IRAK : LES KURDES RESOLUMENT OPPOSES A LA LOI ELECTORALE


Les élections des Conseils provinciaux, qui devraient normalement se tenir en octobre prochain, ont provoqué beaucoup de remous en Irak et suscité un grand mécontentement parmi les Kurdes. La question du report ou non de ces élections, en raison des situations sensibles et non encore résolues dans les districts kurdes hors de la Région du Kurdistan, fait en effet débat depuis plusieurs mois. S’ajoute à cela la rédaction de la nouvelle loi électorale, qui doit statuer notamment sur les découpages de circonscriptions et le recensement des électeurs.

Si certains Irakiens demandent le report de ces élections, les Etats-Unis, eux, poussent fortement pour qu’elles soient maintenues. Avec la réduction des violences à Bagdad et le vote de la loi sur le partage des ressources tirées des hydrocarbures, ces élections représenteraient pour eux une étape politique à forte portée symbolique, allant dans le sens d’une amélioration et d’une normalisation de la situation en Irak. De plus, le rééquilibrage des pouvoirs que ces élections mettraient en place pourraient apaiser les tensions locales... ou les aviver. Car le bloc de l’Alliance kurde au Parlement de Bagdad a boycotté le vote de cette loi, qui propose de diviser Kirkouk en quatre circonscriptions et répartit les pouvoirs des Kurdes, Arabes et Turkmènes à 32% chacun, 4% allant aux autres minorités (et non sur la base du recensement de 1957, donc). Le partage des sièges du Conseil provincial se ferait donc, selon les voeux d’une centaine de députés arabes et turkmènes, avec 10 Kurdes, 10 Arabes, 10 Turkmènes et 2 chrétiens.

Mais les Kurdes rejettent cette répartition qui, selon, eux, est très loin de refléter la véritable démographie de Kirkouk et donc, le vote réel des électeurs, rendu par avance inutile, comme le souligne Mahmoud Othman, député de l’Alliance kurde : «  Si vous réservez les sièges avant même les élections, pourquoi voter dans ce cas ? » La loi prévoyait aussi le retrait de Kirkouk des Peshmergas et l’implantation de soldats irakiens venus du centre et du sud pour assurer la sécurité, ce qui n’est pas vu d’un bon oeil par la population kurde.

Aussi, le vote de la loi, survenu le 22 juillet, alors que seulement 140 députés sur 275 étaient présents, est apparu d’emblée comme sujet à caution. Les deux vice-présidents du Parlement, le chiite cheikh Khalid al-Attiya et le Kurde Aref Tayfour ont aussi boycotté le vote, tandis que des manifestations populaires étaient organisées dans toutes les villes de la Région du Kurdistan, pour protester contre son adoption. Plusieurs milliers de personnes ont ainsi défilé à Erbil, capitale de la Région du Kurdistan, certaines brandissant même des pancartes assimilant Mahmoud Mashadani, le président du Parlement irakien, à Saddam Hussein. A Suleymanieh, en plus de manifester, des milliers de protestataires ont adressé au gouverneur une requête à destination du Parlement irakien. A Duhok, le 31 juillet, des manifestants ont de même présenté une déclaration contestant la loi, destinée au Secrétaire général des Nations Unies, au président irakien, au président du Kurdistan et à d’autres officiels du pays.

Par ailleurs, deux jours après son vote par l’Assemblée nationale irakienne, la loi électorale a été finalement rejetée par le Conseil présidentiel, le président de l’Irak Jalal Talabani et son vice-président Adel Abdel Mahdi, ayant mis leur veto, jugeant que cette loi contenait des irrégularités constitutionnelles et des violations de procédures. Toute loi votée devant être approuvée à l’unanimité par les trois membres de ce Conseil, les députés se sont ainsi vus contraints de réviser le projet de loi, ce qui rend encore plus incertain le respect de la date prévue pour ces élections.

Ce rejet apparaît aussi comme un camouflet, de la part de la présidence irakienne, envers les USA et le Premier ministre Nouri Al-Maliki. Mais selon Jalal Talabani, le climat et les conditions dans lesquels la loi a été votée ne pouvaient que causer « d’énormes dommages à l’unité du pays ».

Pour leur part, et en réaction contre ce vote, les membres kurdes du Conseil provincial de Kirkouk ont, dans un appel, boycotté cette fois par les Arabes et les Turkmènes, réclamé le rattachement de Kirkouk à la Région du Kurdistan. « Nous présentons une requête, signée par 24 membres sur 41, demandant l’annexion de Kirkouk à la Région du Kurdistan d’Irak », a déclaré Mohammed Kamal, membre de ce conseil, à Voice of Iraq, ajoutant que la soumission de cette requête au Parlement d’Irak était « un droit constitutionnel. » Naturellement, la réaction des autres blocs politiques ne s’est pas fait attendre. Mohammed al-Jubouri, un membre arabe du Conseil provincial, a indiqué son refus radical que Kirkouk devienne « une partie du Kurdistan », en y voyant les germes d’une future guerre civile. Interrogé par la radio Al-Sharqiya, le représentant turkmène du même Conseil, Fawzi Akram, a déclaré que cette annonce des Kurdes confirmait les craintes turkmènes et a appelé le président Talabani à « adopter une position constitutionnelle face à cette demande. »

Mais interrogé par cette même radio, Awat Muhammad, de la liste Fraternité kurde à Kirkouk, a tenu un langage plus nuancé : « Nous souhaitons sincèrement que les négociations des blocs parlementaires à Bagdad parviennent à une solution satisfaisante concernant cette loi sur l’élection des conseils provinciaux en Irak. Malheureusement, la loi a été approuvée le 22 juillet par le Conseil des représentants irakiens, en l’absence des représentants du peuple kurde et de Kirkouk. Cela a entrainé une crise. La seule option possible était d’avoir recours à la Constitution. Nous avons jugé que la solution appropriée était de demander à la présidence du Conseil provincial une requête, signée par la majorité des membres, adressé au Conseil présidentiel, afin d’appliquer la loi sur la formation des régions. Ce qui signifie que notre gouvernorat a demandé à rejoindre la Région du Kurdistan. C’est une demande légale, qui ne doit pas être interprétée comme une rupture par le Centre, ou comme une décision unilatérale. »

L’article 119 de la Constitution irakienne stipule en effet qu’un ou plusieurs gouvernorats ont le droit de s’organiser en régions, sur la base d’une requête, qui devra être approuvée par référendum, et que cette requête peut être constituée de deux façons : soit appuyée par 1/3 des membres de chaque conseil provincial, soit par 1/10 des électeurs de chaque gouvernorats.

Mais Mahmud Othman, député de l’Alliance kurde, a indiqué que le gouvernement de la Région du Kurdistan n’avait pas l’intention d’annexer Kirkouk, tout en confirmant que le Conseil provincial avait fait parvenir sa demande au gouvernement fédéral, au Gouvernement du Kurdistan, et aux parlements de Bagdad et d’Erbil. »

Dans le même temps, les attaques terroristes ne faiblissaient pas à Kirkouk, où un attentat suicide, survenu le 28 juillet, lors d’une manifestation kurde contre cette loi, a tué une vingtaine de personnes et blessé de nombreuses autres, l’attaque ayant déclenché un mouvement de panique dans la foule qui a contribué à aggraver le bilan des victimes. Selon Najat Hassan, responsable du Parti démocratique du Kurdistan à Kirkouk, quand des manifestants kurdes, fuyant les lieux de l’explosion se sont rapprochés des bureaux d’autres partis politiques, les gardes ont tiré en l’air pour les éloigner, provoquant alors la riposte de personnes armées au sein de la foule. Le docteur Sharzad Hamed Aziz, de l'hôpital Azaadi de Kirkouk, a fait état de 22 morts et de 120 blessés, dont 30 grièvement.

Deux jours auparavant, c’est un journaliste kurde de 23 ans, Soran Mammah Hammah, qui était tué par des inconnus, dans cette même ville, alors qu’il rentrait à pied à son domicile. Les assassins se sont enfuis en voiture. Reporters sans frontières, dans sa condamnation du meurtre, a ajouté que Soran Mammah Hammah « écrivait des articles très critiques contre des hommes politiques locaux et des responsables de la sécurité et avait reçu des menaces qui l'enjoignaient de cesser ses enquêtes. »

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