Les Curtes dans le royaume de Turquestan

Passage très drôle, où les Kurdes, bien sûr, sont décrits comme des gens épouvantables, mais de qui les moines sont bien forcés de reconnaître qu'ils les ont proprement et obligeamment rescapés.

"De là, allant vers le sud, nous parvînmes à un peuple monstrueux et enragé, les Curtes (lat. gentem Curtorum), qui dépassent en malice et en sauvagerie toutes les autres nations barbares que nous trouvâmes. Ils habitent dans des montagnes et des lieux abrupts comme des chèvres sauvages. Si bien que même les Tartares qui se sont soumis toutes les autres nations n'ont pu se soumettre ceux-ci.

Ils sont appelés "Curti" non parce qu'ils seraient de petite taille : au contraire ils sont très grands, mais "Curti" en langue persane signifie "lupi" (loup)."

Ce qui est en fait une erreur, c'est en turc que kurt signifie loup, et cela n'a de toute façon rien à voir avec l'étymologie mystérieuse du nom kurde. On apprend en tout cas que les Kurdes du XIII étaient de grands gaillards, ce qui est aussi le cas de leurs cousins les Daylâmi à la même époque. Et voilà une description plus ou moins réaliste de l'aspect d'un Kurde médiéval. Si la nudité est peu probable, les longs cheveux le sont davantage, la longue barbe montre que les moustaches démesurées n'étaient pas encore à la mode, à moins qu'ils aient croisé des derviches ; à noter le panache rouge sur les coiffes :

"Ils vont presque nus et hirsutes, avec de longs cheveux et une longue barbe ; sur la tête ils portent des sortes d'aigrettes rouges (lat. cristas rubeas) en signe d'orgueil et de puissance. Si un Curte n'accomplit quelque grand forfait - grande traîtrise, grand pillage ou grand meurtre - il n'a pas parmi eux de réputation d'honneur, il n'ose rien porter sur la tête et ne trouve pas d'épouse. Mais lorsqu'il a accompli quelque notable forfait, on lui donne une épouse dont le rang et la puissance sont en rapport avec le forfait : petite si c'est un petit forfait, grande si ç'en est un grand.

Ils sont Sarrasins, suivent le Coran et haïssent fort les Chrétiens, plus encore les Francs, surtout les religieux qu'ils s'acharnent à tuer. Toutefois Dieu convertit leur rage en mansuétude à notre égard : ils se sont montrés très humains avec nous tandis que nous cherchions nos compagnons perdus dans le désert. Ils les retirèrent des neiges, leur firent de grands feux, nous présentèrent du miel sauvage et de la manne du ciel qui là, en ce désert, tombe en abondance."

Une note indique que Jean-Marie Mérigoux, dans "L'ouvrage d'un frère prêcheur en Orient à la fin du XIII° siècle" a ainsi préciser l'itinéraire de Riccoldo : "La "manne", dépôt que l'on ramasse sur les feuilles de chêne-vert au printemps, ne se trouve dans la montagne kurde que dans la région de Zakho, de Rawanduz et de Sulémanié. Venant de Tabriz, Riccold ne pouvait passer que par Rawanduz et rejoindre la plaine du Tigre par Erbil". Memorie Domenicane, XVII, 1986.

Donc voilà, ces braves types hirsutes et nus à longue barbe et aigrettes rouges, mais si gentils avec les dominicains qu'ils retrouvent congelés dans les neiges - si ça se trouve ils étaient tellement morts de rire en repêchant ces pieds-tendres dans les congères, qu'ils en ont oublié leur aversion des Francs - sont des Kurdes de Rawanduz.

"Tout d'abord ils ont été chaldéens, puis chrétiens, et en troisième lieu ils se sont fait sarrasins parce que la loi musulmane est plus accommodante."

Note : "Par "chaldéens", Riccold entend peut-être zoroastriens. Monneret confirme la prépondérance de l'islam mais nuance l'affirmation de Riccold, en rappelant l'existence au XIII° siècle de nombreux groupes de nestoriens ou de jacobins (jacobites) parmi les Kurdes, comme le relève Marco Polo (XXIV, p. 26) ; Monneret de Villard Ugo, Il Libro della Peregrinazione... di frate Ricoldo da Montecroce, Rome, 1948.

Pour finir, pratique de vengeance sur les éléments qui font de ces Kurdes des super-chamans et valent bien les exploits des bagsis :

"Trois péchés prospèrent parmi eux : l'homicide, le vol et la trahison. On ne peut en aucune manière se fier à leur serment et à leur promesse. Ces Curtes ont encore beaucoup de traits de bestialité qu'ils seraient trop long de rapporter. Par exemple, quand l'un d'eux se noie dans un fleuve, ils punissent ainsi ce fleuve : ils mettent de l'eau dans des outres, frappent fort sur ces outres, divisent le fleuve en de nombreux bras, détournent son cours et l'allongent pour le fatiguer dans sa course."

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