L’AFFAIRE ERGENEKON AGITE LA TURQUIE, L’AKP ECHAPPE A LA DISSOLUTION


Le 1er juillet, une opération policière lancée simultanément à Istanbul, Ankara, Trébizonde, Malatya, qui a mobilisé près de 6 000 policiers, a abouti à l’arrestation de 21 personnes, toutes opposantes à l’AKP, le parti au pouvoir. Dix seront finalement inculpées pour « appartenance à une organisation terroriste ». Parmi elles, deux généraux à la retraite, Hursit Tolon et Sener Eruygur, deux anciens « faucons » au sein de l’armée. Sener Eruygur préside toujours une très influente Association pour la pensée d’Atatürk à caractère fortement nationaliste, et fut un des meneurs, l’an passée, des manifestations « pro-laïques » hostiles à l’élection à la présidence d’Abdullah Gül. Le journal Radikal, qui multiplie les « révélations gênantes » pour l’institution militaire, le désigne aussi comme étant à l’origine de deux tentatives de putsch en 2003 et 2004, qui avaient notamment pour but d’empêcher la signature du plan de paix pour Chypre, élaboré par Koffi Annan, le secrétaire général des Nations unies, ainsi que la réunification de l’île, prévue par ce même plan.

L’affaire dite « Ergenekon » a éclaté en 2007, quand un arsenal avait été découvert, dans une maison abandonnée près d’Istanbul. 80 personnalités influentes de la société turque sont sous les verrous, accusées d’être membres d’une organisation clandestine, « Ergenekon », d’inspiration ultra-nationaliste. Son but serait la déstabilisation de la Turquie, à l’aide d’attentats « terroristes », imputés soit aux Kurdes soit aux islamistes, et d’assassinats ciblés, comme celui du journaliste d’origine arménienne Hrant Dink ou celui des missionnaires chrétiens de Malatya. Cette cellule clandestine serait ainsi un nouvel avatar de « l’Etat profond », ce réseau secret agissant au sein de l’Etat de façon quasi-autonome, depuis l’époque de la guerre froide. Parmi les inculpés, on trouve un nombre important de militaires à la retraite, des journalistes, des avocats, des membres de la classe politique une personnalité mafieuse...

Intervenant en pleine crise politique, alors que l’AKP est lui-même menacé de dissolution par la Haute-Cour, ce coup de filet a été présenté, par les opposants au pouvoir, comme une réplique du gouvernement à ses adversaires. Mais le journal Radikal, sous la plume d’Ismet Berkan, étaie (par avance) les 2500 pages de l’acte d’accusation, non encore révélé, au public, rédigé par le procureur après 13 mois d’enquête. Le journaliste se livre à une charge vigoureuse contre les généraux Hursit Tolon (ancien commandant en chef de la Première Armée) et Sener Eruygur, ancien chef de la Gendarmerie, en les accusant d’avoir été à l’origine de l’échec du plan de paix pour Chypre en 2003.

Quant au journal Taraf, tenu par le romancier libéral Ahmet Altan, il fait état d’un plan de déstabilisation de tout le pays. Le réseau Ergenekon devait ainsi organiser, le 7 juillet, dans quarante villes, des manifestations à caractère violent en faveur des juges chargés de statuer sur l’interdiction de l’AKP. L’une d’elles, à Gaziantep devait être menée par le général Tolon et le patron d’une chaîne nationaliste. Lors de ces manifestations, il était prévu que des tireurs anonymes recrutés parmi des cellules ultranationalistes ouvrent le feu sur les manifestants, afin de monter l’opinion publique contre le gouvernement. Dans le même temps, plusieurs personnalités, dont des intellectuels et des journalistes, auraient été assassinées. Les troubles qui en auraient découlé auraient ainsi amené les citoyens turcs à soutenir un putsch militaire.

Une autre révélation du journal Taraf met l’armée dans l’embarras : A Daglica, localité située dans la région kurde de Hakkari, une embuscade attribuée au PKK, aurait été instrumentalisée par le commandement qui, informé de l’imminence de l’attaque, a choisi de laisser les soldats endurer le feu. Treize d’entre eux ont été tués dans l’affrontement. A la faveur de cette attaque, l’armée turque avait ainsi pu préparer et justifier son opération au nord de l’Irak, l’hiver dernier, pour, selon elle, éradiquer les bases du PKK installées au mont Qandil. Pour toute réponse aux accusations de Taraf, l’armée a menacé le journal de venir chercher « par la force » les documents secrets qu’il affirme posséder et qui prouveraient ses dires.

Dans ce contexte agité, le 30 juillet, la décision de la Cour constitutionnelle est rendue au sujet de l’AKP : la majorité de 7 juges n’ayant pas été atteinte, à une voix près ce parti échappe à la dissolution et aux cinq ans d’inéligibilité qui avaient été requis pour 71 de ses membres. Mais jugé cependant coupable d’activités anti-laïques, il est condamné à reverser la moitié de son financement public actuel.
De l’avis des observateurs de la vie politique en Turquie, ce jugement mitigé peut être ainsi l’amorce d’une « trêve » entre le gouvernement et la classe judiciaire, appuyée par l’armée, après un début de mois mouvementé et très incertain pour la stabilité du pays. Les fortes pressions exercées par l’Union européenne et Washington pour éviter le scandale de l’interdiction d’un parti sorti victorieux des urnes ont également contribué à conduire la haute hiérarchie militaire à se résoudre à composer avec l’AKP.

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