VAGUE D’EMEUTES EN TURQUIE


Une série d’émeutes a agité la Turquie ce mois-ci, déclenchées par divers incidents, en apparence insignifiants, mais tous au cœur de la question kurde dans le pays. Ainsi, en début de mois, des émeutes antikurdes ont éclaté dans la ville d’Altinova, près de la mer Egée, après une altercation qui avait fait deux victimes turques, tuées par un Kurde. Environ 48 personnes ont été interpellées, selon les autorités locales et 18 d’entre elles doivent comparaître devant un juge.

L’origine de ces affrontements ne tient qu’à un fait divers. Lors d’une querelle, un Kurde a renversé avec sa camionnette, deux Turcs tués sur le coup. Il a été immédiatement arrêté, mais après les obsèques, plus de 3000 personnes ont défilé en brandissant des drapeaux turcs au cri de « Altinova nous appartient ». Les émeutiers s’en sont pris alors à des boutiques tenues par des Kurdes, les attaquant à coups de pierre. Au-delà de ce fait divers, les raisons de ces tensions interethniques peuvent s’inscrire aussi dans la vague d’indignation nationaliste qui a suivi l’attaque du poste frontière d’Aktütün et les appels à la vengeance après la mort de 17 soldats turcs.

Deux semaines plus tard, c’est à l’est du pays qu’éclataient une série de violentes manifestations, après que les avocats d’Abdullah Öcalan, le leader du PKK, aient affirmé, le 18 octobre, que leur client avait été bousculé et « menacé de mort » par un de ses gardiens. Le 20 octobre, durant un meeting du DTP à Dogubeyazit, des manifestants se sont heurtés aux forces de l’ordre, faisant un mort et des douzaines d’arrestations. Le 25, des heurts avec la police se sont produits à Van et 7 personnes ont été arrêtées. Le 26 octobre, à Gaziantep, la police a usé de gaz lacrymogènes et procédé à une dizaine d’arrestations. A Yuksekova, une petite ville près de la frontière irakienne, la police a également utilisé des gaz lacrymogènes pour disperser la foule.

A Diyarbakir, la capitale du Kurdistan de Turquie, 5000 personnes ont défilé et la police a chargé quand certains manifestants ont commencé de lancer des pierres, arrêtant plusieurs dizaines de personnes.

L’ouest du pays, qui comprend une nombreuse population kurde, déplacée durant la guerre, n’a pas été épargné. A Istanbul des affrontements ont eu lieu dans le district d’Umraniye, et à Kucukcekmece, un centre commercial a été dévasté avec des cocktails Molotov. Les protestations du PKK et de ses sympathisants se sont également multipliées en dehors de la Turquie. Le 21 octobre, des manifestants ont tenté d’incendier l’ambassade turque à Helsinki. 5 suspects arrêtés ont été depuis relâchés. A Beyrouth, des centaines de Kurdes ont manifesté devant les bureaux des Nations Unies le 26 octobre. Le 29 octobre, en Arménie, des défilés ont eu lieu avec les drapeaux arméniens et ceux du PKK.

Bien que le ministre de la Justice, Mehmet Ali Sahin, ait nié ces allégations, elles ont été appuyées et relayées par le parti DTP, en la personne de son leader, Ahmet Türk, qui a, dans une déclaration à la presse, protesté contre les « mauvais traitements » qu’aurait subi Abdullah Öcalan et a réclamé l’envoi d’une délégation, comprenant plusieurs membres de son parti, à Imrali, lieu de détention du leader kurde. Alors que le DTP est menacé d’interdiction et que les prochaines élections vont opposer activement ce parti à l’AKP dans les régions du Kurdistan de Turquie, Ahmet Türk a une fois de plus appelé à la résolution du problème kurde par des moyens pacifiques : « La question kurde est un problème politique et elle ne peut être résolue que par des moyens politiques. La mentalité qui pousse à se dire « si je remporte les élections dans les régions kurdes, si je balaie le DTP de ces mêmes régions, alors j’éliminerai le problème » montre de quelle façon humiliante et irrespectueuse les Kurdes sont considérés. »

Au sujet de la répression policière, Amnesty International a par ailleurs dénoncé la mesure envisagée par le gouverneur d’Adana, de couper l'accès aux soins aux manifestants et à leurs familles. « La réponse des autorités doit être en accord avec les droits de l'homme et ne pas induire de punition collective » a déclaré Andrew Gardner, d'Amnesty International, responsable du département de la Turquie. En Turquie une « carte verte » permet aux familles les plus pauvres d'avoir accès aux soins, très chers, même pour les classes moyennes. Il a été également envisagé de leur couper le charbon, fourni gratuitement par la Fondation de l'assistance sociale et de la solidarité. « Ces mesures pour priver de soins et autres aides les enfants soupçonnés d'avoir participé aux manifestations, ainsi que leur famille sont une forme de punition collective et violent le droit de la personne aux soins et à un niveau de vie décent, sans aucune discrimination », ajoute Andrew Gardner. « Plutôt que de violer les droits de l'homme, les autorités turques doivent s'assurer que leurs réponses aux manifestations sont compatibles avec leurs obligations de respecter et de protéger les droits de l'homme à l'intérieur de leurs territoires. »
Cette série d’incidents montre surtout le fossé grandissant entre les populations kurde et turque, la première étant stigmatisée comme « complice du terrorisme ». Quant aux Kurdes, selon Sezgin Tanrikulu, le président du barreau de Diyarbakir, leur confiance en des solutions pacifiques et démocratiques ne fait que s’effriter. Dans les villes kurdes, les célébrations du 29 octobre, date anniversaire de la fondation de la république turque, ont été largement boycottées par les mairies DTP. Les maires de Diyarbakir, Şirnak, Tunceli, Cizre et Hakkari n'ont ainsi organisé aucune manifestation, afin de protester ouvertement, comme Kazim Kurt, le maire de Hakkari, contre la future interdiction de leur parti.

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