De Daglica à Aktütün : recontre tripartite à Bagdad

L'affaire d'Aktütün arrange décidément celles de l'AKP, qui se sent à présent les coudées plus franches face à l'armée et, dans le même temps, face aux rangs des partisans d'une solution purement militaire à la Question kurde. Après les révélations gênantes du journal Taraf sur l'attaque de Daglica, celles faites autour de l'attaque d'Aktütün tourne décidément en défaveur des militaires, pointant les "fautes graves" en matière de sécurité qui ont conduit à la mort de 17 soldats (chiffre de morts "avoué" officiellement).

Le journal Today Zaman, proche du gouvernement se fait donc un plaisir de reprendre les informations de Taraf avec une vidéo montrant comment l'armée a pu suivre, en direct et sur l'écran, l'arrivée des attaquants du PKK, la pose des mines, et le nombre croissant d'unités s'approchant du poste, et ceci trois heures et demi avant l'attaque.

Comme pour Daglica, Taraf affirme donc que l'Etat-Major était au courant de l'attaque qui se préparait au moins un mois à l'avance. A cela, le journaliste Gareth Jenkins avait avancé une explication. Cependant, le rapport publié par Taraf , qui avait été transmis à l'Etat-Major le 2 octobre donne des détails impressionnants, notamment les noms, dates et lieu de naissance des membres du PKK traversant la frontière, le nombre des unités (précisions qui ne peuvent venir que par la biais d'agents au sein de la guerilla) et aussi qu'une attaque de grande ampleur se préparait avec en prime le nom d'une cheftaine de groupe qui a participé à l'attaque. "Mélange d'arrogance et d'incompétence", selon Jenkins ? Toujours est-il que les justifications embrouillées émanant du général Hasan Iğsız, à savoir que des unités avaient été déployées pour prévenir l'attaque se sont avérées fausses, les renforts n'étant arrivés que bien tard. De même les F-16 soi-disant envoyés contre les unités du PKK se sont avérés être 2 hélicoptères Cobra, en plus d'autres petites inexactitudes ça et là. Comme les soldats sont gens de peu d'imagination, l'armée, par la voix du général Ilker Basbug, a annoncé une fois de plus qu'elle poursuivrait en justice les auteurs des articles.

Bref, il se peut que les faucons fassent profil bas, assez en tous cas pour que Tayyip Erdogan se sente suffisamment sûr de lui pour annoncer enfin l'aboutissement de rencontres secrètes avec la Région du Kurdistan. Une délégation turque a donc vu à Bagdad Massoud Barzani, sous les auspices plus ou moins bienveillants du Premier ministre Al-Maliki. La presse turque présente volontiers cette rencontre comme un moyen d'amener les Kurdes d'Irak à se débarrasser du PKK sur leur sol, mais les officiels turcs menés par Murat Özçelik sont bien plus évasifs, et plus réalistes, en parlant "d'action décisive à prendre pour contrer la menace terroristes du PKK" sans en dire davantage. Tout aussi concis et tout aussi vague, Fuad Hussein, le directeur de cabinet de Massoud Barzani, a parlé d'entretien "positif et constructif".

Le plus prolixe et le plus affirmatif sur la teneur des débats a été Murad Karayilan, le chef des forces armées du PKK, qui n'y était pas, mais qui a donné son interprétation à l'AFP sur les buts de la rencontre, en des termes tout aussi embrouillés que ceux de l'armée voulant justifier leurs glorieuses manoeuvres à Aktütün : "La Turquie veut entraîner le Kurdistan irakien dans une guerre en accusant (les Kurdes, ndlr) d'accueillir sur leur territoire des membres du PKK", le Parti des travailleurs du Kurdistan" .

Salmigondis qui peut s'entendre de deux façons : Soit que ces accusations sont fausses, que les Kurdes d'Irak n'ont pas du tout demandé à ce que le PKK squatte Qandil et donc Karayilan reconnaît bien là occuper lui-même abusivement un bout de montagne qui appartient au KRG et où il n'a rien à faire ; ou bien la Turquie accuse à raison les Kurdes d'Irak d'héberger, protéger et entretenir les bases du PKK et dans ce cas, on ne voit pas comment Ankara pourrait être assuré de la bonne volonté des Peshmergas de se débarrasser des affidés d'Apo, si la présence du PKK est tellement appréciée par les dirigeants d'Erbil. Comprenne qui peut. Mais décidément, les analyses géopolitiques auxquelles personne n'a jamais pensé ne sont pas qu'une spécialité d'Öcalan, son staff s'y met aussi, car Murat Karayilan ajoute :
"Mais l'objectif principal de cette accusation est d'affaiblir les positions des Kurdes dans leur différend avec Bagdad".

Déjà, précisons que les seuls Kurdes à avoir un "différend" avec Bagdad sont ceux du GRK. De ce que l'on sait, les HPG ne sont pas partie prenante à Khanaqin, Sindhar, Sheikhan, Kirkouk, pas plus que les discussions au sujet des contrats pétroliers et des 17% de revenus tirés du budget irakien ne concernent beaucoup le PKK. On ne voit pas bien non plus comment le fait que la Turquie se rapproche du GRK affaiblirait ce dernier dans l'affaire de Khanaqin et des revenus pétroliers, qui sont surtout des tentatives iraniennes, via les chiites d'Irak, d'avancer des pions dans ce pays, justement au détriment des Kurdes pro-USA. Mais non, Karayilan insiste : "C'est la poursuite des bombardements sur nos positions dans les montagnes et la politique visant à semer la zizanie entre le Kurdistan irakien et Bagdad (...) qui nous ont poussés à réagir, ce qui constitue de la légitime défense". C'est très gentil à eux de vouloir mourir pour Khanaqin, surtout que personne ne leur a rien demandé là-bas.

En fait, au-delà de ces élucubrations, quelles sont les contreparties que la Turquie peut demander au GRK, si elle reconnait officiellement le statut de la Région kurde et amorce une politique de relations ouvertes avec Erbil ? Ankara ne s'attend évidemment pas à ce que les Peshmergas chassent le PKK, les Kurdes d'Irak se faisant fort de rappeler le nombre exact de martyrs (congelés) qu'ils ont dû ramasser sur la neige de Qandil en février dernier pour les rendre à leurs gradés. De plus si le PKK est un boulet dans l'avancée de la Question kurde en Turquie, dans le reste de la région, c'est juste la patate chaude que les Kurdes d'Irak, pour le moment, ont dans les mains sans l'avoir voulue. S'en débarrasser, c'est bien, mais pour la relancer où ? Le PKK pourrait se replier en Iran et choisir de s'allier cette fois-ci aux mollahs, ce qui ne fait pas l'affaire des USA soupçonnés d'encourager les activités du PJAK (branche iranienne du PKK) pour embêter Téhéran. Le Nagorno-Karabakh pourrait aussi servir d'abri et puis ça les rapprocherait géographiquement du pipe-line Bakou-Tbilissi-Ceyhan pour peu qu'il leur prenne l'envie de
s'amuser avec, comme ils affirment l'avoir fait le 6 août dernier. De plus l'appel du vide laissé à Qandil pourrait avoir ses inconvénients, si le départ du PKK laissait le champ libre pour des islamistes un peu plus rompus que ceux de Mossoul et de la Diyala aux combats de montagnes ; on doit en trouver entre les groupuscules kurdes et leurs comparses pakistanais ou afghans...

Bref, l'option la plus probable est que les Kurdes d'Irak servent d'intermédiaires dans les négociations entre les deux belligérants, ce qu'ils réclament depuis le début. Evidemment, ça risque de durer un petit moment, chaque partie adverse devant être logiquement tiraillée entre ses ailes dures et souples. L'assouplissement de la Turquie est à la merci d'une agitation nationaliste, suscitée bien logiquement par des actions violentes de cellules du PKK hostiles à cette ligne. Comme tous les mouvements armés bloqués dans une lutte sans issue, le choix se posera fatalement pour le PKK de finir comme l'IRA, qui a laissé peu à peu la main à sa branche politique le Sinn Féinn ou bien comme l'ETA, pour qui la transition a l'air beaucoup plus laborieuse. Quant à la Turquie, elle peut aussi choisir de bégayer encore 85 ans sur son problème kurde ou bien essayer, cette fois-ci, de ne pas rater le wagon.

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