"Le roman est un rêve vérace et un rêve décevant. "

"Les vérités dévoilées dans les faces de beauté et dans les récits légendaires seront les miroirs du Soi authentique du prince Bahrâm, et le roman entier peut se lire comme une quête de ce Soi au prisme des épiphanies. Celles-ci révèlent autant de figures de l'activité créatrice divine, et ces figures ne font qu'un avec les aspects intimes du Soi. "Qui se connaît connaît son Seigneur", "énonce une célèbre tradition. Dans la connaissance de soi, le devenir immortel, cette finalité de la sagesse, s'effectue par l'unification de l'amant avec l'Aimé, du Seigneur personnel dévolu au Soi et de la subjectivité qui le recherche. "

"Le corps se forme à la souveraineté et l'âme à la droiture. Pour préserver l'esprit de justice, rien n'est supérieur au mépris du monde. C'est pourquoi Nezami multiplie les adages où est répétée l'exigence d'un désenchantement du monde. Celui-ci est flux d'apparence, le temps est lourd des poisons de la vie, le monde n'est rien au regard de l'infinité divine, les pluralités trompeuses doivent s'effacer au profit de la seule adoration de l'Un.

Cette insistance à rappeler la vanité des apparences sensibles rend délicate l'interprétation du roman. Comment la concilier avec le chant des épiphanies ? Il n'est pas de paysage qui ne devienne paradis ou roseraie, ou qui ne se convertisse en terre infernale peuplée de goules et de dives. Pas un visage ou un corps de femme qui ne crée le désir par son pouvoir magique d'apparition. La rhétorique est celle de l'imagination active, que les philosophes de l'islam apprendront à reconnaître telle une faculté immatérielle, ouvrant l'accès à un monde vivant en soi et pour soi : le monde imaginal. Ce monde est l'analogue de la terre de lumière du néoplatonisme, le monde de l'Âme, situé entre le monde sensible et le monde intelligible. Là vivent les archétypes lumineux des vivants inférieurs. Nezâmi conçoit, semble-t-il, le lieu imaginal comme un royaume double, où veillent des formes paradisiaques et des formes démoniaques, au point qu'il arrive à un corps spirituel de pure splendeur de se transformer en immonde succube, pour soutirer la semence du malheureux que l'apparition a dupé. Et telle est la difficulté : le monde imaginal entre en complicité avec le pire des imaginaires trompeurs, lui donnant l'affreuse consistance du mirage. Dans le monde imaginal, pensé par Sohravardi, ce contemporain de Nezâmi, aucune coalescence ne mêle imaginaire et réalité corporelle de l'imaginal. Dans le monde imaginal, les réalités intelligibles, les anges se corporalisent."


Et ce à tel point, que chez Sohravardi, le barzakh n'est pas l'entre-deux mondes, le lieu où l'on peut réaliser les épiphanies, les prophéties, etc. Non, chez ce grand optimiste, le barzakh c'est déjà l'écran de la matière, c'est le corps, extérieur aux Lumières, et cependant miroir. Alors que pour Ibn Arabî, par exemple :
"l’Entre-Deux est une séparation idéale entre deux choses voisines, qui jamais n'empiètent l'une sur l'autre; c'est, par exemple, la limite qui sépare la zone d'ombre et la zone éclairée par le soleil. Cependant les sens sont incapables de constater une séparation matérielle entre les deux ; c'est l'intellect qui juge qu'il y a là quelque chose qui les sépare. Cette séparation idéale, c'est cela l’Entre-Deux. "(Les Conquêtes de La Mecque).
Pour Sohravardi, il y a le monde de la réalité authentique, le lieu de la quiddité. Il y a les corps physiques, qui sont écrans et reflets (un peu comme la lune "noire" est miroir du Soleil). Parce que sans la Lumière-Être, il n'y a rien, le barzakh est "substances obscures", ou "substances ténébreuses", "porteuses de mort et de nuit", soumis aux âmes régentes.

Chez Nezâmi aussi, c'est "à une telle incorporation de l'intelligence que nous assistons, quand la beauté d'outre-monde s'épiphanise dans les courbes imaginales dont les légendes sont tissées : corps de houris, lèvres de roses, tailles de cyprès, ces métaphores canoniques ne sont pas des allégories précieuses. Elles nous transportent en un monde réel, accessible par l'imagination, un monde de matière lucide, éloigné des fadeurs du monde prosaïque. Le plus grand nombre des contes d'amour, de terreur et de joie se déroule ainsi au monde imaginal. "

Mais, mais, mais, chez Nezâmi, le conte devient fantastique, c'est-à-dire inquiétant, car il y a effraction d'un monde par l'autre :

"Or ce monde, dans l'art de Nezâmi, ne se situe plus au-delà du monde sensible. Il n'est pas inaccessible aux sens mais présent, voisin, il se prépare sans cesse à faire événement dans la vie familière. Les héros s'égarent, passent d'un monde à l'autre. Le monde imaginal envahit le monde sensible, les formes apparitionnelles surgissent, puis disparaissent."

Ainsi, là où chez Ibn Sîna, Shorawardî, et tous les gnostiques, la vie "terrrestre" est rêve, illusion, et l'au-delà est réalité, éveil, chez Nezamî, on ne cesse de s'éveiller d'un cauchemar ou d'un rêve pour entrer dans une apparence de réalité, qui à son tour est peut-être rêve ou cauchemar, avec, en plus une horrible collusion entre les mondes. C'est le rêveur qui s'éveille d'un cauchemar, fait ouf quand il retrouve sa chambre et son lit, et à peine ferme-t-il les lieux que le monstre gratte aux carreaux de sa fenêtre...

"A l'inverse, le monde sensible se métamorphose continûment en formes "en suspens", comme les nommera Sohravardi. Citadelles en suspens que sont les femmes parfaites qui séduisent et égarent, come si elles naissaient d'un sol qu'elles eussent transfiguré. Si les sept récits ne content pas cette invasion du monde sensible par les formes imaginales, comment expliquer l'alchimie qu'ils mettent en scène ? Cette effraction du sensible par l'imaginal, cette confusion éblouissante de l'imaginal et du sensible sont au coeur de la poésie de Nezâmi. Il faut pourtant soutenir que ces flux d'apparitions se transforment souvent en erreurs instantanées, en trompeuses captations du désir. Nezâmi joue sur le double registre de l'imaginaire et de l'imaginal. Dans l'univers imaginal, l'imaginaire trompeur forge ses armes. Dans l'imaginaire, la forme authentique d'outre-monde se modifie en simple voie d'illusion. La sensibilité reçoit la richesse de l'imagination visionnaire, et soudain les yeux se dessillent : cette imagination était rongée, attaquée par la vanité du rêve. Le rêve lui-même est inquiétante étrangeté : "Ô combien de rêves effrayants qui s'avèrent/à l'interprétation pleins de joie." Le roman est un rêve vérace et un rêve décevant. Entre imaginal et imaginaire, entre corps de gloire et de peur, ombres et violences d'au-delà, la virtuosité de Nezâmi nous enchante, avant de nous priver de notre plaisir dans la mélancolie, cet autre plaisir, prélude à l'ascèse."

Christian Jambet, Post-face aux Sept portraits.

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