mon être qui est éternel, et non pas selon mon devenir qui est temporel. C'est pourquoi je suis cause de moi-même selon mon être qui est éternel, et non pas selon mon devenir qui est temporel. C'est pourquoi je suis non-né (ungeboren) et selon mon mode non-né, je ne puis jamais mourir. Selon mon mode non-né, j'ai été éternellement et je suis maintenant et je dois demeurer éternellement. Ce que je suis selon ma naissance doit mourir et être anéanti, car c'est mortel, c'est pourquoi cela doit se corrompre avec le temps."

Et cette identité de l'homme et Dieu va au plus loin dans la causalité, si la part éternelle en soi est cause d'elle-même, cela veut dire aussi qu'elle est cause de Dieu (du Dieu créaturel je suppose). "Dans ma naissance, toutes choses naquirent et je fus cause de moi-même et de toutes choses ne seraient pas, et si je n'étais pas, "Dieu" ne serait pas non plus. Que Dieu soit "Dieu", j'en suis une cause ; si je n'étais pas, Dieu ne serait pas "Dieu"."


Etre Dieu en Dieu; Johannes Eckart, "Heureux les pauvres en esprit"

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