Les Sept Portraits : Le Kurde, sa fille, le Dôme du Santal

Or donc, en résumé, les nouveaux mariés "d'aventure, traversèrent une ville où la fille du roi souffrait d'épilepsie". Comme quoi, tout est bien calculé. Le roi, naturellement, a promis sa fille à qui la guérirait. Bon se présente avec son remède, guérit la princesse en un tour de main, laquelle, à peine remsie sur pied, réclame d'épouser son médecin. Ainsi, "sur le vouloir de l'épousée et l'accord du père, Bon devint époux en dépit de Mauvais". L'histoire ne mentionne pas si la fille du Kurde était d'accord elle aussi, et d'ailleurs, le trio devient vite un quatuor, puisque la fille du vizir, que la petite vérole avait rendue aveugle, est aussi guérie par Bon et, comme l'explique galamment Nezami :

"Cette beauté également devint épouse de Bon ; vois l'orfèvre qui perça plusieurs perles !
Bon joignit aux délices de ces trois épouses la tiare de Chosroès et le trône de Kay Kavûs.
Tantôt il visitait la fille du vizir : tous ses désirs étaient satisfaits.
Tantôt il s'émerveillait à la fille du roi : il était le soleil, elle était la lune.
Tantôt il se réjouissait à la fille du Kurde - à trois jeux de trictrac, du monde il raflait la mise.
Fortune pour lui s'avéra si favorable qu'elle le porta au pouvoir et au trône.
Il ajouta cette ville à ses possessions : le pouvoir suprême reposa sur lui.
D'aventure, un jour comme il se rendait au jardin afin de s'ébaudir en plaisante compagnie,
Mauvais, ce funeste compagnon de route - son crime caché lui allait être fatal ! -,
était là avec un juif à traiter affaire ; Bon avisa le juif et reconnut Mauvais.
"Cet individu, dit-il, en temps voulu, faites entrer à ma suite en ce jardin !"
Lui-même se rendit au jardin et s'assit tranquille ; le Kurde se tenait devant lui, un sabre à la main.
Mauvais se présenta, le front serein ; sans reconnaître Bon il baisa le sol.
"Quel est donc ton nom ? lui demanda Bon, toi dont la tête, bientôt, sur toi-même va pleurer."
"mon nom est Mubashsher le Voyageur ; en toute affaire j'ai patente d'expert."
"Dis-moi ton vrai prénom, répliqua Bon ; et que ton visage rougisse de confusion !"
"Que vous me présentiez la dague ou la coupe, je n'ai d'autre nom que celui-ci."
"Scélérat infâme, reprit Bon, verser ton sang est licite à quiconque.
C'est toi Mauvais, le fléau des créatures ; plus encore que ton nom ta nature est mauvaise.
N'es-tu pas celui qui, avec mille supplices, pour un peu d'eau creva les yeux d'un assoiffé,
qui, pis encore en pareille fournaise, l'eau garda et partit sans lui en donner,
qui, les joyaux de ses yeux et ceux à son gousset tous emporta, le laissant brûler de soif ?
Je suis cet assoiffé aux joyaux dérobés ; ma fortune est vivante, la tienne est morte.
Tu as voulu me tuer, mais Dieu ne permit point ; heureux celui qui en Dieu prend appui !
Dieu tenait pour moi Fortune en bonne garde : vois, Il m'a donné couronne et trône royal.
Malheur à toi car tu es d'essence vile ; tu m'as pris la vie : tu ne sauveras pas la tienne !"

Naturellement, Mauvais sent qu'il va passer un sale quart d'heure et se jette aux pieds de Bon. Pour sa défense, il explique que ce n'est pas sa faute, mais celle de son horoscope et de la caractérologie de son prénom et pour finir, botte habilement en touche, sauve sa tête, mais pas pour longtemps, le Kurde veillant :

"Considérez que l'orbe aux hâtifs tournoiements me donna pour nom Mauvais et à vous Bon.
Si, naguère, j'ai commis envers vous ce qui résulte d'un nom tel que le mien,
en pareille extrémité, accomplissez envers moi ce qui s'attend d'un nom glorieux tel que le vôtre !"
Bon, en sa bonté, cette circonstance sitôt évoquée, à l'exécution renonça sur le champ.
Mauvais, quand du glaive se vit délivré, se sauva : de joie, il volait dans les airs.
Le Kurde, animé de vengeance, le rattrapa : il frappa de sa lame et sa tête décolla.
"Si Bon est animé de bonnes pensées, dit-il, de toi, qui est Mauvais, ne vient que méfaire."
Il fouilla le corps et trouva les deux rubis soigneusement rangés au pli de la ceinture.
Il revint, les déposa devant Bon et dit : "Les joyaux font retour aux joyaux."
Bon baisa les pierreries et les tendit au Kurde : un joyau il gratifiait par des joyaux.
Puis il posa la main sur ses yeux. "Je vous dois ces deux perles, dit-il.
Ces deux joyaux sont faible salaire pour qui, à ses joyaux autres, a rendu la lumière."

Et voilà tout est bien qui finit bien, Bon règne et le peuple est content.

Nezâmi, Les Sept Portraits, trad. Isabelle de Gastines.

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