Les émirs de Saladin

Hormis sa famille et ses mamelouks, quelques Kurdes illustres gravitèrent autour de Saladin, notamment les anciens compagnons de son oncle Shîrkûh :

"La figure du Kurde Sayf al-Dîn al-Mashtûb (le Balafré) est, de même, emblématique de ces émirs, anciens compagnons de Shîrkûh, qui se rallièrent tout de suite à Saladin. Sa fidélité fut sans faille et Saladin le récompensa en lui remettant, après ses conquêtes de 1187, Sidon, faisant de lui l'un de ses plus puissants officiers. Nommé à la tête de la garnison qui prit la relève dans Acre durant l'hiver 1190-1191, il fut capturé par les Francs, en juillet 1191, et libéré en avril 1192, en échange de cinquante mille dinars, une rançon qu'il eut du mal à rassembler. A son retour à Jérusalem, le sultan le reçut avec joie et lui remit Naplouse et Sébaste. L'importance de son rôle auprès de Saladin est souligné dans le fait qu'il fit partie de ceux qui prêtèrent serment avec lui, le 3 septembre 1992, pour sceller l'accord conclu avec Richard Coeur de Lion. Deux mois plus tard, cependant, il mourut à Naplouse et fut enterré à Jérusalem.

A la jonction des milieux religieux et militaires, Diyâ' al-Dîn 'Îsâ al-Hakkârî avait un profil original. Ce Kurde avait commencé sa carrière comme jurisconsulte chafiite avant de la poursuivre dans l'armée. Il portait ainsi le costume militaire mais restait coiffé du turban des oulémas. Après avoir servi dans l'armé de Nûr al-Dîn, il prit dès le début le parti de Saladin dont il devint un proche conseiller. En 1177, les Francs le firent prisonnier et il demeura trois ans dans leurs geôles. Malade, il fut soigné par un médecin arabe chrétien qui le fit libérer de ses fers et transporter chez lui en se portant garant de lui. En 1180, Saladin obtint sa libération en échange d'une importante rançon (soixante à soixante-dix mille dinars). Ensuite, le sultan mit à profit ses talents de diplomate en l'envoyant négocier avec Pahlawân, maître d'Azerbaïdjan, en 1185. De même, les liens qu'il avait noués avec les chrétiens orientaux de Jérusalem, durant sa captivité, incitèrent Saladin à le charger des négociations avec ces mêmes chrétiens en 1187."

Comment Gökbörî, souverain majeur et exemplaire d'Erbil, qu'il érigea au rang de capitale provinciale, prit possession de la ville qu'il convoita longtemps :

"Des émirs de provinces orientales abandonnèrent, eux aussi, le parti des Zenguides pour suivre Saladin quand celui-ci eut fait la démonstration de sa force. Le plus important fut sans doute le fils d'un ancien administrateur de Mossoul, Muzaffar al-Dîn Gökbürî, qui avait combattu Saladin en 1176, à Tall al-Sultân. Maître de Harrân, en Haute-Mésopotamie, il vint trouver Saladin, en 1182, pour l'encourager à s'emparer des territoires à l'est de l'Euphrate. Saladin le remercia en lui remettant Edesse, dont il s'était emparé cette année, ainsi que Samosate. Au printemps 1185, Gökbürî tomba momentanément en disgrâce. Saladin, n'ayant pas reçu de lui l'aide financière qu'il lui avait promise, semble l'avoir soupçonné de sympathies en faveur des dirigeants de Mossoul. Sur sa route vers Mossoul, il s'arrêta donc à Harrân où il fit emprisonner l'émir. Al-Fâdil laisse entendre que Gökbürî réclamait dès cette époque les territoires de son frère, maître d'Irbil, que Saladin refusait de lui donner. Le fidèle chancelier de Saladin restait toutefois persuadé qu'il ne s'agissait là que d'un malentendu dû à la trop grande témérité de l'émir et en appelait au pardon du sultan dans une lettre adressée à l'un de ses hommes de confiance :

Je ne doute pas que les bons sentiments de Saladin apparaîtront bientôt. [...] La cause de cette offense n'est qu'une trop grande hardiesse. [...] Mon absence en un moment comme celui-ci, ô Dieu, m'est difficile à supporter et je ne l'ai pas choisie. [...] Mais si - à Dieu ne plaise - tu perçois quelque chose qui nécessite ma présence, je viendrai même si je dois voyager sur une mule et supporter la chaleur sans même [l'abri] d'une tente.


L'affaire fut, en effet, très vite réglée et le malentendu dissipé, car Saladin n'avait aucun intérêt à s'aliéner l'un des émirs les plus puissants de la région, ce qui l'aurait non seulement privé d'un important soutien mais aurait aussi inquiété les autres émirs de Jéziré. Gökbürî ne passa donc que quelques jours en prison. Avec sa liberté, Saladin lui rendit ses territoires et lui accorda même, quelques temps plus tard, la main de sa soeur Rabî'a Khâtûn dont le premier mari venait de mourir. Une fois la confiance retrouvée, Gökbürî fut considéré comme un des meilleurs émirs de Saladin. C'est à lui que fut confié le commandement de l'aile gauche de l'armée à la bataille de Hattîn et, l'année suivante, 'Imâd al-Dîn ne tarit pas d'éloges en le décrivant comme celui "qui fit jaillir le feu du briquet de la victoire quand il cachait son célèbre sabre dans le sang de l'ennemi". En 1190, son frère, à qui il n'avait jamais pardonné d'avoir hérité d'Irbil à sa place, mourut, ce qui lui permit d'obtenir de Saladin l'échange de ses territoires (Edesse, Harrân et Samosate) contre ceux de son frère. En novembre 1190, il quitta Saladin pour aller prendre possession d'Irbil et ne devait plus jamais revoir le sultan."


Anne-Marie Eddé, Saladin, II : Le sultan, 10, L'appui des élites.

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