La société féodale

"Quand les deux partis sont égaux par le nombre et par la force, le plus habitué à la vie nomade remporte la victoire." L'observation est de l'historien arabe Ibn Khaldoun. Elle a eu dans l'ancien monde une portée presque universelle : du moins jsuqu'au jour où les sédentaires purent appeler à leur secours les ressources d'une organisation politique perfectionnée et d'un armement vraiment scientifique. C'est que le nomade est un "soldat-né", toujours prêt à partir en campagne avec ses moyens ordinaires, son cheval, son équipement, ses provisions ; qu'il est servi aussi par un instinct stratégique de l'espace, fort étranger généralement aux sédentaires."
"Quelque riche en enseignement que soit l'étude des dernières invasions, il ne faudrait pas cependant laisser ses leçons nous masquer un fait plus considérable encore : l'arrêt des invasions elles-mêmes. Jusque-là ces ravages par des hordes venues du dehors et ces grands remuements de peuples avaient véritablement donné sa trame à l'histoire de l'Occident, comme à celle du reste du monde. Dorénavant, l'occident en sera exempt. A la différence, ou peu s'en fait, du reste du monde. Ni les Mongols, ni les Turcs ne devaient faire plus tard qu'effleurer ses frontières. Il aura certes ses discordes ; mais en vase clos. D'où la possibilité d'une évolution culturelle et sociale beaucoup plus régulière, sans la brisure d'aucune attaque extérieure ni d'aucun afflux humain étranger. Voyez, par contraste, le destin de l'Indo-Chine où au XIV° siècle, la splendeur des Chams et des Khmers s'effondra sous les coups des envahisseurs annamites ou siamois. Voyez surtout, plus près de nous, l'Europe orientale, foulée, jusqu'aux temps modernes, par les peuples de la steppe et les Turcs. Qu'on se demande, une minute, ce qu'eût été le sort de la Russie sans les Polovtsi et les Mongols. Il n'est pas interdit de penser que cette extraordinaire immunité dont nous n'avons guère partagé le privilège qu'avec le Japon, fut un des facteurs fondamentaux de la civilisation européenne, au sens profond, au sens juste du mot."

Marc Bloch, La Société féodale, "Les dernières invasions".

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