Nomades et tribaux vs rayas (suite)


"Même s'il peut disposer des terrains communaux ou posséder un lopin de terre, le paysan arménien est, le plus souvent, tenancier d'un grand propriétaire musulman ou d'un monastère. En effet, la terre reste la principale source de richesse et appartient, en théorie, au châh de Perse ou au sultan de Turquie. L'appropriation des terres d'Etat, données en bénédiction à la bureaucratie civile et militaire, a abouti en Arménie à la constitution d'une puissante aristocratie terrienne turque et kurde, qui règne en despote sur ses domaines. Le paysan arménien est juridiquement libre, mais son sort s'apparente à celui du serf : les conditions primitives de l'agriculture et sa faible rentabilité déterminent en effet sous la forme de corvées et de prélèvements multiples une exploitation rigoureuse des paysans. La misère et l'oppression sont le lot de la masse ; elles n'excluent pas cependant la variété des situations ; reis et mélik', chefs élus des communautés rurales arméniennes, sont de riches cultivateurs."

"Rythmée par les disettes et les famines, par les migrations économiques forcées, la dépossession de la paysannerie s'aggrave dans la seconde partie du XIX° siècle avec l'installation des Circassiens et l'expansion des Kurdes.

En effet, après la guerre de Crimée, la difficile victoire russe sur les Gorski ("Montagnards") du Caucase se solde, à partir de 1864, par le départ massif de 500 000 musulmans (Circassiens, Abkhazes, Oubykhs, etc.) pour l'Empire ottoman. Leur installation dans les vilayet frontaliers, et jusqu'en Cilicie, est suivie de celle des mouhadjir (réfugiés musulmans) venus d'Europe et se fait très souvent sur les terres des rayas arméniens. Avec l'approbation des autorités turques qui ont écrasé la grande révolte kurde de 1856, l'aire de nomadisation des tribus kurdes méridionales s'étend de plus en plus vers le nord et le nord-est. Nomades ou semi-nomades, elles se fixent l'hiver autour de Mouch, Van et de l'Ararat, occupent les terres et les villages des sédentaires, se livrent impunément au pillage, exigent des paysans arméniens désarmés et sans défense l'entretien, le tribut, le hafir (achat de leur protection), enlèvent leurs femmes et leurs filles. Dans les années 1860 et 1870, les pétitions villageoises dénonçant l'insécurité des biens et des personnes et les exactions sexuelles s'amoncellent dans les bureaux du patriarcat. L'émigration arménienne vers Constantinople et vers la Transcaucasie - la prise de Kars (1855) puis sa restitution par les Russes ont renouvelé le mirage russe - est une réponse à ces problèmes."

Ce passage me rappelle le dialogue du Bruce Chatwin dans son très beau Songlines (Le Chant des pistes) avec un aborigène, à propos des nomades en général (je cite approximativement de mémoire) : "- Sais-tu comment les Gitans appellent les sédentaires ? - De la viande. - Sais-tu comment les aborigènes appellent les aides sociales ? - De la viande."

"Fédaï est un terme persan* qui signifie le "dévoué", le "sacrifié". Sorti du peuple - intellectuel caucasien ou ottoman, prêtre ou paysan -, le fédaï est le révolutionnaire armé qui a voué sa vie à ce même peuple, qu'il défend et qu'il réveille par ses exploits et par sa mort. S'il porte en lui des traits empruntés au haïdouk bulgares et aux garibaldiens, il est aussi l'héritier d'un banditisme rural arménien antérieur à la création des partis politiques. Les trois partis, arménakan, hentchak et dachnak, accordent une place primordiale à la lutte armée et considèrent comme leur tâche essentielle l'autodéfense de la paysannerie arménienne de Turquie. Cela suppose une véritable révolution psychologique chez le raya, interdit de port d'armes et écrasé par une peur et une résignation séculaires. Il faut lui apprendre à résister, à se défendre contre le Kurde, le fonctionnaire turc abusif, l'usurier arménien, et, pour cela, lui donner les moyens de cette auto-défense. Constitués en groupes de combat mobiles de dix ou quinze hommes, armés d'un fusil et bardés de cartouchières, les fédaï ont un rôle précis : évitant dans la mesure du possible toute action offensive, ils doivent secourir les villageois arméniens en difficulté, et surtout leur apprendre à lutter. L'"armement du peuple" devient l'obsession des dachnak, mais c'est plutôt un slogan qu'une réalité. D'insolubles problèmes de financement et de logistique - fédaï, armes et munitions transitent par la Transcaucasie et la Perse, sont décimés par la cavalerie cosaque du côté russe et la cavalerie kurde des Hamidiés du côté turc - ne permettent jamais de passer les limites d'une guérilla cantonnée dans quelques secteurs montagneux du Tarôn ou du Vaspourakan. En juillet 1897, l'expédition soigneusement organisée, de 250 fédaï dachnak contre une tribu kurde de Khanasor est une opération d'une ampleur exceptionnelle. "

*En fait arabe.

XII. L'Arménie et l'éveil des nationalités (1800-914).





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