APRES L’ATTAQUE D’AKTÜTÜN L’ARMEE TURQUE ACCUSEE DE « NEGLIGENCE »


Le 3 octobre, une attaque du PKK contre le post militaire turc d’Aktütün, dans la province de Hakkari, a fait 20 morts parmi les soldats turcs et 23 morts parmi les combattants kurdes selon le bilan officiel de l’armée, tandis que le PKK donnait pour bilan neuf victimes dans ses rangs contre 62 morts et plus de 30 blessés parmi les soldats turcs. L’armée a riposté en bombardant les bases du PKK, dans le Kurdistan irakien, sans pouvoir établir de chiffres précis sur les victimes. Quelques jours plus tard, une autre attaque visant cette fois des policiers à Diyarbakir, faisait cinq victimes dont quatre membres des forces de l’ordre. Selon la version des autorités turques, des membres du PKK ont mitraillé un car de police. L’attentat n’a cependant pas été revendiqué par l’organisation kurde.

Comme à l’habitude, l’enterrement des soldats turcs a donné lieu à des manifestations nationalistes et vengeresses rassemblant des dizaines de milliers de personnes. L’importance des effectifs de la guérilla impliqués dans l’attaque et le nombre des victimes a secoué l’opinion publique turque. Mais cette fois-ci, la presse et les partis d’opposition ont remis en cause ouvertement les compétences de l’armée.

Dès qu’ils ont appris l’attaque, Abdullah Gül, le président de Turquie a annulé un déplacement en France qui devait avoir lieu la semaine suivante, tandis que le Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan revenait précipitamment d’une visite au Turkménistan.

Une fois encore, le gouvernement turc a demandé à l’Irak d’ « assumer ses responsabilités ». Mais le porte-parole du gouvernement irakien, Ali Al-Dabbagh, s’il a condamné l’attaque, a appelé Ankara à agir avec « sagesse et mesure ».

Dans une conférence de presse, le général Metin Gurak, qui dirige le bureau de la presse de l’état-major des armées, a affirmé que les pertes les plus lourdes étaient dues à des tirs à l’arme lourde qui venaient de l’autre côté de la frontière, en territoire irakien. Il a fait état de 23 combattants kurdes « neutralisés ». Mais le porte-parole du PKK, Ahmed Danis, a affirmé que les pertes turques étaient bien plus élevées que le bilan officiel de l’armée, sans pouvoir indiquer de chiffres précis.

L’attaque est survenue peu de jours avant l’expiration de l’autorisation d’un an accordée par le Parlement turc à l’armée d’opérer contre les bases du PKK à l’intérieur du Kurdistan irakien. Mais loin de tirer avantage de ces événements, cette fois l’armée a dû faire face à une salve de critiques, notamment dans la presse. L’importance de l’assaut, le fait qu’il soit survenu en plein jour, ait duré plusieurs heures, et le grand nombre de combattants kurdes, près de 350, ont fait s’interroger beaucoup d’observateurs sur une défaillance des services de renseignements, ou bien sur la capacité de certains officiers à tenir compte des avertissements concernant la sécurité du front.

Au moment de l’attaque, le commandant des unités de la région était à un mariage, aucune alerte n’a été donnée aux troupes alors même que des informations avaient déjà circulé sur une possible opération du PKK. Enfin, le poste d’Aktütün, de part sa position géographique, a été fréquemment la cible d’attaques, sans que l’armée ait, semble-t-il, pris des mesures particulières pour le sécuriser. « Est-ce que les soldats assurent la sécurité aux frontières et dans le pays ? Et n’ont-ils pas besoin, en ce cas, d’assurer leur propre sécurité ? Comment se fait-il que le même poste-frontière soit attaqué depuis 16 ans et combien de soldats y sont tombés en martyrs ? » interroge Mehmet Altan du Daily Star, tandis qu’Oktay Ekçi, de Hürriyet se fait plus direct : « Est-ce que quelqu’un va demander s’il y a eu faute après de tels incidents ? Est-ce que quelqu’un va demander qui est responsable ? Est-ce qu’il va y avoir une enquête officielle ? »

Chose rare, l’armée s’est crue obligée de tenir une conférence de presse afin de répondre aux critiques de la presse. Le chef-adjoint de l’état-major, le général Hasan I?s?z, a ainsi nié toute faute de la part des officiers ou des services de renseignements militaires, en réaffirmant que la plupart des pertes étaient surtout dues à des tirs provenant de l’autre côté de la frontière, et non à une infiltration du territoire turc.
De l’avis de Gareth Jenkins, de la Fondation Jamestown, interviewé par Zaman, il faut plus y voir un «  mélange d'incompétence et d'arrogance. Les militaires ont pu penser qu'il n'y avait pas de problème, qu'il [le poste-frontière] pouvait être défendu. Ils répugnent probablement à reconnaître qu'ils ne pouvaient pas le défendre. » De fait, les photos diffusées dans la presse turque montrent un poste-frontière délabré, avec des défenses pour le moins précaires, alors que sa position le rend particulièrement vulnérable aux attaques du PKK (38 depuis 1992). En réponse aux attaques de la presse concernant l’insuffisance des informations fournies par les Etats-Unis, le général I?s?z nie qu’il y ait eu faille dans le système de renseignements. Il a par contre indiqué que les Kurdes d’Irak pouvaient, d’où ils étaient, suivre les moindres mouvements du PKK mais qu’il n’y avait pas, à ce jour, de partage d’informations instauré avec le Gouvernement régional du Kurdistan. Le général turc a également accusé le GRK d’abriter les blessés de la guérilla dans ses hôpitaux et de le laisser librement circuler, ce que les autorités d’Erbil ont toujours nié.

Alors que certaines voix au sein de l’armée protestent contre la limitation de leurs pouvoirs par les réformes constitutionnelles faites en vue de l’adhésion à l’Union européenne, et demandent l’adoption de nouvelles lois « anti-terreur » d’autres voix parmi les « faucons » pointent surtout le besoin d’un renouvellement de stratégie et l’amélioration des tactiques militaires jusqu’ici employés pour lutter contre la guérilla, en remettant en cause les compétences des dirigeants de l’armée. Ainsi Önder Aytaç, un instructeur de l’Académie de police d’Ankara, prône une plus grande initiative laissée aux corps de police et dénonce le manque de coordination entre les services de renseignements en Turquie. Prenant le contrepied du discours officiel de l’armée selon lequel la cause des pertes turques venaient de tirs lancés de l’autre côté de la frontière, il affirme que l’assaut d’Aktütün pourrait aussi bien avoir été mené par des unités du PKK opérant de l’intérieur : « Ils étaient équipés d’armes lourdes, ce qui signifie qu’ils ont eu besoin de véhicules ou de chevaux pour porter ces armes. Il est hautement probable que cette attaque ait été menée par des terroristes du PKK basés en Turquie. Et si ces terroristes ont infiltré la Turquie à partir du nord de l’Irak, la situation est encore plus grave. » Et Önder Aytaç d’ajouter que plusieurs responsables, allant du commandant militaire du poste-frontière au directeur de la police du département, devraient être relevés de leurs fonctions si une telle attaque devait se reproduire.

Selon Ihsan Bal, de l’Organisation internationale de recherches stratégiques (USAK), basée à Ankara, c’est également la coordination et une coopération entre la gendarmerie, les gardes-frontières et la police qui font défaut. Il réclame par conséquent qu’une plus grande autorité soit accordée au ministre de l’Intérieur. Mais pour Nihat Ali Özcan, un analyste de la Fondation de recherche en économie politique (TEPAV), spécialisé dans les questions sécuritaires, des mesures dans ce domaine ne peuvent résoudre que très partiellement le problème : « Ce n’est pas normal d’avoir 6000 hommes en armes dans les montagnes. Si vous persistez à traiter cette situation comme étant normale, alors vous ne parviendrez à aucun résultat. Vous devez mettre en place des objectifs politiques, développer des stratégies et y mettre les moyens nécessaires, en temps et en argent, pour appliquer ces stratégies. »

Mais de nombreux éditoriaux dans la presse turque soulignent, au contraire, que la question kurde en Turquie ne peut plus être considérée sous un aspect uniquement militaire ou sécuritaire, mais qu’il a une dimension « politique, culturelle, internationale, psychologique et sécuritaire » (Akşam, 5 octobre).
Enfin cette affaire, qui survient un an après la très controversée attaque de Dağlıca, à propos de laquelle le journal Taraf avait déjà fait état de zones d’ombres, ravive les suspicions d’instrumentalisation de la violence par « l’Etat profond », alors que se poursuit le procès de l’Ergenekon. Le même journal a publié et diffusé sur son site des images infrarouges aériennes. Ces images, prises d'un drone, montrent clairement un groupe de combattants venant poser des mines dans le secteur près de trois-quarts d’heure avant le déclenchement de l’assaut. Puis, alors que les unités du PKK se font de plus en plus importantes, certains prennent position au sommet des collines, étant bien en vue des caméras du drone. Quant à l’assaut il a été entièrement filmé de la même façon. Taraf en conclut que les forces de sécurité turques ne pouvaient ignorer aucun des mouvements du PKK avant et pendant les combats, puisque ces images ont été transmises directement, durant plusieurs heures, à l’état-major. De plus, le journal publie des rapports de sécurité envoyés à ce même état-major l’avertissant de l’imminence d’une attaque, rapport où figurent même les noms, âges et date de naissances des combattants du PKK prévus pour l’opération.

Enfin le journal conteste ouvertement les propos du porte-parole de l’état-major, qui, lors de sa conférence de presse avait affirmé qu’une troupe de soldats et des gardes s’étaient déployés avant l’attaque et que des avions de guerre F-16 étaient venus en renfort. Or les informations rapportées par Taraf montrent que les renforts en soldats ne sont venus que plus tard et que seuls deux hélicoptères Cobra étaient intervenus en forces aériennes. Hasan Iğsız avait également affirmé que Bayraktepe, une colline proche du poste, n’avait jamais été prise par le PKK, tandis que les renseignements publiés par Taraf indiquent que la guérilla a pris et tenu ce sommet 8 heures durant avant de se replier.
Faisant le parallèle avec l’attaque de Dağlıca survenue l’année dernière, Taraf fait la liste des mêmes manquements militaires ayant abouti aux mêmes pertes : dans les deux cas, l’armée avait été informée de l’imminence d’une attaque, 9 jours avant, dans le cas de Dağlıca, 10 jours pour celui d’Aktütün. Pour l’assaut d’octobre 2007, l’enquête avait plus tard établi que la guérilla avait, durant toute une semaine, infiltré la Turquie avec de petits groupes et des mules, mouvements qui avaient été observés par l’armée, comme en a fait état l’enregistrement des communications entre les officiers et les soldats. Dans les deux cas, se pose la question de la lenteur des forces militaires à réagir en fonction des renseignements fournis. Enfin, dans ce même journal, Avni Özgürel voit dans la guerre contre le PKK un intérêt vital pour l’armée, en plus de lui permettre de garder une grande emprise sur la vie politique du pays : « Les revenus de l’héroïne ont été utilisés pour financer la guerre contre le PKK. Du Sud-Est à Edirne, l’héroïne est transportée dans des convois de véhicules militaires blindés. Ceux qui participent à ce trafic se disent : « Pourquoi devrais-je mettre ma vie en danger dans les montagnes face au PKK? Voire infiltrer le PKK pour recueillir des renseignements pour le compte du JITEM? Je préfère partager les gains de l’héroïne, m’enrichir et former un gang. »

La poursuite de la guerre ne profite pas qu’aux trafiquants de drogue. Elle permet surtout à l’armée de justifier son budget et ses effectifs démesurés et de maintenir sa tutelle sur la vie politique du pays, au nom de la « défense de la patrie en danger ». La guerre contre le PKK permet également de brandir constamment la menace d’une intervention militaire au Kurdistan irakien, prenant ainsi en otage la population kurde irakienne et ses institutions démocratiques.

A cet égard, il est très symptomatique que la tuerie d’Aktütün soit intervenue quelques jours avant la date d’expiration de l’autorisation donnée à l’armée d’intervenir au-delà des frontières. Nombre d’observateurs se demandent si l’armée n’a pas délibérément tendu un piège au PKK en lui offrant une proie facile afin, dans l’émotion de l’opinion publique suscitée par la mort des soldats turcs, de faire adopter par le Parlement la prolongation de son autorisation d’intervenir.

Comme en témoigne le procès d’Ergenekon, l’histoire turque récente fourmille de ce genre de coups tordus et de manipulations.

Dans ce climat de malaise et de suspicions, au cours d’une réunion de crise rassemblant des membres de l’état-major et du gouvernement, les militaires ont présenté, dans un rapport préparé par le commandement du Second corps de l’armée, basé à Malatya, une version des faits qui lave l’armée de toute défaillance dans la défense et la sécurité. Le général Ilker Başbuğ a ainsi démenti les propos du journal Taraf, en affirmant par exemple, que les images infrarouges publiées ne provenaient pas d’Aktütün et qu’elles montraient un groupe localisé à 125 km du poste. Indiquant aussi qu’il s’agissait d’images venant d’appareils américains, le Premier Ministre Recep Tayyip Erdoğan a demandé au ministre des Affaires étrangères Ali Babacan de prendre contact avec les responsables américains pour en déterminer l’origine et expliquer comment elles avaient pu se trouver en possession du journal Taraf. Après l’exposé, les nombreuses questions posées par les ministres montrent que ces derniers se sont montrés insuffisamment convaincus par cet exposé des faits.

La réunion portait aussi sur les mesures proposées pour lutter contre le PKK, parmi lesquelles des pourparlers directs avec les autorités du Gouvernement régional du Kurdistan.

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