Kurdistan, Louristan et Jibal sous les Abbassides



"L'Iran est un immense pays de déserts salins ou de steppes arides, de montagnes dénudées, avec quelques points fertiles, oasis où s'épanouissent les cultures jardinées et la vie urbaine. Par opposition à la steppe, c'est le firdaws, ou "paradis". Au coeur de l'oasis, la grosse ville entourée de murs s'auréole d'une banlieue cultivée grâce à l'irrigation par un système de canaux (qanat) souterrains, afin d'éviter l'évaporation dans ces pays de soleil torride. L'époque abbasside, continuant les grands travaux de l'époque sassanide, voit un développement considérable des surfaces irriguées, ce qui permet la continuation et l'amplification de l'essor urbain. La technique de ce système iranien d'irrigation gagnera par la route des déserts et des oasis jusqu'au sud algérien (foggara) et au sud marocain (khattara). Les Touaregs l'appellent "travaux persans".


Ces oasis iraniennes s'égrènent au pied du rebord intérieur des chaînes du pourtour ou au pied de la chaîne centrale en oblique qui divise le pays en deux dépressions désertiques. Les eaux venues de la montagne sont directement et soigneusement captées pour servir à l'habitat périphérique, villes en chapelet qui servent de relais aux routes caravanières. Sur ces routes circulent les grands chameaux à deux bosses de Bactriane, élevés dans la région de Balkh, une des capitales du Khurasan, et aussi les forts chevaux iraniens, capables de porter les cataphractaires lourdement armés (asawira) si souvent figurés sur les bas-reliefs sassanides. Les éleveurs de chevaux, Kurdes et les Lours, occupent le rebord du plateau qui tombent sur la Mésopotamie ; Kurdistan et Louristan, terres de nomadisme, sont toujours restés indépendants face aux grands Etats administratifs et bureaucratiques de la plaine : Achéménides, Séleucides, Parthes, Sassanides, Califes ; contenus par l'organisation policée du bas pays, leurs peuples l'ont continuellement menacé de leurs incursions. C'est ainsi qu'un large tampon de vie pastorale et sauvage s'étendait, et s'étend aujourd'hui encore, entre la plaine de Mésopotamie et le plateau iranien.

Trois brèches s'ouvraient pour franchir cette zone, trois routes gardées par les forces de l'ordre. D'abord, vers l'Arménie, où les vallées du Tigre et du Bitlis, par Jazira ibn 'Umar, conduisaient à Bitlis et Akhlat ; puis, vers l'Iran, la grande voie qui depuis Bagdad par la vallée de la Diyala menait à Kirmansha et à Hamadhan (Ecbatane), et, de là, vers Zanjan et l'Azerbaïdjan, l'Arménie et Trébizonde ou vers l'Arran, Derbend et Itil ; ou encore, après la traversée des Jibal (les "Montagnes") jusqu'à Rayy (Téhéran) et de là, par le Khurasan, vers l'Asie centrale ; enfin, un itinéraire menait de Bagdad au Khuzistan (Dizful) et au Fars (Shiraz)."
"Jibal
Nous revenons à notre point de départ, le bord du Zagros, par une épaisse région montagneuse de plus de 1000 kilomètres de long sur 200 kilomètres de large, sorte de bourrelets épais et continu, fait d'énormes rides parallèles, qui porta le nom de province des Jibal (les "Montagnes) sous l'empire abbasside. Une seule rivière, la Diyala, pousse son cours perpendiculairement à l'intérieur de la chaîne dans un ensellement qui joua un rôle important comme voie de communication entre le plateau iranien et la plaine mésopotamienne. Au débouché de cette route naturelle : Bagdad, tête de pont iranienne en pays araméen, comme, avant elle, la Séleucie-Ctésiphon des Sassanides, mais avec plus d'ampleur. La ville ronde s'ouvre par quatre portes dont les noms indiquent les quatre directions principales de ses relations extérieures : au nord-est, la porte du Khurasan, au sud-est, la porte de Basra, au sud-ouest, la porte de Kufa, au nord-ouest, la porte de Syrie. La route du Khurasan est la route triomphale parcourue par la nouvelle dynastie des Abbassides. C'est la vieille route historique qui passe par Kirmanshah, Behistun, Nihavend où les Musulmans livrèrent contre les troupes perses la bataille décisive qui leur ermit de forcer le passage vers Hamadhan (Ecbatane). Après Kirmansha, elle franchit un défilé, le col de Zagha (2 340 m) puis descend le rebord montagneux vers Hamadhan sur un plateau d'où partent les routes en direction de Rayy et de Zanjan. Des pentes pierreuses, désolées, forment le rebord intérieur de ce puissant bourrelet montagneux. Cependant, quelques oasis apparaissent au débouché des cours d'eau qui descendent de la montagne : Hamadhan, Isfahan, reliées par des routes caravanières avec le Fars au sud, et au nord, à Rayy et à Hamadhan, toutes deux sur la grande voie Khurasan-Mésopotamie.
Les Jibal sont une province d'un intérêt crucial pour les communications du califat abbasside avec l'Iran. Ibn Khurdabeh qui était maître des postes (sahib al-barid) des Jibal sous le calife al-Mu'tamid (870-992), a décrit, étape par étape dans son Kitab al-masalik wal-mamalik (Livre des Routes et des Provinces) les grandes routes qui rayonnaient autour de Bagdad. Le maître des postes était un fonctionnaire important et nécessairement bien renseigné : il contrôlait les courriers officiels, espionnaient les autres fonctionnaires et restait en rapport direct avec les bureaux centraux. L'oeuvre d'Ibn Khurdabeh, compilation à l'usage de ses subordonnés, permet de retracer très exactement le réseau routier d'alors."
Maurice Lombard, L'Islam dans sa première grandeur, VIII°-XI° siècle, II, "Le monde iranien".

Commentaires

  1. Anonyme7:34 PM

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    - Thomas

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