DIYARBAKIR : LA LUTTE DES MAIRES POUR L’USAGE ADMINISTRATIF DU KURDE


En reportage à Diyarbakir, la radio Voice of America est revenue sur la lutte de l’ancien maire de Sur, Abdullah Demirtas, qui avait voulu introduire la langue kurde dans les services proposés par la municipalité. La publication de brochures d’informations en kurde lui avait valu d’être accusé de «  nuisances au public en abusant de sa position » (article 257) et de l’usage illégal de « lettres anti-turques », c’est-à-dire non comprises dans l’alphabet turc, en vertu de l’article 222 (décrété à l’origine pour abroger l’alphabet ottoman). Ayant échappé à l’emprisonnement, Abudallah Demirtas n’en a pas moins été démis de ses fonctions, malgré le soutien de ses électeurs, en majorité kurdophones. Depuis 1991, l’usage du kurde, auparavant interdit, a été officiellement autorisé, surtout en privé, et dans les publications non-officielles, mais fait encore face à de nombreuses restrictions, en qui concerne l’enseignement, les media, l’usage public et administratif.

« Quand j’ai été élu, raconte Abdullah Demirtas, j’ai ordonné une enquête auprès de la population. Une énorme majorité souhaitait avoir accès à des services municipaux dans sa langue maternelle, soit le kurde à 72%, le turc à 24% et l’arabe à 2% Par conséquent, j’ai ordonné que les informations sur les formations et les services de la municipalité soient disponibles dans ces langues. Mais le ministre de l’Intérieur a jugé cela illégal, car le turc est la seule langue officielle. J’ai été démis de mes fonctions et les autorités ont retenu contre moi 20 chefs d’accusation pour ces publications en kurde. »

Mais interrogés par les journalistes, les Kurdes présents considèrent toujours Abdullah Demirtas comme leur maire, et insistent sur leur attachement à l’usage de leur langue, surtout qu’un certain nombre d’entre eux ne comprennent que très mal le turc. Ainsi, Z. Corun, une Kurde de 70 ans, a grandi dans un petit village, en un temps où très peu de filles étaient scolarisées. Sa famille et elle-même ont été déplacées de force à Diyarbakir, il y a quinze ans, après que leur village a été détruit par l’armée turque, dans ses combats contre le PKK. En plus de la dure adaptation dans un environnement urbain, entaché de pauvreté et de violence, les difficultés linguistiques ajoutent à la détresse de ces paysans déracinés : « J’étais si heureuse quand le maire a introduit ces services en kurde », raconte Z. Corun. « Jusque-là, tout ce qui était officiel se faisait en turc. Quand j’ai eu besoin d’aide pour mon mari, qui était malade, j’avais toujours peur que l’on se moque de moi quand j’essayais de parler en turc. C’est humiliant à mon âge ! Mais avec notre maire, c’était différent. Les officiels nous saluaient en kurde. Toutes les informations étaient dans notre langue. Cela a changé ma vie. Mais quand il y a un bon maire, qui fait quelque chose pour le peuple, l’Etat se débarrasse toujours de lui. »

Bien que des mesures aient été officiellement prises, de la part du gouvernement turc, pour alléger les interdictions pesant sur le kurde, surtout en raison des injonctions de l’Union européenne, la plupart de la classe politique turque reste fortement opposée à l’usage officiel du kurde.

Selon Kemal Kirisci, professeur en sciences politiques à l’université Bosphore d’Istanbul, cette opposition a pour fondement principal, la crainte d’une désintégration du pays :

« Qui est réellement turc, au sens ethnique de ce terme ? Quand vous grattez la surface d’un Turc, vous trouvez rapidement en-dessous que beaucoup d’entre eux sont des descendants de Bosniaques, de Tatars, de Turcs des Balkans, de Pomaks, peut-être d’Arabes dans le sud-est, et de Kurdes à coup sûr. Une telle composition sociale génère une grande inquiétude parmi les officiels et dans l’opinion publique, car ils pensent que si l’on donne un statut particulier à un groupe, alors la prochaine étape sera que d’autres voudront la même chose. »

Mais depuis 85 ans, c’est-à-dire depuis sa fondation, toutes les crispations et les peurs de la république turque n’ont pu résoudre le problème posé par les revendications constantes des Kurdes, et une identité qui résiste jusqu’ici à toutes les politiques, souvent brutales, d’assimilation. Sans un changement de politique radicale envers le problème kurde, il y a peu de chance que cet état de guerre, plus moins ouverte, se résorbe dans les régions du Kurdistan de Turquie.

« J’ai rencontré un maire à Londres, raconte Abdullah Demirtas, et je lui ai demandé si c’était un crime de fournir des informations en des langues autres que l’anglais. Il m’a répondu que ce n’était pas un crime du tout. Ce qui semble normal dans le monde, est ici illégal. Mais je crois que la force de toute société est dans sa diversité. Cela m’a brisé le coeur de m’entendre dire, toute ma vie durant, que je suis un Turc et que ma langue maternelle est le turc. » Pour l’avoir nié l’ancien maire de Sur s’est vu qualifié de terroriste, comme tant d’autres de ses compatriotes.

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